Sumaya Rida, l'actrice saoudienne qui incarne l’ère du changement dans le Royaume

Étoile montante du cinéma saoudien moderne, Sumaya Rida est connue pour ses rôles télévisés dans «Another Planet et Boxing Girls» et ses apparitions sur grand écran dans «Junoon» et «Roll’em». (Photo fournie)
Étoile montante du cinéma saoudien moderne, Sumaya Rida est connue pour ses rôles télévisés dans «Another Planet et Boxing Girls» et ses apparitions sur grand écran dans «Junoon» et «Roll’em». (Photo fournie)
Short Url
Publié le Vendredi 07 mai 2021

Sumaya Rida, l'actrice saoudienne qui incarne l’ère du changement dans le Royaume

  • «Le timing était très bon parce que ma carrière a commencé avec le lancement de la Vision 2030, et il a suffit de se laisser porter», confie Rida
  • Pour Rida, l’aspect le plus important du projet est cette chance de jouer une femme musulmane forte et indépendante

DUBAÏ: Le cinéma a fait son retour en Arabie saoudite depuis à peine trois ans que. Depuis la fin de l'interdiction des salles obscures - qui a duré trente-cinq ans - des cinémas ont vu le jour partout dans le Royaume. Cela a eu pour effet de réveiller l'industrie cinématographique locale et d'inspirer toute une nouvelle génération d’acteurs saoudiens.

Étoile montante du cinéma saoudien moderne, Sumaya Rida est connue pour ses rôles télévisés dans Another Planet et Boxing Girls ainsi que pour ses apparitions sur grand écran dans Junoon et Roll'em. Ces films sont parmi les premiers à être présentés en avant-première dans le Royaume juste après la levée de l’interdiction.

Depuis sa plus tendre enfance, lorsqu'elle a commencé à jouer dans des pièces de théâtre à l'école, Rida a toujours su qu'elle voulait devenir actrice. «J'avais aussi l'habitude de faire des courts métrages avec mes petits frères et sœurs avec la caméra Sony de mon père», confie la jeune femme de 32 ans à Arab News.

«J'ai joué dans des films et réalisé des courts métrages à l'âge de 12 ans. J'ai adoré la façon dont toute la famille se réunissait pour regarder mon œuvre. Ça valait tout l’or du monde pour moi à cette époque, et cela a façonné ma passion».

 

L'actrice d'origine saoudienne Sumaya Rida a déménagé au Royaume-Uni à l'adolescence pour fréquenter l’académie du roi Fahd, une école indépendante d'élite du quartier londonien d'Ealing. (Photo fournie)
L'actrice d'origine saoudienne Sumaya Rida a déménagé au Royaume-Uni à l'adolescence pour intégrer l’académie du roi Fahd, une école privée et huppée du quartier londonien d'Ealing. (Photo fournie)

 

Adolescente, l'actrice d'origine saoudienne Sumaya Rida a déménagé au Royaume-Uni pour intégrer l’académie du roi Fahd, une école privée et huppée du quartier londonien d'Ealing. Elle a obtenu une maîtrise en gestion de marketing international à l'Université de Surrey, et a continué de jouer, apparaissant notamment dans plusieurs spots publicitaires.

Ses études terminées, elle passe cinq ans à travailler dans le monde des affaires, mais ce profond désir de jouer sur scène et à l'écran ne l'a jamais quitté. Il a fallu le hasard d'une rencontre pour la mettre sur la bonne voie.

«Après avoir tant travaillé dans l’impitoyable monde des affaires, je suis tombé un jour sur Ali al-Sumayin, un réalisateur et cinématographe saoudien de premier plan, qui m'a emmenée vers le théâtre», raconte Rida.

Lors d'une visite chez Al-Sumayin en 2017, dans son bureau de Djeddah, Rida participe à un cours de théâtre. La montée d'adrénaline familière de la performance devant un public revient aussitôt.

«Je ne peux pas décrire ce sentiment. J'étais prise par l’excitation et la nostalgie, alors je lui ai confié que je voudrais participer à un spectacle», explique-t-elle. 

Rida passe bientôt une audition et décroche son premier rôle. Pour se préparer, elle s'inscrit à un cours de théâtre intensif de quatre mois, ainsi qu’à un coaching individuel avec des instructeurs turcs de renom, car les cours de théâtre avancés n'étaient pas encore disponibles en Arabie saoudite à l'époque.

«Dans le Royaume, nous n’avions pas d’institutions d'art dramatique ou de représentation, alors je devais le faire rapidement», a signalé Rida.

«Chaque acteur devrait avoir des mentors, car ils vous dirigent toujours et vous montrent des perspectives différentes».

 

Dès sa plus tendre enfance, lorsqu'elle a commencé à jouer dans des pièces de théâtre à l'école, Rida a toujours su que devenir actrice est sa véritable vocation. (Photo fournie)
Dès sa plus tendre enfance, lorsqu'elle a commencé à jouer dans des pièces de théâtre à l'école, Rida a toujours su que devenir actrice était sa véritable vocation. (Photo fournie)

 

Aujourd'hui, Rida se produit en anglais et en arabe. Pour un spectacle, elle a dû maîtriser l'accent bédouin. «C'était un peu difficile au début, mais c'était amusant», a-t-elle affirmé.

Son dernier projet, le film Rupture, est un thriller psychologique saoudien réalisé par Hamzah Kamal Jamjoom, produit par Ayman Kamal Khoja et financé par MBC Studios.

