Au Karabakh, Ankara se sert du terrorisme islamiste comme moyen d’action

Les Azéris sont majoritairement musulmans chiites, tandis que les Arméniens sont majoritairement chrétiens orthodoxes. «En envoyant des jihadistes sunnites, revenus de Libye pour aider les chiites, Erdogan soutient la cause de l’islam, mais il souligne sa position de leader sunnite inscrite dans sa politique de voisinage élargi". (AFP).
Les Azéris sont majoritairement musulmans chiites, tandis que les Arméniens sont majoritairement chrétiens orthodoxes. «En envoyant des jihadistes sunnites, revenus de Libye pour aider les chiites, Erdogan soutient la cause de l’islam, mais il souligne sa position de leader sunnite inscrite dans sa politique de voisinage élargi". (AFP).
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Publié le Lundi 12 octobre 2020

Au Karabakh, Ankara se sert du terrorisme islamiste comme moyen d’action

  • C’est surtout l’envoi depuis Gaziantep (sud de la Turquie) de combattants syriens en appui aux forces azéries qui a mis de l’huile sur le feu
  • La politique étrangère turque vise l’Orient et le Moyen-Orient depuis qu’elle s’est émancipée de l’Occident

BEYROUTH: L’échec du cessez-le-feu annoncé samedi matin à Moscou entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur le Nagorny-Karabakh montre que le conflit national au Caucase échappe désormais à l’influence russe au risque de s’internationaliser du fait notamment des ingérences turques.

Depuis la reprise des hostilités, le 27 septembre dernier, entre Arméniens et Azerbaïdjanais autour de la région séparatiste du Nagorny-Karabakh, ce n’est pas le conflit sur ce territoire à majorité arménienne enclavé en Azerbaïdjan qui a commencé il y a trente ans après la chute du régime soviétique, qui accapare les observateurs, mais le soutien tous azimuts d’Ankara à Bakou et l’attitude va-t-en-guerre du président turc, Recep Tayyip Erdogan, face à Erevan. C’est surtout l’envoi depuis Gaziantep (sud de la Turquie) de combattants syriens en appui aux forces azéries qui a mis de l’huile sur le feu.

Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, accuse Ankara de soutenir Bakou avec, entre autres matériels militaires, des avions de combat et des drones, et d’envoyer des conseillers militaires ainsi que « des mercenaires et des terroristes».

Depuis la reprise des hostilités, le 27 septembre dernier, entre Arméniens et Azerbaïdjanais autour de la région séparatiste du Nagorny-Karabakh, ce n’est pas le conflit sur ce territoire à majorité arménienne enclavé en Azerbaïdjan qui a commencé il y a trente ans après la chute du régime soviétique, qui accapare les observateurs, mais le soutien tous azimuts d’Ankara à Bakou.

Alors que la Russie, qui a exprimé son inquiétude, puis la France ont confirmé le déploiement de ces hommes, leur nombre reste à identifier. On parle de plusieurs centaines à quelques milliers… Déjà plusieurs dizaines de morts ont été recensés parmi ces combattants dont la présence a été dénoncée vigoureusement début octobre par le président français, Emmanuel Macron. «Une ligne rouge est franchie […],c’est inacceptable», a-t-il martelé en parlant de « combattants syriens de groupes djihadistes » ayant transité par la Turquie.

Macron, très ferme à l'égard de la Turquie

«Le président français a tenu à montrer une position très ferme à l’égard du jeu mené par les Turcs en Azerbaïdjan, en dénonçant l’envoi de combattants djihadistes syriens dans la zone. L’exécutif turc enrôle ces derniers dans des milices privées afin d’utiliser leur force de frappe au nom de l’islam pour neutraliser des cibles politiques et géopolitiques. M. Macron doit craindre une confessionnalisation du conflit qui pourrait encore mettre à mal l’équilibre précaire au Caucase», estime Anne-Clémentine Larroque, historienne spécialiste de l’islamisme, chargée de cours à Sciences Po Paris sur les questions internationales.

Selon elle, «lorsque Recep Tayyip Erdogan envoie des mercenaires djihadistes, “des janissaires”, en Azerbaïdjan, il montre à quel point il est capable de devenir l’administrateur de la région qu’il influence autour de la Turquie», d’abord en Syrie puis en Libye, et désormais en Azerbaïdjan. «Le nationalisme constitue le problème originel de l’opposition entre Azéris et Arméniens, mais la dimension religieuse permet d’attiser les rivalités», ajoute-t-elle.

