« Ark Re-imagined » redonne vie à l'héritage culturel des Arabes des marais

Les bateaux sont au cœur d'Ark Re-imagined. (Fourni)
Les bateaux sont au cœur d'Ark Re-imagined. (Fourni)
Short Url
Publié le Lundi 24 mai 2021

« Ark Re-imagined » redonne vie à l'héritage culturel des Arabes des marais

  • « Nous sommes ici pour créer une liaison », dit Rashad Salim, à propos du pavillon irakien qui participe cette année à la Biennale Architettura de Venise
  • Les bateaux sont au cœur d’Ark Re-imagined (Arche repensée), qui remet en question les perceptions occidentales de l'Arche de Noé

DUBAÏ : « Il s'agit d'une culture jusqu'ici ignorée », dit l'artiste irako-allemand Rashad Salim. « Aucun effort n'a été consenti pour préserver l'architecture vernaculaire qui fait partie de notre patrimoine culturel. Auparavant, des anthropologues, des ethnologues indépendants et des individus, que la culture vernaculaire intéressait, venaient consulter ces architectures. Depuis l'invasion et l'occupation de l'Irak, tout a basculé ».        

M. Salim a consacré sa carrière artistique à protéger et à redonner vie aux anciens métiers de l'Irak. Il nous parle d'un sujet qui le passionne : la construction de bateaux, l'architecture et l'artisanat traditionnels qui proliféraient dans le centre, le sud et l'ouest de l'Irak. Les conflits, les déplacements de la population et les traumatismes collectifs souvent ahurissants ont plongé cette culture dans des tragédies successives et l'ont conduite au bord de l'extinction.

Rashad Salim cherche, à sa façon, à contrer cette négligence de manière active à travers le projet Ark Re-imagined, qui collabore avec des artisans à travers le pays en vue de faire revivre et de documenter les restes des techniques traditionnelles. Initialement lancée en 2016, l'initiative est désormais gérée par Safina Projects, un studio de création cofondé par Salim et Hannah Lewis en 2017.

Rashad Salim - La Mésopotamie à Venise. (Fourni)
Rashad Salim - La Mésopotamie à Venise. (Fourni)

« Dans toutes les régions que j'ai visitées en Irak, j'ai rencontré des habitants qui conservent la mémoire des lieux et de l'environnement », explique-t-il. « Leur civilisation repose sur cette culture. Mais pour la première fois de son histoire, l'Irak a été tellement miné, tellement corrompu, que le tissu essentiel du pays – celui qui repose sur l'environnement et la culture, qui émane de la terre et génère les moyens de subsistance – a été sapé et risque de disparaître. Les bateaux en sont un exemple».

Les bateaux sont au cœur d’Ark Re-imagined (Arche repensée), qui remet en question les perceptions occidentales de l'Arche de Noé, et de la plupart des autres initiatives prises en charge par Safina Projects. À travers l'Arche pour l'Irak, le studio s'efforce de « redonner vie aux bateaux traditionnels du Tigre et de l'Euphrate, les préserver et les explorer », ce qui permettra de transmettre les connaissances à la nouvelle génération. Ainsi, cette initiative contribue à faire revivre la guffa (un coracle en osier), fabriquée par une seule personne, à savoir une vieille femme de la ville de Hillah, située dans le centre de l'Irak, et  dont les cordes artisanales sont fabriquées à Ayn al-Tamr. Cette initiative assure ainsi une continuité culturelle.

C'est Ark Re-imagined qui va mettre en lumière le patrimoine naval de l'Iraq lors de la Biennale Architettura de Venise de cette année. L'Irak participera pour la première fois à cette biennale qui se déroulera du 22 mai au 21 novembre à travers l'exposition « Ark Re-imagined : the Expeditionary Pavilion » (Arche repensée: le pavillon des expéditions). Avec le soutien de Community Jameel et de Culturunners, le projet rendra hommage à l'architecture vernaculaire et aux embarcations du Tigre et de l'Euphrate, mais se penchera également sur le titre de l'exposition de cette année : « Comment allons-nous vivre ensemble ? ».  Après tout, le message original de l'Arche était celui de l'unité et de la rencontre.

Abou Hyder et Rashad - Qishla vieux Bagdad. (Fourni)
Abou Hyder et Rashad - Qishla vieux Bagdad. (Fourni)

« La conception de l'Ark n’a pas pris que cinq années de travail », déclare M. Salim. « ll s’agit plutôt de 40 ans de travail. Pendant cinq ans, j'ai travaillé en Irak pour raviver et recréer des bateaux qui avaient disparu. C'était un projet universitaire ancré dans mes convictions d'artiste. Aujourd'hui, nous cherchons à reprendre ce projet et à le réengager dans le domaine artistique durant la biennale ».

C'est en 1976 que Salim a visité pour la première fois les marais du sud de l'Iraq, alors qu'il était  jeune étudiant en art. L'année suivante, il s'est joint à l'expédition du Tigre menée par l'explorateur norvégien Thor Heyerdahl à bord d'un bateau en roseau depuis le Shatt al-Arab, en passant par le golfe Arabique jusqu'au Pakistan, avant de rejoindre la mer Rouge. Cette expérience a transformé sa vie et a inspiré son travail par la suite.

« Le Tigre était pleinement organique et tendu. C'était comme si l'on naviguait à bord d'un corps humain », se souvient-il. « Le navire se déplaçait sur l'eau de façon bien différente d'un bateau à quille... Nous nous déplacions à la vitesse d'un vélo au mieux. Comme la profondeur était minime (ne dépassant pas 30 centimètres au-dessus du niveau de l'eau à des endroits), on pouvait constater la complexité de la vie ; des vagues qui déferlent sur d'autres vagues et la vie à la surface de l'eau. Cette expérience m'a ainsi profondément influencé et a suscité mon intérêt pour explorer plus à fond l'histoire des bateaux et leur rôle dans le développement de la civilisation ».

