CHICAGO : En politique moyen-orientale, la paix ne se construit pas entre amis, mais entre ennemis. Cela signifie que les adversaires les plus acharnés ont parfois davantage de chances de parvenir à un accord que ceux qui se présentent comme des alliés.
Cette réalité a façonné certaines des avancées les plus importantes de la région, du traité de paix israélo-égyptien de 1979 aux accords d’Oslo de 1993, en passant par l’accord de paix entre la Jordanie et Israël en 1994.
Chacun de ces accords était imparfait, chacun a laissé la question centrale palestinienne sans réponse, mais tous reflétaient une même vérité difficile : les progrès n’ont généralement été possibles que lorsque les adversaires ont accepté de s’asseoir à la même table.

Aujourd’hui, Rahm Emanuel — fin stratège politique, ancien chef de cabinet de la Maison-Blanche et ancien maire de Chicago, ainsi que l’un des alliés américains d’Israël les plus connus — apparaît comme une voix qui estime que le cycle de l’hostilité peut être brisé.
Longtemps considéré comme un opposant farouche aux dirigeants palestiniens, Emanuel envisagerait une candidature présidentielle fondée en partie sur la promesse de restaurer l’influence américaine dans la région et de réengager les deux parties dans un véritable processus de paix.
Fort d’une carrière marquée par plusieurs succès politiques, Emanuel réfléchit à une candidature à la présidence en 2028 sous les couleurs du Parti démocrate, se présentant comme une personnalité capable d’aider Israéliens et Palestiniens à revenir à la table des négociations.
POINTS CLÉS
• La « solution des 23 États » proposée par Rahm Emanuel combine des éléments de l’Initiative de paix arabe et des Accords d’Abraham, tout en conditionnant le soutien futur des États-Unis à Israël.
• L’opinion publique a fortement évolué depuis la guerre à Gaza, avec une critique croissante des politiques israéliennes qui redéfinit les calculs politiques au sein des deux grands partis américains.
Emanuel a remporté la mairie de Chicago en 2011 avec 55 % des voix — une victoire écrasante — en battant 19 candidats, dont cinq principaux rivaux démocrates, en mettant l’accent sur les enjeux locaux et nationaux qui préoccupaient les électeurs.

Lorsqu’il était maire, il a pris des mesures contre la hausse de la criminalité, encouragé des réformes dans l’éducation et œuvré pour attirer de grandes entreprises à Chicago, contribuant ainsi à la création de nouveaux emplois.
Cependant, ce bilan n’a pas empêché Emanuel, dont le père avait servi dans l’Irgun, groupe militant actif avant la création de l’État d’Israël, de se rapprocher étroitement de la communauté pro-israélienne de Chicago, tout en étant régulièrement accusé de marginaliser les voix palestiniennes.
Ses décisions ont été rapides : quelques jours après son entrée en fonction comme maire, Emanuel a supprimé le festival annuel Arabesque, lancé en 2007 par son prédécesseur Richard M. Daley. Des groupes juifs avaient alors affirmé que des Palestiniens utilisaient ce festival pour critiquer Israël et promouvoir les droits palestiniens.
Emanuel a également réorganisé la Commission des relations humaines de la ville et supprimé sa sous-commission, l’Advisory Commission on Arab Affairs, qui travaillait notamment contre les discriminations visant les Palestiniens.
Il est aussi accusé de s’être éloigné des communautés arabes et palestiniennes, privilégiant plutôt les musulmans non arabes — ce que ses critiques décrivent comme une forme subtile de discrimination envers les Arabes, qui représentent environ 25 % des plus de 7 millions de musulmans américains.
Le 28 juin 2016, Emanuel a organisé un iftar de Ramadan coparrainé par l’American Muslim Taskforce. Près de 275 musulmans non arabes y ont participé, lui permettant d’afficher son ouverture envers les musulmans tout en donnant l’impression d’isoler les Arabes et les Palestiniens.
Le président de la task force, Salman Aftab, qui continuait à militer pour l’inclusion des Arabes et des Palestiniens dans l’administration municipale, m’a invité, ainsi que sept autres musulmans arabes, à participer à l’iftar organisé par la ville de Chicago.
J’avais couvert la mairie de Chicago et les sept prédécesseurs d’Emanuel, en commençant par le maire Richard J. Daley en 1976, jusqu’à son fils, Richard M. Daley. Aftab pensait que cette expérience pourrait avoir un impact auprès d’Emanuel.
Aftab a organisé une rencontre entre Emanuel et moi, dans l’espoir d’améliorer nos relations. Cela n’a pas été le cas. Emanuel s’est montré courtois, mais distant.

Cependant, lors d’un discours prononcé à l’Université de Tel-Aviv le 8 juillet dernier — considéré par de nombreux observateurs comme un premier signal d’une possible candidature présidentielle en 2028 — Emanuel a opéré une rupture nette avec la position hostile aux Palestiniens qu’il avait affichée en 2011.
Il a présenté une approche américaine de la paix en trois volets, qu’il a baptisée la « solution des 23 États » pour le Moyen-Orient, visant à repenser « le chemin vers la paix ». Selon ce plan, la Ligue arabe établirait une reconnaissance diplomatique complète d’Israël, créerait une nouvelle Autorité palestinienne qui « reconnaît le lien juif » avec cette terre, et « cesserait de soutenir la violence ».
Dans son discours, Emanuel a vivement critiqué les politiques du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et affirmé qu’Israël ne pouvait plus considérer comme acquis un soutien militaire américain sans conditions. Face aux conflits récents, il a déclaré qu’Israël et les États-Unis « se trouvent à un carrefour ».