Les Azéris sont majoritairement musulmans chiites, tandis que les Arméniens sont majoritairement chrétiens orthodoxes. «En envoyant des djihadistes sunnites, revenus de Libye pour aider les chiites, Erdogan soutient la cause de l’islam, mais il souligne sa position de leader sunnite inscrite dans sa politique de voisinage élargi. La politique étrangère turque vise l’Orient et le Moyen-Orient depuis qu’elle s’est émancipée de l’Occident et particulièrement de l’Union européenne», explique Mme Larroque.

Politique du «zéro conflit»

On est bien loin de la politique du « zéro conflit » initiée il y a plus d’une décennie par Ahmet Davutoglu, ancien Premier ministre turc. M. Erdogan multiplie aujourd’hui les interventions qui créent des tensions avec tous ses voisins. C’est le cas en Irak où il poursuit ses frappes contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en Méditerranée orientale où sa quête pour les hydrocarbures a créé une confrontation avec la Grèce et Chypre, sans oublier le chantage récurrent sur le sujet des migrants avec l’Union européenne, ainsi que les problèmes avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Les Azéris sont majoritairement musulmans chiites, tandis que les Arméniens sont majoritairement chrétiens orthodoxes. «En envoyant des djihadistes sunnites, revenus de Libye pour aider les chiites, Erdogan soutient la cause de l’islam, mais il souligne sa position de leader sunnite inscrite dans sa politique de voisinage élargi. La politique étrangère turque vise l’Orient et le Moyen-Orient depuis qu’elle s’est émancipée de l’Occident et particulièrement de l’Union européenne».

La Turquie est également en désaccord avec la Russie sur plusieurs dossiers régionaux, comme celui de la Syrie, celui de la Libye et maintenant celui de l’Azerbaïdjan.

Il convient toutefois de nuancer le terme de «djihadiste». «Ankara ne soutient pas le terrorisme islamiste dans son idéologie, mais s’en sert comme moyen d’action pour asseoir son influence géostratégique. Pendant le conflit syrien, Erdogan a lutté contre deux ennemis en Syrie : les Kurdes et l’État islamique. La différence très importante à souligner entre l’Arabie saoudite et la Turquie demeure l’adhésion de la première à la doctrine salafiste, alors que l’islamisme d’Erdogan est beaucoup plus ancré sur la doctrine des Frères musulmans. La volonté du président turc est de s’imposer comme nouveau calife au sens impérial du terme, en tant que dépositaire de l’autorité mais non de guide religieux», précise la chercheuse.

Mais pour Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes, à Istanbul, et enseignant à Sciences Po Paris, «il s’agit de mercenaires, pas de djihadistes», mettant en garde contre l’amalgame entre les deux. «Les djihadistes sont des islamistes sunnites. Théoriquement ils ne vont pas aller combattre aux côtés des Azéris chiites, soutenus par Israël. Ces combattants sont des personnes pauvres, dans la misère. Ils ont besoin d’argent pour nourrir leurs familles», explique-t-il.

Plusieurs médias ont recueilli le témoignage de dizaines de jeunes Syriens qui ont accepté d’aller combattre aux côtés des Azéris pour des salaires mensuels variant entre 1 500 et 2 000 dollars, alors qu’ils touchent à peine 50 dollars en temps normal. Il s’agit en grande partie de combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), financée et entraînée par la Turquie. Pour les inciter à aller se battre contre les Arméniens, on leur explique qu’il s’agit d’une guerre contre la Russie, alliée du régime de Bachar al-Assad.

Plusieurs médias ont recueilli le témoignage de dizaines de jeunes Syriens qui ont accepté d’aller combattre aux côtés des Azéris pour des salaires mensuels variant entre 1 500 et 2 000 dollars, alors qu’ils touchent à peine 50 dollars en temps normal. Il s’agit en grande partie de combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), financée et entraînée par la Turquie.

