L’image qu’il a publiée sur son réseau social, Truth Social, en dit long. Donald Trump est enveloppé dans le drapeau américain, portant une représentation du globe terrestre sur ses épaules. Une image vaut mille mots. Le message est clair. L’homme sur la photo estime porter le fardeau du monde entier, et pas seulement celui des États-Unis, dont il a restauré la grandeur après qu’elle eut failli disparaître sous le règne de ses prédécesseurs, selon ses affirmations et ses exagérations.
Sur l’énorme globe qu’il porte sur ses épaules se trouvent des pays, des guerres, des conflits acharnés, des économies chancelantes, des masses de réfugiés et d’affamés, des États en ruine, ainsi que d’autres qui affûtent sans relâche leurs griffes pour s’emparer du contrôle de leurs voisins. C’est comme s’il voulait dire que tous les problèmes de ce monde ont été jetés sur les épaules d’un seul homme. L’homme assis dans le Bureau ovale est troublé par le fait que les jours lui filent entre les doigts. Il rêve de s’inscrire dans les livres d’histoire, la poitrine ornée de nombreuses médailles, au premier rang desquelles figure le prix Nobel de la paix.
L’histoire n’est pas simple. À lui seul, cet homme dirige un immense pays qui, à son tour, dirige le monde. Il éteint un incendie par-ci et empêche les flammes de se propager par-là. Puis l’image apparaît : le chef des pompiers de ce globe en feu, et il veut dire par là qu’il est le seul pompier. Il n’hésite pas à énumérer les guerres qu’il a mises fin ou empêchées. Ce n’est pas exagéré d’accuser cet homme d’exagération, mais telle est la réalité. Aucun accord majeur ne peut être tissé sans le fil américain, aussi difficile soit-il, que cela nous plaise ou non.
Nous n’avons pas vu de photo de Vladimir Poutine enveloppé dans le drapeau russe et portant le globe sur ses épaules. Nous ne l’avons même pas vu porter une maquette de l’Union soviétique, exigeant qu’elle soit restaurée et réveillée de son profond sommeil dans l’histoire.
Il est rare que le dirigeant d’un grand pays ose mener des politiques et faire des choix aussi personnels. C’est pourquoi le monde vit au rythme de M. le Président, selon son style et au gré de son humeur. Il est constamment entouré de ses proches collaborateurs, qui rivalisent pour le louer et lui attribuer toutes les vertus et toutes les réussites. C’est une scène rare dans les démocraties occidentales. Elle rappelle les hommages rendus par les membres du Commandement régional lorsqu’ils avaient l’occasion de s’exprimer en présence de Saddam Hussein.
L’insistance de l’Iran à monopoliser les clés du détroit d’Ormuz pourrait s’avérer plus dangereuse que ses mandataires.
Ghassan Charbel
Nous n’avons pas vu de photo de l’empereur de Chine enveloppé dans le drapeau de son pays et exigeant la victoire dans la course à la suprématie mondiale. Ses exigences décisives se limitent à ramener Taïwan dans le giron chinois, et c’est une chance pour le monde que sa patience ne soit pas encore à bout.
Le président Trump est un homme fort : le dirigeant fort du pays le plus puissant du monde. C’est pourquoi il se présente comme le médecin-chef de l’hôpital du « village mondial ». Il reçoit les régions malades ou les problèmes chroniques, ou bien il les convoque. Il annonce ensuite le succès du traitement, et la photo suit. Le monde est toutefois extrêmement complexe. Ses maux ne se soignent ni par une diplomatie de choc, ni par la diplomatie téléphonique, ni par des poignées de main chaleureuses, ni par des tapes sur l’épaule ou la main.
Traiter des maladies chroniques nécessite un diagnostic précis. Cela exige une attention particulière portée à la santé du patient et à celle de ses voisins. Cela exige de la réflexion, de la perspicacité et une connaissance tant des antécédents médicaux du patient que de l’histoire de la maladie. Il faut veiller à ce que les pommades n’aggravent pas les brûlures, que les analgésiques n’aient pas d’effets secondaires et que des plaies ne se forment pas sous le poids des pansements. Les solutions sont épineuses. Certaines régions souffrent des contraintes géographiques, de la malédiction de l’histoire ou de la convergence de ces deux fléaux.
C’est ça, Trump. Le monde n’a d’autre choix que de composer avec lui ou de vivre avec lui. Il se présente comme le plus grand buteur de tous les temps, comme s’il était plus doué que Messi, Mbappé et Ronaldo. Cependant, le terrain du globe est différent d’un terrain de football. Les puissants ne respectent pas les règles du jeu. La cruauté est une tradition, la brutalité est une option et le jeu se poursuit sans pitié. Les coups visent la souveraineté des États, leur stabilité, leurs économies et leurs frontières, quand ils ne vont pas jusqu’à menacer leur existence même. Dans ce jeu, il ne suffit pas de mettre le ballon dans les filets adverses. Il faut mettre un terme à ce jeu mortel et rétablir sur ce terrain le voile du droit international, du respect des droits et de la coexistence. Jeter des ponts est bien plus important que de marquer des buts.
Des pays proches et lointains ont salué le protocole d’accord qui a empêché les États-Unis, Israël et l’Iran de sombrer dans une nouvelle guerre destructrice. Trump a confirmé que l’Iran s’était engagé à ne jamais se doter de l’arme nucléaire. Ce résultat est certes significatif. Mais tout le monde, de près comme de loin, sait que la question nucléaire n’est pas le seul problème. Il y a aussi le comportement de Téhéran dans la région. Il y a son arsenal de missiles et ses drones, qui visaient ce week-end les États arabes voisins. Il y a sa politique de déstabilisation, ses « armées parallèles » et l’infiltration des États par des voies détournées. Et surtout, il y a la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et la santé de l’économie mondiale.
Depuis la signature du mémorandum, Téhéran se comporte comme s’il avait reçu ou arraché un immense cadeau en échange d’une concession sur la question nucléaire. Il se comporte comme s’il détenait les clés du détroit, qu’il a érigé en pilier de son arsenal pour la phase suivante. Les propos de l’armée iranienne méritent qu’on s’y attarde. Elle a déclaré que son contrôle sur le détroit d’Ormuz pourrait constituer un mécanisme de sécurité conduisant à l’expulsion des États-Unis de la région.
L’insistance de l’Iran à monopoliser les clés d’Ormuz pourrait s’avérer plus dangereuse que ses mandataires. La circulation des marchandises serait à la merci des aléas de la politique iranienne. Le monde ne peut s’en accommoder, pas plus que les pays de la région. Toute concession faite à l’Iran concernant sa mainmise sur le détroit (en violation du droit maritime international) lui donnerait une arme décisive dans la bataille pour remporter la « coupe régionale », c’est-à-dire le leadership.
Chaque État a le droit de concourir pour la « coupe régionale » en construisant un modèle de progrès attractif, fondé sur la prospérité économique, le progrès technologique et une coopération plus étroite. En revanche, rivaliser avec l’arme que constitue le détroit place les pays de la région face à des choix difficiles, dont le premier consiste à se préparer à des jours encore plus difficiles à venir.
• Ghassan Charbel est rédacteur en chef du journal Asharq Al-Awsat.
X : @GhasanCharbel
— Cet article a été publié pour la première fois dans Asharq Al-Awsat.
NDLR : Les opinions exprimées par les auteurs dans cette rubrique n’engagent qu’eux-mêmes et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.