Jouant le rôle principal, Rida décrit le voyage d'une femme saoudienne qui lutte pour sauver son mariage, et finalement sa vie, d'un méchant à l'esprit retors.

«J'ai joué avec Billy Zane de Titanic qui est à la fois une personne merveilleuse et un acteur très talentueux», a-t-elle indiqué.

«Le film a intelligemment intégré quelques thèmes puissants dans son récit passionnant. L'un d'entre eux concerne la défense de ses valeurs culturelles personnelles même lors d'un déménagement dans un autre pays».

«Un autre porte sur l'importance de la vie privée et les dangers d'un partage excessif sur les réseaux sociaux, et le troisième aborde le concept de trouver un équilibre entre la codépendance et la liberté individuelle dans un mariage.»

Pour Rida, l’aspect le plus important du projet est cette chance de jouer une femme musulmane forte et indépendante, qui se défend elle-même, ainsi que sa famille et ses croyances.

«En toute sincérité, c’est un honneur et une opportunité rare de travailler avec des cinéastes et des producteurs saoudiens aussi talentueux sur ce projet», explique-t-elle.

«J’ai beaucoup apprécié la direction d’Hamzah. Son énergie positive et sa passion étaient vraiment contagieuses. Nous espérons finir le tournage après le ramadan. J'ai hâte de partager ce film avec mes spectateurs. Je suis émuei parce que c’est l’un des rares longs métrages saoudiens à reconnaître les luttes des femmes saoudiennes.»

Les règles sociales strictes et la ségrégation sexuelle d'une époque beaucoup plus conservatrice signifient que les actrices saoudiennes étaient rares durant l'enfance de Rida. Le soutien de sa famille s’avère crucial, tout comme l'ouverture de la société saoudienne.

«Le timing était très bon, parce que j'ai commencé avec le début de la Vision 2030, et Il suffit d'y aller avec», confie Rida.

Dans le cadre de la Vision 2030 qui a pour objectif la diversification de l’économie saoudienne hors pétrole, le Royaume a mis davantage l’accent sur les arts, les opportunités pour les jeunes et l’autonomisation sociale et économique des femmes.

 

L'Arabie saoudite a mis davantage l'accent sur les arts et les opportunités dédiées aux jeunes, et a levé une interdiction de 35 ans sur les cinémas il y a trois ans. (Photo, AFP/Archives)
L'Arabie saoudite a mis davantage l'accent sur les arts et les opportunités dédiées aux jeunes, et a levé,  il y a trois ans, une interdiction vieille de trente-cinq ans sur les cinémas. (Photo, AFP/Archives)

 

Ainsi, les femmes saoudiennes trouvent leur voix et découvrent leurs forces, un parcours que Rida estime nécessaire pour devenir une actrice professionnelle.

«Cela m'a aidé à me comprendre. Je voulais raconter des histoires. Nous avons beaucoup d'histoires ici en Arabie saoudite, et je voulais ressentir, pouvoir émouvoir, risquer et partager, et être courageuse et vulnérable en tant qu'artiste. C'est cathartique. Le véritable accomplissement réside également dans le dépassement de toutes les limitations qui ont été imposées à l'humanité. J'ai découvert que jouer est une activité très divertissante. C'est très enrichissant, épanouissant et cela nourrit l'âme ainsi que l’être intérieur».

En tant qu'artiste, Rida est sans cesse dans un voyage de découverte de soi et de renforcement de sa confiance devant la caméra. Elle souhaite essayer de nouveaux personnages qui vont l'aider à se développer «naturellement et avec sincérité, parce qu’être acteur est un processus continuel où nous apprenons et évoluons constamment».

Quant à son pays, Rida se dit ravie de voir autant de changements  et de faire partie d'une nouvelle vague de jeunes acteurs et cinéastes remaniant l'industrie cinématographique saoudienne. «Cela me rend très heureuse et optimiste», dit-elle.

 

Alors que les investissements dans le développement des talents dans le Royaume se développent dans le cadre de la Vision 2030, Sumaya Rida estime que l'avenir du cinéma saoudien est prometteur. (Photo, AFP/Archives)
Alors que les investissements dans le développement des talents dans le Royaume se poursuivent dans le cadre de la Vision 2030, Sumaya Rida estime que l'avenir du cinéma saoudien est prometteur. (Photo, AFP/Archives)

 

Mais elle reconnaît aussi qu'il reste encore un long chemin à parcourir. «Je vois des acteurs très passionnés de temps en temps, mais je pense vraiment que nous devons travailler sur nous-mêmes plus que nous ne le pensons. Obtenir un diplôme en théâtre ou en art dramatique n’est pas suffisant, c’est un processus continu.»

Rida espère également voir plus de jeunes Saoudiens partager leurs histoires avec le monde. «Nous devons non seulement investir dans les acteurs, mais aussi investir encore dans les écrivains, les producteurs et les réalisateurs, car ce n’est pas le travail d’une seule personne», rappelle-t-elle.

«Le jeu n'est pas seulement l'acteur que vous voyez. Derrière l’écran se cache un travail considérable.»

Sans investissement, formation et opportunités, ce potentiel ne peut être perfectionné. Le facteur brut, néanmoins, est le talent, qui se trouve en abondance dans la nouvelle Arabie saoudite.

«C'est illimité, c'est infini… et la trajectoire continue», affirme Rida.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Short Url
  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

IMA

C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

IMA
Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Short Url
  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Short Url
  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

--
Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com