Le 14 juillet du Liban

Vue aérienne d'un drapeau libanais de 300 m2 composé de bouteilles en plastique, de bouchons et de cartouches vides, en cours d’installation dans la ville de Bnachii, dans le nord du Liban, la veille de la fête de l'indépendance, le 21 novembre 2011 (Ibrahim Chalhoub / AFP)
Short Url
Publié le Mardi 24 novembre 2020

Le 14 juillet du Liban

  • Les électeurs ont perdu confiance dans l’élite politique et les tiennent pour responsables de la dégradation de la situation économique et politique au Liban
  • La majorité des partis traditionnels ont refusé de renoncer à leur désir de contrôler certains ministères et, tenant le pays en otage, ils bloquent toute chance de progrès

Le 22 novembre n’est pas une date qui évoque grand-chose en dehors du Liban. Mais pour les Libanais, c’est le jour de l’indépendance. En ce jour, en 1943, le Liban a célébré la fin du Mandat français et le début d’une nouvelle ère pour le pays. Pour la première fois depuis des siècles, les Libanais contrôlaient leur propre gouvernement et leurs propres vies.

Cette année, cette célébration est teintée de plus d'une tragédie. L’explosion destructrice qui a secoué Beyrouth le 4 août est la preuve de plusieurs années de mauvaise gestion gouvernementale, de corruption et de conflits sectaires qui ont entraîné le Liban au bord du précipice.

Les électeurs ont perdu confiance dans l’élite politique et les tiennent pour responsables de la dégradation de la situation économique et politique au Liban. Au cours de l’année écoulée, des Premiers ministres par intérim se sont succédé afin de former un gouvernement. Mais le résultat était le même — ils ont tous été incapables, voire réticents à surmonter les intérêts particuliers qui gouvernent le Liban depuis déjà 30 ans.

La raison de cet échec est évidente. La majorité des partis traditionnels ont refusé de renoncer à leur désir de contrôler certains ministères. En tenant le pays en otage, ils bloquent toute chance de progrès.

L’obstruction par le Hezbollah et ses alliés a été reconnue par le Trésor américain. Ces derniers mois, certains individus accusés de corruption et d’intérêts partisans ont été sanctionnés, y compris, plus récemment, Gebran Bassil, le gendre du président actuel. Ces sanctions représentent un grand pas en avant et montrent que la communauté internationale n’est pas insensible à la corruption personnelle et politique.

Nous devons tirer des leçons de ces échecs. Afin de sauver le Liban, nous devons créer une nouvelle réalité et nous éloigner de l’ancien système, du système qui dit que le Liban doit être contrôlé par des chefs de guerre, des dynasties et des milices armées ; qui dit que les outils du gouvernement doivent fonctionner pour les corrompus et non pour le peuple ; qui dit que la religion doit être au cœur du fonctionnement du pays.

Cet ancien système nous a fait défaut.

Il est temps que tous les Libanais adoptent une approche radicale de soutien au changement systémique.

Bahaa Hariri

Je pense qu’une approche radicale devrait être adoptée pour relever les défis colossaux auxquels le Liban est confronté. Cette voie est risquée — dans son refus d’accepter que les chefs de guerre corrompus actuels soient maîtres du Liban ; dans sa conviction que le gouvernement doit travailler pour le peuple et non pour l’élite ; et dans sa compréhension que le talent et l’expérience, et non des factions enracinées, doivent dicter l'avenir de notre pays — mais elle est nécessaire pour rompre avec notre passé plein d’échecs.

Au cœur de cette rupture réside un simple changement. Nous devons écouter les gens dans les rues.

Les manifestations au cours de l’année écoulée ont vivement fait entendre leurs demandes, et ces demandes doivent être satisfaites. Elles ne sont pas scandaleuses ; ce sont des demandes pour des droits et des valeurs démocratiques fondamentaux. Le Liban a besoin d’un vrai dirigeant installé en tant que Premier ministre pour privilégier les intérêts des familles ordinaires. Nous en avons assez des politiciens libanais qui s’inclinent devant les influences régionales de l’extérieur et qui se servent eux-mêmes plutôt que de servir leur peuple.

Je pense que le prochain Premier ministre doit être une personne digne de confiance capable de travailler de manière autonome pour tout le Liban, sans tenir compte du milieu ou de la religion, tel que faisait mon père, Rafic Hariri. Sa direction et son équité lorsqu’il était au pouvoir signifiait que tous les Libanais étaient capables de prospérer, quelle que soit leur religion, et bénéficier de la stabilité et de l’investissement qu’il a apporté au Liban.

Ce Premier ministre doit travailler avec un petit Cabinet d’experts qualifiés et compétents nommés sur la base de leurs réalisations et de leur expérience, afin d’obtenir des changements immédiats dans la manière dont le gouvernement travaille pour le peuple. Les choses simples — trouver une solution à la collecte des ordures, maintenir l’ordre dans les rues et lutter contre la cherté de la vie —  doivent commencer immédiatement. À court terme, l'accent doit être mis sur l'économie : un accord avec le Fonds monétaire international (FMI), un effort majeur de lutte contre la corruption et la fourniture d'une aide internationale pour reconstruire Beyrouth doivent être des priorités.

Lorsque mon père était Premier ministre, il s’est fortement focalisé sur l’éducation, construisant le long terme. C’était admirable, mais le prochain gouvernement doit être plus immédiat. Les emplois et les débouchés sont essentiels pour soutenir la croissance immédiate du Liban et remettre le pays sur pied. Nous devons tous nous engager à contribuer autant que possible à la régénération du Liban, que ce soit à travers de nouvelles initiatives ou des aides internationales. Un accord avec le FMI serait la première étape vers le retour à la normalité, mais nous devons renforcer notre résilience économique pour surmonter les obstacles qui nous attendent à l'avenir.

En adoptant une nouvelle approche, nous pouvons changer le Liban. Nous aurons besoin de soutien international — nous ne pouvons pas réussir tous seuls. Cependant, nos alliés dans la région, aux États-Unis et en France, doivent accepter que cette nouvelle voie est notre seule échappatoire. Les sanctions envoient un message fort, mais nous avons besoin de plus d’aide. Sans cette aide, le Liban continuera de subir les ravages de l’élite corrompue actuelle, et nous risquons de devenir un modèle d’instabilité dans une région déjà volatile.

Il est temps que tous les Libanais adoptent une approche radicale de soutien au changement systémique. C’est grâce à cet acte de foi que nous pourrons reprendre notre destin en main.

 

Bahaa Hariri est le fils aîné de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri.

NDLR : Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News. 

Ce texte est une traduction d’un article paru sur Arabnews.com