Pour Gregor Meiering, consultant en coopération internationale basé à Cologne en Allemagne, « il faut se pencher sur le discours autour des mercenaires, plutôt que sur les combattants de l’ASL. En effet, ce discours est présent des deux côtés du conflit, qu’il soit arménien ou azerbaïdjanais. Chacun accuse l’autre d’impliquer des mercenaires sur le champ de bataille. Bakou reproche à Erevan de recruter des Arméniens dans d’autres pays pour venir combattre au Nagorny-Karabakh, alors que l’Azerbaïdjan est accusé d’enrôler des mercenaires étrangers. C’est donc l’usage du discours sur les miliciens qui est en soi dangereux, puisqu’il menace les pays qui ont des populations d’origine arménienne ou azérie. Cela risque d’amplifier le conflit et ainsi d’impliquer certains pays qui n’en faisaient pas initialement partie».

Conflit historique

Il reste à savoir pourquoi le président truc appuie sans concession l’Azerbaïdjan, sachant qu’il est le seul chef d’État qui n’a pas appelé les belligérants à la retenue et au dialogue. 

«Recep Tayyip Erdogan a un mot d’ordre aujourd’hui: soutenir “le pays frère et ami qu’est l’Azerbaïdjan (...) par tous les moyens”. Historiquement l’opposition de la Turquie à l’Arménie est liée au génocide perpétré en 1915 contre la population arménienne pendant la période ottomane. Les Turcs n’ont jamais reconnu ce génocide, et l’État arménien constitue un ennemi pour la république turque qui compte environ 50 000 Arméniens sur son sol. Le Haut-Karabakh, petit territoire d’Azerbaïdjan a tenté de faire sécession au début des années 1990. Il symbolise la présence des Arméniens au sein de la République d’Azerbaïdjan», explique Anne-Clémentine Larroque.

La chute de l’Union soviétique il y a trois décennies a créé de nouvelles donnes dans la région. La Turquie a eu soudain une dizaine de nouveaux pays avec qui elle a voulu avoir des relations économiques, commerciales et énergétiques, et jouer un rôle politique.

«La région subit toujours les conséquences de la Première Guerre mondiale, notamment le compromis auquel sont parvenus Moscou et Atatürk dans leur souhait de se libérer des contraintes du traité de Sèvres. L’accord entre la Russie et la Turquie traitait des spécificités ethniques de certaines régions alors que d’importants changements démographiques avaient lieu du fait de l’occupation russe du Caucase. Il visait plus particulièrement la population arménienne, d’une part, et les populations musulmanes, d’autre part, sans distinction à cette époque entre sunnites et chiites», précise Gregor Meiering.

En outre, la chute de l’Union soviétique il y a trois décennies a créé de nouvelles donnes dans la région. La Turquie a eu soudain une dizaine de nouveaux pays avec qui elle a voulu avoir des relations économiques, commerciales et énergétiques, et jouer un rôle politique. Avec M. Erdogan ce rôle est devenu plus actif sur plusieurs théâtres au Moyen-Orient, renforçant naturellement un face-à-face avec la Russie, comme c’est le cas actuellement.

«Erdogan reprend à son compte des tensions déjà existantes, certaines depuis longtemps, comme le conflit territorial autour des îles grecques, ou la guerre en Libye, sans oublier le conflit syrien. Concernant le Nagorny-Karabakh, il s’agit d’un conflit vieux de plus de trente ans. Mais, les grandes puissances préféraient garder le statu quo au lieu de tenter de résoudre le problème. L’immobilisme étant favorable aux Arméniens, tout le monde savait que Bakou s’armait depuis longtemps en vue de l’éventualité d’une guerre. Mais personne n’a voulu essayer de résoudre le problème. Le groupe de Minsk ne sert pratiquement à rien. Ankara a depuis toujours soutenu politiquement l’Azerbaïdjan. D’où la décision d’Erdogan de soutenir aujourd’hui Bakou militairement», explique M. Balci.

Turquie vs Russie

De son côté, M. Meiering précise que «la Turquie n’apprécie pas le jeu russe dans le Caucase. Ankara estime que Moscou a gelé le conflit au Nagorny-Karabakh durant près de trois décennies comme en Géorgie, en Moldavie, ou ailleurs.

Il est clair que la stratégie russe n’a jamais été de résoudre les conflits, mais plutôt de les geler et de rendre les protagonistes dépendants d’elle. Dans ce contexte, à mon avis, l’Arménie a raté par le passé une occasion en or de résoudre le conflit alors que le contexte lui était plus favorable. Cette politique a marché au Caucase, alors que l’Azerbaïdjan était presque un État en faillite au début des années 1990. La situation a complètement changé aujourd’hui avec un pays beaucoup plus riche et développé».

