Under The Abaya propose aux Saoudiennes de raconter leur propre histoire

Marriam Zahid photographiée par Lina Qummosani.
Marriam Zahid photographiée par Lina Qummosani.
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Publié le Mercredi 09 mars 2022

Under The Abaya propose aux Saoudiennes de raconter leur propre histoire

  • Marriam Mossalli explique que son livre est un tremplin pour aider la future génération de jeunes filles à s'élancer vers les plus hauts horizons
  • Elle organise une croisière de quatre jours, «la plus grande conférence flottante sur l'autonomisation des femmes en Arabie saoudite»

DJEDDAH: Marriam Mossalli est une femme aux multiples casquettes – ou abayas. Elle est à la fois entrepreneuse, mère, directrice et instigatrice autoproclamée.

La mission de Marriam Mossalli est de présenter des Saoudiennes dynamiques au-delà de leur vêtement  tout en célébrant leur style.

Cette année, Mme Mossalli célèbre le cinquième anniversaire de son livre Under The Abaya: Street Style From Saudi Arabia («Sous l’abaya: Style de rue d’Arabie saoudite»), qui reflète la diversité de la mode dans le Royaume et les Saoudiennes qui la représentent.

Pendant longtemps, les Saoudiennes sont restées cachées derrière un écran dans le monde numérique et derrière un voile dans le monde physique.

Lorsqu'elle a rassemblé les photographies destinées à la première édition de Under The Abaya, Marriam Mossalli a constaté que de nombreuses Saoudiennes étaient prêtes à participer, mais hésitaient à révéler leur identité. Elle se souvient qu'elles voulaient «recadrer leur visage ou ne montrer que certaines parties de leur corps».

Ce n'est qu'un an plus tard, après le succès de la première édition, qu'elle a pu observer le nombre important de femmes qui non seulement proposaient fièrement des photos révélant leur visage, mais qui insistaient pour qu'elle publie leur nom complet, en plus de leurs identifiants Instagram et Twitter.

EN BREF

  • La mission de Marriam Mossalli est de présenter des Saoudiennes dynamiques au-delà du vêtement qu'elles portent  tout en célébrant leur style.
  • Seulement un an plus tard, après le succès de la première édition, elle a constaté le nombre important de femmes qui non seulement proposaient fièrement des photos révélant leur visage, mais qui insistaient pour qu'elle publie leur nom complet, en plus de leurs identifiants Instagram et Twitter.
  • L'ambassadrice officielle de l'Arabie saoudite aux États-Unis, la princesse Reema bent Bandar, a signé la préface de ce livre, mais Marriam Mossalli a déclaré à Arab News «qu’elle ne s'arrêtera pas là».
  • Après une année tumultueuse passée dans l’ombre de la pandémie de Covid-19, la femme «sous l'abaya» a décidé de célébrer la Journée internationale de la femme en témoignant du chemin parcouru par la communauté.
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Sarah al-Maddah photographiée par Osamah al-Shubbar.

Les Saoudiennes ont commencé à prendre le contrôle de leurs propres histoires. Non seulement les femmes étaient déjà légalement libres de conduire, mais elles étaient également responsables de la façon dont leurs histoires étaient racontées.

Cette dernière édition, sortie en 2020, a été publiée avec un contenu identique, mais avec trois couvertures différentes: l'une célébrant Al-Khobar, une autre Riyad, et bien sûr, la ville natale de Mme Mossalli, Djeddah. Pour plaisanter, elle a suggéré de publier cinq versions la prochaine fois, pour ne pas oublier le nord et le sud.

Marriam Mossalli n'en est pas à sa première expérience dans les médias traditionnels. Dix ans auparavant, elle a créé la rubrique «Life & Style» d’Arab News, et elle a ensuite fait la transition vers l'espace numérique avec son compte Instagram très populaire et la création de son agence de conseil en luxe Niche Arabia.

«Il s’agit de montrer au monde que l'abaya n'est jamais synonyme d'oppression, mais que c’est un vêtement qui exprime notre fierté et notre identité nationale. Nous sommes fiers de la porter.» - Marriam Mossalli

 

Malgré toutes ses activités, Marriam Mossalli affirme rester attachée au papier imprimé. Ses livres ne constituent pas uniquement des archives indispensables du style de rue saoudien et de son évolution, mais ils offrent un morceau d'Histoire  ou de son histoire  qui occupe un espace dans une maison.

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Marriam Mossalli

Mme Mossalli est consciente que chaque Saoudienne dans le monde, ou sur son fil Instagram, est automatiquement une ambassadrice officieuse de l'Arabie saoudite «parce que les gens ne savent tout simplement pas qui nous sommes». Dans ce livre, elle nous laisse voir, en plus de raconter.

L'ambassadrice officielle de l'Arabie saoudite aux États-Unis, la princesse Reema bent Bandar, a signé la préface de ce livre, mais Marriam Mossalli a déclaré à Arab News «qu’elle ne s'arrêtera pas là». 

en bref

Marriam Mossalli entend normaliser le fait que les femmes soient responsables de la façon dont leur histoire est racontée.

