La «Nouvelle Algérie» confrontée à des défis nationaux et régionaux

Le président nouvellement élu Abdelmadjid Tebboune s'entretient avec les journalistes lors d'une conférence de presse, à Alger, Algérie, le 13 décembre 2019 (Reuters)
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Publié le Mardi 17 novembre 2020

La «Nouvelle Algérie» confrontée à des défis nationaux et régionaux

  • Seuls 24% des vingt-cinq millions d’électeurs ont pris la peine de se rendre aux urnes. 66% de ceux-là ont dit oui.
  • Le budget du pays pour 2021 prévoit une croissance de 4%, contre une baisse de 4,6% cette année

Le désenchantement des Algériens face à la nouvelle constitution promise par le président Abdelmadjid Tebboune est manifeste, vu le faible taux de participation au référendum du 1er novembre: seuls 24% des vingt-cinq millions d’électeurs ont pris la peine de se rendre aux urnes. 66% de ceux-là ont dit oui.

La constitution soumise à l’approbation nationale est la réponse du président aux demandes de changement radical en provenance des rues algériennes. Ces manifestations, appelées «Hirak», ont commencé en février de l’année dernière en guise de protestation contre la décision du président de l’époque Abdelaziz Bouteflika de briguer un cinquième mandat.

Les revendications du Hirak sont exprimées par des milliers de personnes qui se joignent aux manifestations pacifiques tous les vendredis depuis plus d'un an. Ces demandes ont évolué pour exiger un renversement complet du régime autoritaire algérien, marqué par la corruption, le népotisme et la répression, et son remplacement par un système démocratique reflétant les aspirations populaires. Pour y parvenir, l'appel de la rue était pour un dialogue national suivi d'une assemblée constituante élue par le peuple.

Le succès du Hirak n’est pourtant que partiel. Bouteflika a démissionné et un grand nombre de ses proches collaborateurs ont été jugés et emprisonnés. Mais l'ordre n'a pas changé. Malgré le Hirak, l’armée a déclenché des élections présidentielles qui, avec un taux de participation de 39%, amènent au pouvoir Tebboune, l’ancien allié de Bouteflika.

Le référendum est une tentative de Tebboune de mettre fin aux actions du Hirak en affirmant que ses principales revendications ont été satisfaites. Soulignant le 1er novembre qui marque le début du mouvement de liberté algérien en 1954, l’un des principaux slogans de la campagne Tebboune est «Novembre 1954: Libération. Novembre 2020: changement».

L’assurance de Tebboune repose sur la répression généralisée de la contestation à l’approche du référendum. Plusieurs des protagonistes du Hirak ont ​​été arrêtés, ainsi que des journalistes, des militants des réseaux sociaux, et des activistes de la presse libre, tandis qu’une chaîne de télévision française est interdite. Les critiques ne voient aucun changement par rapport à la période Bouteflika.

Le président tente de mettre fin à l’importance du Hirak en incluant dans le préambule de la nouvelle constitution une mention stipulant qu'elle était le reflet de la «volonté du peuple», exprimée à travers son «authentique et sacré Hirak», qui a «mis fin aux erreurs (du passé)».

Ces acrobaties sémantiques n'ont pas convaincu le Hirak. La constitution a été élaborée par un groupe d'experts nommés par Tebboune, et non par une assemblée constituante. Elle prévoit une présidence toute puissante qui crée un flou au niveau de la séparation des pouvoirs: le président nomme et peut révoquer le premier ministre; il peut opposer son veto aux lois adoptées par l'Assemblée Nationale; il nomme un tiers des membres du sénat; et, en tant que président du Conseil Supérieur de la magistrature, il peut nommer et révoquer les juges.

Outre les dispositions relatives aux affaires intérieures, l’un des aspects de la constitution a d'importantes implications géopolitiques régionales: les articles 28 et 29 prévoient des opérations transfrontalières des forces armées algériennes, sous réserve qu'elles soient approuvées par le Parlement, la Ligue Arabe, l'Union Africaine et l'ONU. Bien qu’il soit formulé avec prudence, il s’agit d’un changement par rapport à la disposition constitutionnelle antérieure qui limitait le rôle des forces armées à la défense des frontières nationales.

La justification en est que l'Algérie se trouve dans un quartier dangereux. Une guerre civile est en cours en Libye, l’État reste relativement faible au Mali, au Niger, et en Mauritanie, ce qui pourrait servir de base à des rebellions violente, en plus d’une prolifération des groupes extrémistes dans la région. Parmi ceux-là le groupe local affilié à Daech , Jund Al-Khilafah, en Algérie. De plus, un certain nombre de puissances extra régionales - Turquie, Russie et Chine - consolident leur présence économique et même militaire en Afrique du Nord et en Méditerranée.

La nouvelle disposition constitutionnelle indique ainsi un rôle actif de l'Algérie dans le scénario de la sécurité régionale. Ce facteur a déjà suscité l'intérêt américain. Le chef du Commandement américain pour l’Afrique, le général Stephen Townsend, et le Secrétaire à la Défense de l’époque, Mark Esper, étaient en Algérie fin septembre et début octobre, premières visites de hauts responsables américains depuis plusieurs années. Compte tenu de ses importantes capacités militaires, se forger un rôle régional constitue un nouveau défi pour l'Algérie.

L'Algérie est au seuil d'une insécurité nationale et régionale importante. Alors que Tebboune est clairement opposé à la satisfaction de la demande du Hirak d'établir une démocratie à part entière, il espère peut-être apaiser le peuple avec une certaine dose de réformes politiques ainsi que d’avantages économiques, étant donné la précarité de sa situation en raison de la pandémie du coronavirus.

Le budget du pays pour 2021 prévoit une croissance de 4%, contre une baisse de 4,6% cette année. Compte tenu des revenus pétroliers et gaziers plus élevés prévus pour l'année prochaine, le budget promet une augmentation de 4% des subventions destinées à couvrir la nourriture, la santé et le logement, ainsi que le développement des régions reculées durement touchées par la pandémie.

Les manifestants du Hirak sont naturellement déçus par la nouvelle constitution, mais il convient de noter que toutes les constitutions sont intrinsèquement inertes; elles tirent leur force vitale du bon sens des dirigeants, de l'efficacité des institutions de surveillance et de la vigilance de l'opinion publique. La manière dont la nation transforme ses défis nationaux et régionaux en opportunités dynamiques déterminera l'émergence d'une «Nouvelle Algérie».

 

Talmiz Ahmad est un auteur et ancien ambassadeur de l’Inde en Arabie saoudite, à Oman et aux Emirats Arabes Unis. Il est titulaire de la Ram Sathe Chair for International Studies, de la Symbiosis International University, Pune, en Inde.

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com