Il ne faut toutefois pas surestimer le rôle et le poids de la Turquie dans ce conflit. «La seule puissance capable de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre reste la Russie. Et Moscou joue un jeu assez cynique.

«Cette rivalité turco-russe sur différents dossiers va donc entraîner la possibilité de conclure des compromis sur plusieurs sujets. Cette diversification des conflits permet d’augmenter les chances de trouver des compromis», explique le consultant allemand. «Si on ne peut pas avoir tout ce qu’on veut en Syrie, on peut l’avoir en Libye, sinon ce sera peut-être au Caucase.»

La guerre au Nagorny-Karabakh illustre le changement sur la scène géopolitique mondiale. «Les puissances moyennes qui émergent peuvent dire non aux grandes puissances. Les grands doivent désormais tenir compte des moyens. Ces derniers veulent se faire respecter. C’est le cas de la Turquie qui refuse de se laisser marginaliser. Et dans ce contexte il est navrant de voir les grandes puissances se focaliser sur Erdogan au lieu de se concentrer pour trouver une solution au conflit», estime M. Balci.

Il ne faut toutefois pas surestimer le rôle et le poids de la Turquie dans ce conflit. «La seule puissance capable de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre reste la Russie. Et Moscou joue un jeu assez cynique. Les Russes veulent ainsi rappeler à l’Arménie qu’ils sont les seuls partenaires crédibles capables de la sauver, alors que le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, tente depuis quelques années de s’ouvrir sur le monde en vue d’échapper à l’hégémonie de son puissant voisin», conclut Gregor Meiering.


Pourquoi Israël bombarde-t-il des ponts strategiques dans le sud du Liban ?

Après une frappe aérienne israélienne qui a visé le pont de Qasmiyeh, situé sur une route principale reliant des villages du district de Tyr à d'autres plus au nord, Israël ayant déclaré que le pont était utilisé par le Hezbollah, dans le sud du Liban. (AFP)
Après une frappe aérienne israélienne qui a visé le pont de Qasmiyeh, situé sur une route principale reliant des villages du district de Tyr à d'autres plus au nord, Israël ayant déclaré que le pont était utilisé par le Hezbollah, dans le sud du Liban. (AFP)
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  • Des responsables libanais et des sources militaires estiment que les frappes sur les principaux points de passage visent à créer une division géographique qui isolerait une grande partie du sud du pays
  • Ces dernières semaines, les opérations israéliennes sont passées de l'émission d'ordres d'évacuation pour les villages situés au sud du Litani à l'avertissement des résidents avant les frappes sur les ponts et les routes principales

BEYROUTH : Le ciblage systématique par Israël des ponts sur le Litani marque une escalade significative dans sa campagne militaire au Liban, qui passe des frappes aériennes et des avertissements d'évacuation à la coupure délibérée du Sud-Liban du reste du pays.

Des responsables libanais et des sources militaires estiment que les frappes sur les principaux points de passage reliant les zones situées au nord et au sud du Litani visaient à créer une division géographique qui isolerait de grandes parties du sud, perturberait les opérations d'aide et de secours et restreindrait les déplacements dans la région.

Ces dernières semaines, les opérations israéliennes sont passées de l'émission d'ordres d'évacuation pour les villages situés au sud du Litani à l'avertissement des résidents avant les frappes sur les ponts et les routes principales.

Le ministre israélien de la défense, Israël Katz, a déclaré qu'il avait ordonné à l'armée de détruire tous les ponts qui enjambent le fleuve reliant le sud à Beyrouth et à la région de la Bekaa, car ils étaient utilisés pour transporter des armes vers le Hezbollah.

Pourquoi les ponts sont-ils si importants ?

Le Litani, le plus long fleuve du Liban (environ 170 km), prend sa source à l'ouest de Baalbek et traverse la vallée de la Bekaa. Il se situe entre 6 et 30 km de la frontière israélo-libanaise, ses points les plus proches se trouvant dans le secteur oriental et le district de Nabatieh.

Les zones situées au sud de la rivière sont connues sous le nom de "frontière sud". Elles comprennent des parties des gouvernorats du Sud et de Nabatieh, notamment les districts de Tyr, de Bint Jbeil et de Marjayoun.