Tissage de tapis en roseau, Rashad Salim 2016. (Fourni)
Tissage de tapis en roseau, Rashad Salim 2016. (Fourni)

Ark Re-imagined est le fruit de cette histoire profonde et de l’attachement de M. Salim à la grâce, à la pureté et à la simplicité de la construction traditionnelle des bateaux.

« La question que nous nous posons est la suivante : comment l'Arche a-t-elle été construite à cette époque et à cet endroit ? De toute évidence, la conception que l'Occident attribue aux arches ne correspond ni à l'époque ni au lieu où elles ont été construites. Il s'agit principalement d'un rouage du 17e siècle. Il ne correspond en aucune façon au lieu, aux technologies, aux matériaux ni aux techniques  disponibles à l'époque. Lors de nos premières visites à Venise, nous avons remarqué que les mêmes techniques de construction, le même type de bateaux et le même type d'engagement avec l'environnement étaient utilisés dans les marais de Venise qu'en Mésopotamie. Les arches construites en Europe seraient construites selon la même méthode employée en Mésopotamie à l'époque, à savoir la traction. Il s'agit d'une période qui précède de longue date l'époque où le métal a permis de manipuler le bois pour créer un engrenage ».

Ark Re-imagined se présentera sous diverses formes. Cette initiative a vu le jour lors d'une conversation entre M. Salim et Markus Reymann, directeur de la TBA21-Academy, à Ocean Space, le 20 mai. On assure actuellement des sites d'amarrage pour deux types de bateaux – la tarada du grand cheikh (un grand canoë diplomatique) et une maison flottante en roseau –  et on exposera à l'entrée de la cour les marchandises que vendaient traditionnellement les marchands. Les sites d'amarrage changeront régulièrement d'emplacement pendant les six mois de l'exposition. Par ailleurs, deux films consacrés aux activités d'Ark Re-imagined en Irak seront projetés, et la vie à l'intérieur de l'arche sera représentée au moyen de la broderie au crochet traditionnelle du sud de l'Irak, dite Izar. Le centre d'intérêt de cette exposition concernera la tarada, spécialement construite pour l'exposition. Surnommée « Faisaliyah », du nom du roi Fayçal 1er  d'Irak, elle fait 11,8 mètres de long et naviguera de l'Irak jusqu'à Venise au cours de l'exposition.

La Barge Delil reconstruite sur la rive du fleuve à Hit, Rashad Salim, 2019. (Fourni)
La Barge Delil reconstruite sur la rive du fleuve à Hit, Rashad Salim, 2019. (Fourni)

Un autre élément est également pris en compte, à savoir le caractère curatif de l'art. Le pavillon et la documentation du projet bénéficient du soutien du Fonds culturel irakien pour la santé, qui a été créé par Community Jameel et Culturunners dans le cadre du Fonds de soutien aux artistes intitulé The Future is Unwritten (L'avenir n'a pas encore été écrit). Le programme du pavillon est également élaboré en concertation avec l'initiative Healing Arts, lancée l'année dernière en partenariat avec la Fondation de l'OMS sous les auspices de l'Organisation mondiale de la santé. Ark Re-imagined est le premier projet à être soutenu par le Fonds culturel irakien pour la santé.

« Ark Re-imagined illustre la collaboration entre les communautés pour favoriser le processus de guérison. Cette démarche porte sur l'art en faveur de la santé », explique Christopher Bailey, responsable des arts et de la santé à l'OMS. « Dans ce cas bien précis, le problème présente une multitude de dimensions. Il s'agit d'une communauté – en l’occurrence les Arabes des marais – qui a subi une succession de catastrophes au fil des ans ; de l'assèchement intentionnel de son habitat à l'expulsion de son peuple et à la disparition des connaissances traditionnelles. Tout cela a engendré une crise culturelle au sein de cette communauté.

Coracle de guffa recouvert de goudron et d'adobe, Rashad Salim, 2018. (Fourni)
Coracle de guffa recouvert de goudron et d'adobe, Rashad Salim, 2018. (Fourni)

« L'exposition soulève en effet la question suivante : ‘Comment reprendre ces connaissances disparues ou en passe de disparaître et, en apprenant à la nouvelle génération à maîtriser cet artisanat, comment concevoir une sorte d'arche conceptuelle - un nouvel espoir - qui permettrait de préserver une pratique en voie de disparition en raison d’une succession de catastrophes, mais aussi d'imaginer un nouvel endroit vers lequel cet artisanat pourrait nous conduire ?’ Je trouve que cette métaphore est particulièrement puissante ».

M. Salim sera à Venise pour les cinq premiers jours de la Biennale Architettura, avant de se rendre à Bagdad et à Bassora, où une exposition de certains objets artisanaux sera organisée pendant la même période. Il retournera ensuite à Venise pour entamer une tournée continue.

« Voilà trois ans que je travaille sur ce projet et j'ai conçu dans ma tête un nombre incalculable d'expositions », explique-t-il. « Nous sommes ici dans le cadre d'une expédition. Nous sommes ici pour créer une liaison et un engagement, pour entretenir une conversation culturelle,  pour réunir les étudiants et leur montrer que nous vivons ensemble depuis la nuit des temps ».

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com.


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Short Url
  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

IMA

C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

IMA
Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Short Url
  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Short Url
  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

--
Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com