«Le prochain livre, je veux qu'il porte sur cette force motrice que sont les Saoudiennes audacieuses et sûres d'elles-mêmes. Ce sont elles qui poussent à normaliser la participation des Saoudiennes. Parce que, encore une fois, je déteste cette idée de première et unique fois, elle doit être normalisée. Nous devons commencer à nous dire soyons les meilleures, ne soyons pas seulement les premières”», déclare Mme Mossalli à Arab News.

Après une année tumultueuse passée dans l’ombre de la pandémie de Covid-19, la femme «sous l’abaya» a décidé de célébrer la Journée internationale de la femme en témoignant du chemin parcouru par la communauté. 

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Noha Sindi photographiée par Basmah al-Halees. (Photo fournie)

Marriam Mossalli indique en avoir assez d'entendre les Occidentaux ressasser des histoires d'antan sur les femmes qui ne peuvent pas conduire et qui se préoccupent de couvrir suffisamment leurs cheveux ou leur visage.

Alors, non seulement elle s'est lancée dans l’aventure, mais elle a également décidé de prendre la mer. À l'occasion de la Journée internationale de la femme, Mme Mossalli organise une croisière de quatre jours, qui fera l'aller-retour entre Djeddah et la Jordanie. Elle souligne qu'il s'agit de «la plus grande conférence flottante sur l'autonomisation des femmes en Arabie saoudite».

«L'idée était, premièrement, de mettre en avant ces femmes  leurs métiers et leurs rôles  et de montrer cette diversité. Ensuite, il s'agissait de disposer d’une plate-forme où nous pouvons nous célébrer les unes les autres et constater simplement le chemin parcouru. Ce n'est que le début pour les Saoudiennes», précise Marriam Mossalli.

Avec le hashtag de la croisière «Under The Abaya» en croissance sur Instagram et la présence de nombreux influenceurs, les gens semblent vouloir en savoir plus sur ces Saoudiennes. «Cela fait justement partie du but recherché. La croisière présentera des ateliers et divers programmes pour aider à élever ces femmes et leur permettre d'être capitaines de leurs propres navires. Il s'agit d'une extension du livre lui-même, les femmes sortant des pages pour entrer dans la vie réelle», ajoute-t-elle.

Elle rend hommage à des dirigeants tels que le prince héritier, Mohammed ben Salmane, qui a mentionné l'abaya dans un entretien accordé à l'émission 60 Minutes sur CBS News. Au cours de cet entretien, il a expliqué que l'abaya était facultative et que l'objectif était la modestie. «J’ai pensé: “Oh, mon Dieu, c'est génial! Cela montre simplement au monde que l'abaya n'est jamais une question d'oppression, mais un vêtement symbolisant notre fierté et notre identité nationale. Nous sommes fières de la porter», déclare-t-elle.

Bien que Marriam Mossalli ait choisi de réaliser toutes ses interviews en anglais dans les médias saoudiens, ce choix linguistique ne devrait pas être confondu avec un manque de fierté saoudienne.

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Elle s'exprime par le visuel et elle maîtrise la communication à travers les images et les propos des femmes qu'elle admire. Sa tante, Nawal Mossalli, est l'une de ses idoles. Elle reconnaît que ce sont les femmes de sa famille qui l'ont motivée, mais aussi le temps passé à Arab News. Lorsqu'elle a rejoint l'équipe, elle s'est décrite comme «une gamine de 20 ans». Mais elle a pris à bras-le-corps son projet d'intégrer la mode et le style dans le journal et elle se souvient avec nostalgie de la manière dont les rédacteurs en chef lui ont donné la liberté de diriger la rubrique et de convaincre différents auteurs de soumettre des articles sur le sujet.

À l'époque, elle était déterminée à accumuler les signatures, mais aujourd'hui, elle est plus heureuse de fournir des conseils et un soutien au nouveau groupe de rédacteurs.

Mme Mossalli reconnaît que de nombreux Occidentaux ne saisissent peut-être pas pleinement ce que les femmes saoudiennes ont dû affronter. Mais elle espère que ce livre sera un tremplin à partir duquel la future génération de jeunes filles pourra s'élancer vers les plus hauts horizons. Elle a été attentive et réfléchie dans ses choix.

Elle a délibérément mis en avant la diversité du Royaume et elle s'est assurée de ne pas utiliser simplement ce qu'elle appelle «la Saoudienne la plus occidentalisée». Elle veut normaliser le fait que les femmes soient responsables de la façon dont leur histoire est racontée et dont leur image est perçue dans le monde. Elle a donné ce contrôle à chaque femme et chacune d'entre elles est volontaire.

«Nous avons des filles qui viennent de petits villages et qui veulent être représentées. Je pense que c'est quelque chose qui, au fur et à mesure que nous nous développons et que nous faisons passer le mot, sera plus important pour la prochaine génération de filles», déclare-t-elle.

Under the Abaya est actuellement vendu sur le site Web de Niche Arabia, à la boutique du Musée national et dans les magasins d'AlUla et, à partir de ce ramadan, à Al-Balad, à Djeddah.

Tous les bénéfices de la vente des livres sont destinés à financer des bourses d'études pour soutenir la prochaine génération de femmes artistes et entrepreneuses. Cette année, deux pilotes de rallye seront parrainées, Saja Kamel et Manar Alesayi, qui sont présentées dans le livre.

 

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

IMA

C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

IMA
Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com