L'armée israélienne a identifié au moins 15 ponts et ponceaux, s'étendant de la région côtière à la Bekaa occidentale, comme cibles à détruire.

Parmi les plus importants figurent les ponts de Qasmiyeh, Tayr Falsay et Khardali, dont la perte couperait des voies de transport essentielles reliant le Sud-Liban au reste du pays et isolerait effectivement les régions situées au sud du fleuve.

Les frappes sur les ponts interviennent dans un contexte d'intensification des combats entre Israël et le Hezbollah dans des villes frontalières comme Khiam et Naqoura et d'une augmentation des démolitions, par les forces israéliennes, de maisons dans les villages de la ligne de front - des mesures qui, selon les observateurs, pourraient préparer le terrain pour une incursion terrestre plus large.

Le Hezbollah a entraîné le Liban dans la guerre contre l'Iran le 2 mars en lançant six roquettes sur un site militaire dans le nord d'Israël. Cette action répondait à ce que le groupe militant décrit comme la poursuite des attaques israéliennes contre le Liban, malgré l'accord de cessez-le-feu de novembre 2024 et l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei.

Le même jour, Israël a lancé une nouvelle offensive contre le Liban, menant des frappes aériennes sur la banlieue sud de Beyrouth ainsi que sur des zones situées au sud et à l'est du Liban. Le lendemain, il entame une incursion terrestre limitée dans le sud.

Quel est l'impact des bombardements sur les ponts ?

Le pont d'Al-Qasmiyeh, qui a été visé dimanche par des frappes aériennes israéliennes intensives, est l'un des points de passage les plus importants. Situé près de l'endroit où le fleuve rencontre la mer Méditerranée, il fait partie de la principale route côtière reliant Sidon et Tyr et est utilisé par les piétons, les voitures et les camions.

Sa destruction a gravement perturbé la principale artère reliant le sud du pays à la capitale.

Le président libanais Joseph Aoun a qualifié le bombardement des ponts d'"escalade dangereuse et de violation flagrante de la souveraineté libanaise", de "prélude à une invasion terrestre" et de "tentative de rompre le lien géographique entre la région méridionale du Litani et le reste du territoire libanais".

Une source militaire a déclaré à Arab News qu'Israël avait jusqu'à présent visé 70 % des ponts.

"D'un point de vue militaire, l'objectif est de couper les lignes d'approvisionnement du Hezbollah.

Pourquoi Israël veut-il isoler le Sud-Liban ?

La source a déclaré que l'incursion dans le Sud-Liban et l'isolement de cette région avaient pour but d'accroître les gains d'Israël sur le terrain afin de renforcer sa position dans les négociations.

"L'impact que la supériorité israélienne imposera au Liban dans les étapes à venir reste incertain", a déclaré la source.

"Nous savons seulement qu'elle possède des capacités militaires supérieures et redoutables, inégalées par toute autre force au Moyen-Orient, ainsi qu'une importante supériorité aérienne et technologique.

"En revanche, le Hezbollah ne dispose d'aucune ligne de ravitaillement, ni depuis la Syrie ni depuis l'Irak, et l'armée libanaise est confrontée à d'importantes limitations en termes de capacités et de ressources, s'efforçant de maintenir sa présence militaire par tous les moyens possibles."

La source a indiqué que, sur la base d'informations fournies par des unités de l'armée libanaise stationnées au sud du Litani, à environ 10 km de la frontière, les forces israéliennes étaient entrées dans la ville de Khiam, sans que l'on connaisse l'ampleur de l'incursion.

L'analyste politique Ali Al-Amin a déclaré à Arab News que les opérations menées par le Hezbollah dans le sud du Liban n'empêcheraient pas les Israéliens d'avancer, mais qu'elles en augmenteraient le coût.

"L'objectif d'Israël était d'établir une zone tampon, ce dont il avait déjà discuté lors de la dernière guerre, sur une région vidée de sa population, de ses installations résidentielles et agricoles et de ses infrastructures.

La zone tampon s'étendrait probablement sur une profondeur de 3 à 5 km.

"L'armée israélienne pourrait pénétrer plus loin, mais je pense que l'opération se limitera à des incursions et à des retraits sans maintenir une présence permanente.