Emanuel a présenté cette proposition comme une combinaison de l’Initiative de paix arabe de 2002, longtemps ignorée ou rejetée par Netanyahu, et des Accords d’Abraham au point mort, lancés par le président américain Donald Trump.
Alors, qu’est-ce qui explique le changement de position d’Emanuel ? Avant de devenir maire, Emanuel a travaillé au sein de l’administration Clinton en tant que directeur des affaires politiques, puis comme conseiller principal.
Il faisait également partie du cercle politique qui entourait la cérémonie historique du 13 septembre 1993 à la Maison-Blanche, lorsque le président Bill Clinton a réuni deux ennemis déclarés, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le président de l’OLP Yasser Arafat, pour leur poignée de main devenue emblématique sur la pelouse sud de la Maison-Blanche.

Ce moment demeure l’un des symboles les plus durables du processus de paix — un rappel à la fois des possibilités offertes par la diplomatie au Moyen-Orient et de ses limites.
Son influence au sein du Parti démocrate a atteint de nouveaux sommets lorsque le président Joe Biden l’a nommé ambassadeur des États-Unis au Japon en 2022.
La défaite de Kamala Harris, qui devait succéder à Biden, lors de l’élection présidentielle de novembre 2024 a été un choc pour de nombreux démocrates, qui semblaient avoir mal évalué l’évolution de l’opinion publique américaine sur Israël.
Trump a battu Harris avec environ 2,3 millions de voix d’avance, mais plus de 2,7 millions d’électeurs — dont beaucoup de démocrates — ont choisi des candidats de partis tiers, notamment la Dre Jill Stein, qui est restée populaire auprès des électeurs arabes et musulmans.

La guerre à Gaza a entraîné un changement majeur dans la manière dont les Américains perçoivent le traitement des Palestiniens par Israël. Emanuel, dont l’instinct politique a souvent devancé ses positions initiales sur la question palestinienne, est probablement conscient de l’impact que cette évolution pourrait avoir sur toute ambition présidentielle future.
Plusieurs facteurs ont contribué à ce changement, et ceux-ci ne peuvent pas être facilement compensés par les messages traditionnels de soutien à Israël ou par le financement électoral provenant de l’AIPAC, le puissant comité d’action politique pro-israélien.
Pour la première fois depuis des années, certains candidats démocrates et républicains ont refusé le soutien de l’AIPAC, craignant que cela puisse leur nuire politiquement.

La campagne militaire israélienne à Gaza, lancée en représailles aux attaques menées par le Hamas le 7 octobre 2023, a alimenté des accusations de génocide après la mort de plus de 76 000 Palestiniens, dont un grand nombre de civils, selon les autorités sanitaires de Gaza.
Des centaines de journalistes ont été tués alors qu’ils couvraient la guerre. Plus de 80 % des bâtiments du territoire — notamment les habitations, les commerces, les écoles, les hôpitaux, les mosquées et les églises — ont été détruits ou gravement endommagés. Selon les chiffres des Nations unies, la quasi-totalité des 2 millions d’habitants a été déplacée et beaucoup sont confrontés à la faim.
La guerre a également renforcé l’examen critique du comportement d’Israël sur le champ de bataille et de ses dirigeants politiques, notamment concernant le rôle de l’armée israélienne, dans laquelle Emanuel a servi comme volontaire en 1991, bien qu’il n’ait jamais servi dans l’armée américaine. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt pour crimes de guerre visant Netanyahu et des membres de son cabinet.
Un récent sondage Gallup a également mis en évidence l’évolution des perceptions depuis la guerre à Gaza. Il révèle que 41 % des Américains expriment leur sympathie envers les Palestiniens, contre 36 % qui soutiennent Israël.
Cette évolution plus large a transformé le paysage politique autour de cette question, rendant moins avantageuse aujourd’hui une position pro-israélienne similaire à celle qui avait contribué au succès politique d’Emanuel en 2011.
La semaine dernière, 103 membres du Congrès américain ont voté en faveur d’une législation visant à retirer au gouvernement israélien le financement militaire américain.
Parallèlement, l’augmentation des violences commises par des colons en Cisjordanie occupée, qui seraient menées sous la protection de l’armée israélienne, fragilise également le soutien de certains segments de la base juive-américaine favorable à Israël.
Les Juifs américains eux-mêmes sont divisés, des enquêtes montrant qu’entre 53 % et 70 % d’entre eux expriment désormais leur opposition ou de vives critiques à l’égard des politiques du gouvernement israélien.
Pour Emanuel, cela pourrait signifier que son repositionnement relève moins d’un retour à d’anciennes convictions que d’une lecture de l’évolution de l’opinion dans un pays où les perceptions sur Israël et la Palestine changent rapidement.
Il pourrait ne pas réussir à instaurer la paix. Mais les Arabes et les Palestiniens peuvent-ils se permettre d’écarter son changement de position, ou de refuser d’y répondre, en raison d’un ressentiment politique qui remonte à 15 ans ?
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com







