La Turquie marche sur la corde raide en Libye

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Publié le Jeudi 13 août 2020

La Turquie marche sur la corde raide en Libye

  • La France et les EAU ont fait des déclarations s’opposant à l’avancée des forces gouvernementales en direction de Syrte
  • La Turquie et le GNA pensaient que si un cessez-le-feu était accepté, Haftar profiterait de cette opportunité pour modifier l’équilibre militaire en sa faveur en faisant entrer de nouveaux mercenaires

Lorsque l’aide militaire turque a aidé le Gouvernement d’Union Nationale (GNA) à repousser l’Armée Nationale Libyenne de Khalifa Haftar et à changer le cours des évènements sur le terrain, Ankara a cru que le nouveau rapport de forces en sa faveur deviendrait permanent.

Les forces du GNA menaçaient de reprendre le port de Syrte stratégiquement important et la base aérienne de Al-Jufra qui le protège sur plusieurs centaines de kilomètres vers le sud. La prise de ces deux importantes cibles militaires était considérée par le gouvernement de Tripoli comme une priorité absolue en vue d’assurer le flux régulier des revenus pétroliers dans le budget national. Elles espéraient également que la prise à nouveau de Syrte se ferait en quelques semaines, sinon en quelques jours, mais cela ne s’est pas concrétisé, en raison des vives réactions des pays ayant d’importants intérêts en Libye.

La France et les EAU ont fait des déclarations s’opposant à l’avancée des forces gouvernementales en direction de Syrte. L’Egypte s’est faite plus précise. Le Président Abdel Fattah El-Sisi a déclaré que tout mouvement des forces du GNA pour prendre Syrte et Al-Jufra représentait une ligne rouge pour Le Caire. Il s’est rendu auprès des unités militaires égyptiennes présentes à la frontière libyenne et s’est réuni avec les chefs des tribus libyennes pour leur demander leur appui. Il a ensuite obtenu l’autorisation du parlement égyptien pour l’envoi de troupes à l’étranger.

Le Premier Ministre Libyen Fayez Al-Sarraj a déclaré que le gouvernement était déterminé à repousser les forces mercenaires de Haftar hors du pays. Ces protestations réciproques ont duré plusieurs jours.

Conformément à une règle militaire qui affirme que “si vous voulez la paix et la stabilité, préparez la guerre,’’ la Turquie a continué à renforcer ses positions dans les bases aériennes se trouvant sous le contrôle du GNA. Elle a installé des missiles antiaériens Hawk sur la base de Al-Watiya proche de la frontière tunisienne. Le Ministre de la Défense Hulusi Akar s’est rendu à Tripoli le mois dernier, et s’est longuement entretenu avec les autorités libyennes.  

Les principales parties prenantes en Libye ont considéré que de nouvelles effusions de sang seraient inévitables si le GNA poursuivait son objectif de reprendre Syrte. La Russie a notamment prodigué de grands efforts pour aboutir à un cessez-le-feu.

La Turquie et le GNA pensaient que si un cessez-le-feu était accepté, Haftar profiterait de cette opportunité pour modifier l’équilibre militaire en sa faveur en faisant entrer de nouveaux mercenaires. Malgré les réticences initiales de la Turquie, la Russie a en définitive persuadé Ankara de faire un communiqué conjoint annonçant un cessez-le-feu en Libye le 22 juillet. Cela ne peut être considéré comme un véritable accord international, cependant qu’un calme précaire prévalait sur le terrain après cette déclaration commune.

L’idée de reprendre Syrte n’est pas soulevée par les autorités turques aussi fréquemment que par le passé.

Quelques heures après la visite de Akar à Tripoli, les forces de l’air d’un pays non identifié ont attaqué la base aérienne de Al-Watiya et détruit les installations fournies par la Turquie. Aucune perte humaine n’a été déplorée. Sans accuser la Russie d’avoir comploté pour cette mission, il y aurait fort à parier que Moscou avait dû être au courant de cette attaque. La Russie n’a peut-être rien fait pour la faciliter, mais elle n’a rien fait non plus pour la prévenir.

L’attitude du gouvernement turc dans les jours qui ont suivi montre qu’Ankara a perçu le message stipulant que l’installation et la protection permanente de nouveaux équipements militaires en Libye ne seraient pas chose facile. En conséquence, l’idée de reprendre Syrte n’est pas soulevée par les autorités turques aussi fréquemment que par le passé. Elles utilisent maintenant un discours proche de celui tenu par la Russie : le peuple libyen a besoin de paix et de stabilité, et la solution de la crise doit être du ressort des Libyens eux-mêmes.

L’accord de la Turquie pour un cessez-le-feu de facto avec la Russie était manifestement l’action la plus sage dans les circonstances présentes, mais il a également montré les limites de la coopération avec Moscou, en raison du fait que l’objectif principal de la Russie est de préparer le terrain à son futur rôle dans le pays. Cette approche pourrait compromettre la concrétisation des ambitions d’Ankara en Libye.

Quand viendra le moment, la Turquie aura à faire un choix difficile entre la coopération avec la Russie ou avec la communauté Euro-Atlantique. Elle ne peut monter deux chevaux à la fois. Elle est membre de l’OTAN, qui est l’alliance la plus importante. 

Concernant les relations d’Ankara avec les Etats-Unis, et en dépit d’une pléthore de questions épineuses non résolues, il existe une tradition bien ancrée dans l’armée turque en faveur de la Communauté Atlantique. La plupart des soldats sont entraînés conformément aux programmes de formation de l’OTAN ainsi que de la doctrine militaire de l’OTAN.

Aujourd’hui, faisant une nouvelle fois face à de nouveaux tests concernant sa coopération avec la Russie, la Turquie devra marcher sur la corde raide pour trouver sa voie en Libye. Cela nécessitera beaucoup de talent et un grand sens de la diplomatie.

Yasar Yakis est un ancien ministre des Affaires Etrangères de Turquie, et membre fondateur du Parti AK au pouvoir.

Twitter : @yakis_yasar

L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com