Sur la base de ses précédentes guerres au Sud-Liban, Israël a compris qu'une occupation terrestre serait coûteuse, a déclaré M. Al-Amin.

"Grâce à sa supériorité technologique, il n'a pas besoin d'occuper un territoire. Il a déjà forcé des gens à quitter leurs maisons par des menaces et des barrages routiers aériens, sans avoir besoin de troupes au sol."

Il a ajouté qu'il pensait que les Israéliens poursuivraient leurs destructions et chercheraient à relier les zones méridionales à Hasbaya, Arqoub et aux villages chrétiens - des zones qui n'ont pas été détruites, contrairement aux villages chiites.

Les habitants de ces zones pourraient être contraints d'évacuer après avoir perdu l'accès aux routes d'approvisionnement en nourriture ou de recourir aux provisions israéliennes, a-t-il ajouté.

"Toutefois, cela ne signifie pas un retour à la bande frontalière que le Liban a connue dans les années 1970. Elle pourrait au contraire devenir une bande frontalière sans chiites, car ceux-ci seraient empêchés de reconstruire leurs villages ou d'y retourner.

"Si des négociations devaient s'ouvrir entre le Liban et Israël, la situation changerait alors, car Israël, disposant d'un levier important, serait en mesure d'imposer ses conditions", a-t-il ajouté.

Quel est le coût de cette nouvelle escalade ?

Il n'existe pas encore d'estimation officielle des pertes résultant de la destruction des ponts dans le sud du Liban.

La Banque mondiale a déjà estimé le coût de la réhabilitation des infrastructures libanaises à plusieurs milliards de dollars. La reconstruction des ponts ne ferait qu'alourdir les dépenses.

Le bilan humanitaire est également lourd : plus de 1 070 personnes ont été tuées et plus d'un million ont été déplacées, soit environ 14 % de la population, selon l'unité de gestion des risques de catastrophes du bureau du Premier ministre et du ministère des Affaires sociales.


Le Hezbollah refuse toute négociation «sous le feu» avec Israël

Le Hezbollah a balayé mercredi toute négociation "sous le feu" avec Israël, qui a poursuivi ses frappes sur les bastions du groupe pro-iranien au Liban. (AFP)
Le Hezbollah a balayé mercredi toute négociation "sous le feu" avec Israël, qui a poursuivi ses frappes sur les bastions du groupe pro-iranien au Liban. (AFP)
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  • Dans un communiqué retransmis par la chaîne du Hezbollah, le chef du groupe, Naïm Qassem, a affirmé que toute négociation "sous le feu" avec Israël était une "capitulation"
  • Il a demandé aux autorités libanaises de revenir sur leur décision de "criminaliser" l'action militaire de sa formation, que Beyrouth a décidé d'interdire début mars.

BEYROUTH: Le Hezbollah a balayé mercredi toute négociation "sous le feu" avec Israël, qui a poursuivi ses frappes sur les bastions du groupe pro-iranien au Liban.

Les frappes israéliennes ont tué 1.094 personnes, dont 121 enfants, fait plus de 3.000 blessés et plus d'un million de déplacés depuis le 2 mars, selon un nouveau bilan mercredi du ministère de la Santé.

Dans un communiqué retransmis par la chaîne du Hezbollah, le chef du groupe, Naïm Qassem, a affirmé que toute négociation "sous le feu" avec Israël était une "capitulation", alors que le gouvernement libanais appelle à des pourparlers avec le pays ennemi.

Il a demandé aux autorités libanaises de revenir sur leur décision de "criminaliser" l'action militaire de sa formation, que Beyrouth a décidé d'interdire début mars.

Sur le terrain, le Hezbollah a affirmé avoir mené mercredi plus de 80 attaques contre des positions de l'armée israélienne et des localités en Israël, le nombre d'attaques en un jour le plus élevé depuis le début de la guerre avec Israël.

La formation pro-iranienne a aussi affirmé avoir visé des troupes israéliennes dans neuf villages libanais à la frontière.

Le groupe a aussi revendiqué une série d'attaques contre des localités du nord d'Israël, notamment Kiryat Shmona, qui n'ont pas fait de victimes selon les autorités israéliennes.

"Transformer en profondeur" 

Selon une vidéo diffusée par son bureau, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a lui affirmé en soirée qu'Israël était en train d'élargir la "zone tampon" au Liban pour "éloigner la menace des missiles" du Hezbollah. "Nous sommes résolus à transformer en profondeur la situation", a-t-il dit.

