La gauche européenne et la nouvelle question sociale

Le président français Emmanuel Macron salue son prédécesseur François Hollande. (Photo, AFP)
Le président français Emmanuel Macron salue son prédécesseur François Hollande. (Photo, AFP)
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Publié le Lundi 10 mai 2021

La gauche européenne et la nouvelle question sociale

La gauche européenne et la nouvelle question sociale
  • En France, à une année des élections présidentielles (Mai 2022), le camp socialiste affaibli, désuni, paraît hors course
  • La crise endémique de la gauche européenne a été l'objet d'une vaste réflexion ces dernières années dans les cercles de pensée politique à l'échelle du vieux continent

Il y a quarante ans, l'ancien président français François Mitterrand conduisait son parti (le parti socialiste) au pouvoir, une première dans l'histoire de la cinquième république française.


A une année des élections présidentielles (Mai 2022), le camp socialiste affaibli, désuni, paraît hors course. La parenthèse du règne de l'ex président François Hollande (2012 - 2017), au lieu de doper le parti moribond, l'a fragilisé davantage, amoindri ses chances futures et ouvert la voie à la montée de l'extrême droite qui est devenue la première force politique en France.


L'actuel président Emmanuel Macron, issu des rangs socialistes, a tiré la leçon de la débâcle socialiste prévisible, et a essayé pragmatiquement d'instaurer une synthèse inédite entre la droite républicaine et la gauche libérale pour s'offrir les clefs de l'Élysée.


Il partageait ainsi l'analyse qui stipule que le clivage classique droite/ gauche est dépassé, au profit de deux nouvelles lignes de fracture : entre les progressistes et les conservateurs, les mondialistes et les souverainistes.


L'éclipse de la gauche dans le paysage politique ne concerne pas uniquement l'Hexagone, mais s'étend à toute l'Europe qui connait de nos jours un phénomène d'effritement spectaculaire de la social-démocratie.


Vingt ans auparavant, la social-démocratie gouvernait 11 pays des 15 états de l'Union européenne, ses couleurs étaient portées notamment par Lionel Jospin (France), Tony Blair (Royaume-Uni), Gerhard Schröder (Allemagne). Aujourd'hui, des 27 pays de l'union européenne, seuls 6 gouvernements sont issus de la mouvance socialiste au sens large du terme.


La semaine dernière, on a assisté à l'effondrement  tragique du parti socialiste  espagnol lors des élections régionales, emportant avec lui le parti phare de la nouvelle gauche radicale européenne (Podemos).


La crise endémique de la gauche européenne a été l'objet d'une vaste réflexion ces dernières années dans les cercles de pensée politique à l'échelle du vieux continent.

L'éclipse de la gauche dans le paysage politique ne concerne pas uniquement l'Hexagone, mais s'étend à toute l'Europe qui connait de nos jours un phénomène d'effritement spectaculaire de la social-démocratie.

Seyid Ould Abah


Deux approches principales émergent dans ce débat d'idées : l'une met l'accent sur les effets induits par le double phénomène de révolution numérique et de mondialisation économique pour congédier pour toujours l'alternative socialiste qui serait devenue inopérante dans la nouvelle configuration du monde, l'autre prédit un nouvel âge d'or pour la gauche au prix d'une transformation idéologique et stratégique profonde.


Selon la première thèse, la nouvelle économie mondialisée portée par la révolution technologique numérique a engendré un nouveau type de société qui ne s'articule plus sur la vieille lutte de classe entre la bourgeoisie capitaliste et la classe ouvrière. L'économie immatérielle, collaborative qui s'appuie sur l'intelligence artificielle a introduit une nouvelle forme de régulation et de gouvernance de l'espace public et de la dynamique sociale qui est au-delà de la dichotomie politique classique, on entre ainsi même dans l'ère du post-politique.


La ligne de fracture qui marque le jeu politique actuel s'est déplacée du cadre local à l'espace cosmopolite ; la vraie ligne de partage est entre les gagnants de la mondialisation et ses perdants, les classes qui voient leurs intérêts dans l'attachement au local et celles qui ont perdu les notions de l'enracinement souverainiste. Le premier camp s'identifie au mouvement populiste en vogue dans la plupart des démocraties occidentales, le deuxième est une large coalition composite qui dépasse clairement le clivage droite gauche.


La deuxième thèse défendue par la nouvelle gauche radicale et théorisée par  l'école néo-marxiste (Antonio Negri, Chantal Mouffe ...) croit à la pérennité de l'idéal gauchiste résumé dans la revendication égalitaire d'une société solidaire et juste, indépendamment de la nature des configurations idéologiques changeantes et circonstancielles.


Pour Negri l'économie numérique immatérielle, la régulation réticulaire de la dynamique sociale, le recul des formations politiques partisanes au profit des mouvements d'opinion et de mobilisation, la mondialisation des luttes civiques de la multitude, sont les signes précurseurs du passage inéluctable du modèle d'Etat-nation libéral au modèle socialiste de l'empire sans frontières souverainistes.


Quant à Mouffe, elle conclut son approche par une offre politique différente de celle de Negri, en prônant la prise en charge de l'option populiste par la gauche. Pour la philosophe belge, le populisme n'est nullement une idéologie, il est une forme de construction du politique qui vise à travailler sur les affects pour créer des identifications collectives qui tracent la ligne de démarcation nécessaire entre le « nous » et l'extérieur.


Pour elle, il est de l'intérêt de la gauche de ne pas délaisser les idéaux de souveraineté et de protection dans les mains de la droite populiste, en les axant sur les valeurs de la justice et de la solidarité qui sont les valeurs classiques de la gauche. 

 

 

Seyid Ould Abah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

 

Twitter: @seyidbah

 

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français