PARIS : Il y a encore quelques années, la relation franco-saoudienne semblait avancer par à-coups, derrière les liens privilégiés que Paris entretenait avec d’autres capitales du Golfe. Aujourd’hui, le paysage est radicalement différent.
La visite d’État du président Emmanuel Macron en Arabie saoudite, en décembre 2024, a consacré cette évolution en donnant une dimension stratégique à une relation qui ne cesse depuis de s’élargir.
Mais pour comprendre ce rapprochement, il faut aussi regarder du côté de Washington, estime Bertrand Besancenot, ambassadeur de France au Qatar, puis en Arabie saoudite de 2007 à 2016. « C’est parce que Riyad s’interroge désormais sur la solidité de son partenariat américain que l’espace s’est ouvert pour de nouveaux partenaires, au premier rang desquels la France. »
« Il y a eu une période où les Saoudiens s’inquiétaient de la politique d’Obama vis-à-vis de l’Iran », rappelle Besancenot en réponse à Arab News en français, en référence à l’ancien président américain Barack Obama.
Le rapprochement entre Washington et Téhéran, qui avait culminé avec l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, avait alors nourri de profondes inquiétudes à Riyad. La situation s’était ensuite inversée lors du premier mandat de Donald Trump.
« Le prince héritier approuvait totalement à l’époque la politique de Trump de pression maximale sur l’Iran », souligne-t-il.
Mais cette proximité avec Washington n’a pas empêché une évolution de fond de la diplomatie saoudienne. Le royaume, souligne l’ancien diplomate, reste lié aux États-Unis par un partenariat stratégique qu’il n’est évidemment pas question d’abandonner, mais il ne veut plus en faire un partenariat exclusif.
Les interrogations sur la fiabilité des engagements américains, renforcées par les changements de politique d’une administration à l’autre, ont poussé Riyad à multiplier les alternatives.
« L’Arabie, comme les autres pays du Golfe, tout en voulant préserver son partenariat stratégique avec les États-Unis, se pose en même temps quelques questions sur la fiabilité des engagements du président Trump », analyse Besancenot. Cette incertitude constitue, selon lui, « une véritable opportunité pour tous ceux qui ont envie de travailler avec l’Arabie et les pays du Golfe ».
La réponse saoudienne est désormais parfaitement lisible et consiste à diversifier les relations sur le plan international.
La Chine a considérablement renforcé sa présence, la coopération avec la Russie s’est développée dans le domaine pétrolier, tandis que Riyad approfondit ses relations avec la Turquie, le Pakistan, l’Afrique du Sud et les pays européens. « Ils ne sont plus un pays sous tutelle américaine », résume Besancenot.
Cette nouvelle diplomatie donne à la France une carte particulière à jouer. « La France est considérée comme le pays européen le plus actif sur le plan politique au Moyen-Orient », observe-t-il. Paris dispose notamment d’une tradition diplomatique qui lui permet de parler à des interlocuteurs multiples et de défendre une certaine autonomie stratégique.
C’est précisément ce qui explique la convergence actuelle. Les deux pays se retrouvent sur plusieurs dossiers majeurs, indique Besancenot, tels que la sécurité du Golfe, l’Iran, le Liban, mais aussi la question palestinienne.
« Il y a toute une série de dossiers politiques qui sont coordonnés par les deux pays », explique-t-il, en rappelant que la France et l’Arabie saoudite sont aujourd’hui particulièrement engagées en faveur de la solution à deux États.
Cette convergence politique s’est accompagnée d’un rapprochement bilatéral qui n’est plus seulement diplomatique. La visite d’État de Macron à Riyad et AlUla, en décembre 2024, a constitué à cet égard un moment charnière.
Actuellement, les opportunités économiques sont considérables, à commencer par les infrastructures. « Nous avons des tas de choses à proposer », estime Besancenot, qui cite notamment les projets de transport reliant l’aéroport à Qiddiya, une future grande destination de loisirs, ainsi que les immenses besoins liés à l’Exposition universelle de Riyad en 2030.
Mais derrière les grands chantiers se trouve une transformation beaucoup plus profonde : celle de la société saoudienne elle-même. C’est sans doute ici que le rapprochement franco-saoudien prend une dimension particulièrement intéressante.
Car la Vision 2030 n’est pas uniquement un programme économique. « Tout ce qui est soft power est absolument au cœur du dispositif », explique-t-il. Tourisme, culture et sport sont autant de secteurs appelés à contribuer à la création d’emplois pour une population jeune, tout en participant à la diversification de l’économie.
Si AlUla en est l’un des exemples les plus visibles, le mouvement s’étend désormais aux festivals, aux jeux vidéo, au cinéma et aux échanges artistiques.
Peut-on pour autant parler d’une véritable révolution culturelle ? « La révolution est en cours », répond notre interlocuteur. Et les changements sont, de fait, spectaculaires, avec le recul de la ségrégation entre les sexes, le droit pour les femmes de conduire, la progression de leur présence dans le monde professionnel, la multiplication des festivals et l’ouverture des cinémas.
Cette transformation a également changé l’image de l’Arabie saoudite. « Il y a quelques années, on ne parlait que du Yémen », rappelle-t-il. « Aujourd’hui, quand on parle de l’Arabie, on parle des grands projets », de ses ambitions économiques, de ses initiatives politiques et de sa capacité à peser sur les affaires régionales.
Le changement d’image est donc indissociable du changement de stratégie. Riyad ne cherche plus seulement à être reconnu comme une puissance énergétique, mais veut devenir une puissance économique, politique, culturelle et touristique, capable de dialoguer simultanément avec Washington, Pékin, Moscou, Ankara, Islamabad et les capitales européennes.
C’est dans ce nouvel équilibre, souligne Besancenot, que la relation franco-saoudienne trouve aujourd’hui sa véritable raison d’être, d’autant que les deux pays ont compris qu’ils avaient intérêt à renforcer leur propre partenariat dans un monde devenu plus incertain et plus multipolaire.