La veille, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, avait affirmé que les forces israéliennes "manoeuvraient à l'intérieur du territoire libanais pour s'emparer d'une ligne de défense avancée" jusqu'au fleuve Litani, à environ 30 kilomètres de la frontière.

Dans le même temps, l'aviation israélienne avait mené une frappe dans la nuit de mardi à mercredi contre la banlieue sud de la capitale, selon l'agence libanaise ANI.

Israël avait ordonné mardi aux habitants de sept quartiers de cette banlieue qu'il considère comme un fief du Hezbollah d'évacuer en prévision d'actions militaires.

Un correspondant de l'AFP a vu une rue jonchée de débris, de morceaux de ciment et de métal tordu, et un appartement endommagé, après une frappe tôt mercredi matin.

Depuis que le Liban a été entraîné dans la guerre régionale le 2 mars, Israël pilonne la banlieue sud de Beyrouth, vidée de la majorité de ses habitants qui ont fui.

Huit personnes tuées 

Huit personnes ont par ailleurs été tuées dans les frappes israéliennes dans le sud du Liban, selon le ministère libanais de la Santé.

A Nabatiyeh, dans le sud, deux secouristes, vêtus de leur uniforme et qui circulaient sur un scooter, ont été tués par une frappe israélienne mardi, a indiqué mercredi le ministère, portant à 42 le nombre de soignants libanais tués par Israël.

Celui-ci a dénoncé dans un communiqué "une obstruction délibérée des opérations de sauvetage et une violation flagrante du droit international humanitaire".

L'armée israélienne a déclaré de son côté mercredi matin avoir visé "un centre de commandement" du Hezbollah dans la banlieue sud, ainsi que des stations essence de l'entreprise Al-Amana dont elle dit qu'elles appartiennent au mouvement et le financent.

Israël avait aussi annoncé avoir, au cours de son opération terrestre dans le sud du Liban, "démantelé des centres de commandement du Hezbollah" ainsi qu'un dépôt d'armes, et avoir tué plusieurs combattants de la formation, sans en préciser le nombre.

"Le Hezbollah doit cesser de lancer des attaques contre Israël. Et Israël doit cesser ses opérations militaires et ses frappes contre le Liban, où les civils sont le plus touchés", a pour sa part plaidé mercredi le secrétaire général de l'ONU. "Le modèle de Gaza ne doit pas être reproduit au Liban", a insisté Antonio Guterres.

Dans la ville millénaire de Tyr, à une vingtaine de km de la frontière israélienne, environ 20.000 personnes dont quelque 15.000 déplacés des villages environnants s'entassent dans le quartier chrétien - le seul encore épargné par les frappes - et dans quelques écoles.

"Nous n'abandonnerons pas notre terre, nos cœurs sont ici", a affirmé Khalil, l'un de ceux qui ont décider de rester dans la ville, désormais très isolée.

 


Israël déterminé à poursuivre la guerre au Liban, même si elle cesse avec l'Iran

De la fumée s’élève du site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé le village libanais du sud de Dayr Seryan le 25 mars 2026. (AFP)
De la fumée s’élève du site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé le village libanais du sud de Dayr Seryan le 25 mars 2026. (AFP)
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  • Israël affirme sa détermination à intensifier sa campagne militaire au Liban contre le Hezbollah, cherchant à créer une zone tampon et à désarmer le mouvement chiite malgré les discussions diplomatiques de Washington avec l’Iran
  • Depuis le 2 mars, le conflit a déjà fait plus de 1 000 morts au Liban et déplacé des centaines de milliers de civils, tandis qu’Israël mobilise potentiellement jusqu’à 400 000 réservistes pour une offensive majeure

JERUSALEM: A l'heure où Washington semble chercher une porte de sortie diplomatique à la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël manifeste au contraire sa détermination à poursuivre et intensifier sa campagne militaire au Liban contre le mouvement islamiste Hezbollah, allié de Téhéran.

"La question du démantèlement du Hezbollah reste centrale", et "nous sommes déterminés à changer fondamentalement la situation au Liban", a déclaré mercredi soir le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

"Nous menons des opérations dans l'ensemble du Liban afin de frapper le Hezbollah et d'aboutir, au terme de ce processus, à son désarmement", avait déclaré la veille le général de brigade Effie Defrin, porte-parole de l'armée israélienne.

"C'est une tâche très difficile" et l'armée israélienne "aimerait disposer de davantage de temps pour s'occuper du Liban après le cessez-le-feu avec l'Iran", dit à l'AFP Orna Mizrahi, de l'Institut pour les études de sécurité nationale (INSS) de Tel-Aviv, cercle de réflexion proche de l'établissement militaro-sécuritaire israélien.

Le Liban a été entraîné dans le conflit le 2 mars lorsque le Hezbollah a commencé à tirer des roquettes sur Israël pour venger l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué par une frappe israélienne au début de la guerre régionale déclenchée le 28 février par l'attaque israélo-américaine sur l'Iran.

Depuis lors, Israël mène des bombardements massifs au Liban et a déployé des troupes dans le sud de ce pays afin d'établir une "ligne de défense avancée" face à la menace des missiles du Hezbollah.

- Elargir la zone tampon -

"Nous avons créé une véritable zone de sécurité [au Liban que] nous élargissons [pour] créer une zone tampon plus étendue", a déclaré M. Netanyahu mercredi soir peu avant que la Maison Blanche assure que les discussions avec l'Iran continuaient et étaient "productives", comme l'affirme le président Donald Trump en dépit des démentis iraniens.

Si les choses ne dépendaient que de lui, Israël "resterait au Liban, comme il le fait à Gaza, jusqu'à ce qu'il considère que le travail est terminé", affirme à l'AFP Joost Hiltermann, du cercle de réflexion américain International Crisis Group (ICG).

Mais "cela dépend vraiment de ce que fera Trump quand il décidera de mettre fin à l'implication des États-Unis dans la guerre", ajoute-t-il: "Dira-t-il à Israël d'en faire autant ou pas? Est-ce que cela concerne à la fois l'Iran et le Liban, ou seulement l'Iran?"

Selon un sondage réalisé pour le compte de l'INSS après deux semaines de guerre contre l'Iran, une majorité relative d'Israéliens (48%) estime que la campagne militaire actuelle au Liban ne permettra d'assurer "de nombreuses années de calme sur le plan de la sécurité" que "dans une faible ou une très faible mesure".

Le Hezbollah s'était joint à la guerre déclenchée par le mouvement islamiste palestinien Hamas le 7 octobre 2023 à partir de Gaza en ouvrant un deuxième front contre Israël à sa frontière nord, avant d'être défait militairement à l'automne 2024.

- "Calcul rationnel" -

Israël argue que le mouvement chiite aurait dû se retirer du sud du Liban conformément aux termes du cessez-le-feu entré en vigueur fin novembre 2024 après une médiation de la France et des Etats-Unis.

L'Etat hébreu reproche en outre au gouvernement libanais d'avoir failli à son engagement de désarmer le Hezbollah et déclare régulièrement devoir se charger du travail lui-même.

Depuis le 2 mars, plus de 1.000 personnes ont été tuées au Liban, selon les autorités libanaises, et des centaines de milliers d'habitants ont fui leurs maisons dans le sud du pays sous la pression des appels à évacuer et des bombardements israéliens.

En Israël, une femme a été tuée dans le nord du pays après des tirs de roquette en provenance du Liban. Un autre civil israélien a été tué près de la frontière nord, victime de tirs d'artillerie de l'armée israélienne, qui a fait état d'"erreurs opérationnelles".

Alors qu'Israël semble sourd aux appels de Paris à saisir une occasion "historique" de discussions avec le Liban, pays avec lequel il est en état de guerre depuis 1948, Mme Mizrahi estime que le désarmement du Hezbollah ne peut être atteint "uniquement par des moyens militaires".

"Au bout du compte, il faudra un accord", dit-elle. Mais pour M. Hiltermann, M. Netanyahu pourrait être tenté de prolonger la campagne afin de redorer son bilan avant les élections devant avoir lieu d'ici fin octobre.

"Son calcul est assez différent de ce que serait [...] le calcul rationnel de responsables sécuritaires", juge-t-il.

Selon plusieurs médias israéliens, le gouvernement pourrait décider ces jours-ci de mobiliser au total 400.000 réservistes jusqu'à la fin mai en vue d'une offensive militaire de grande ampleur au Liban.