Une application reconstitue la gloire antique des ruines romaines de Baalbek au Liban

 «Baalbek Reborn: Temples» vous permet de voir le site du patrimoine mondial de l'Unesco, connu sous le nom d'Héliopolis à l'époque romaine. (Shutterstock)
«Baalbek Reborn: Temples» vous permet de voir le site du patrimoine mondial de l'Unesco, connu sous le nom d'Héliopolis à l'époque romaine. (Shutterstock)
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Publié le Vendredi 23 avril 2021

Une application reconstitue la gloire antique des ruines romaines de Baalbek au Liban

  • «Nous voyons cette application comme un moyen d'inciter les gens à en savoir plus ou à s’y rendre»
  • «Nous espérons tous une lumière au bout du tunnel et cette application pourrait être la petite torche essayant de guider les gens»

DUBAÏ: En 1898, une visite royale inattendue a eu lieu dans la ville de Baalbek, vieille de dix mille ans, joyau de l’histoire archéologique du Liban. Dans le cadre de son grand tour de l’Orient – une expédition qui a nécessité 100 autocars, 230 tentes et 10 guides – le dernier empereur d’Allemagne, l’empereur Guillaume II, et son épouse Augusta-Victoria ont été émerveillés par les célèbres ruines romaines de Baalbek. Bien que l'empereur n'ait passé que quelques heures dans la «ville du Soleil» – son dernier arrêt avant de retourner à Potsdam via le port de Beyrouth – il fut tellement captivé par ce qu’il vit qu'il décida de commander des expéditions allemandes afin de fouiller le site.

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«Baalbek Reborn: Temples» propose une visite guidée de trente-huit minutes avec une bande audio disponible en anglais, arabe, français et allemand. (Photo Fournie)

 

Afin de commémorer les cent ans du séjour de l’empereur à Baalbek, un musée local a été inauguré en 1998 par le Département général libanais des antiquités (DGA) et l’Institut archéologique allemand (DAI) pour exposer une collection d’objets préhellénistiques, romains et byzantins. La relation culturelle libano-allemande continue de se développer aujourd’hui. À la faveur d’une collaboration entre le DGA, le DAI et la société américaine de tourisme virtuel Flyover Zone, une nouvelle application pour smartphone et tablette a été développée qui permet aux utilisateurs d’admirer Baalbek virtuellement.

Aussi avancé et impressionnant que puisse être ce type de «voyage», le chef de projet de l'application, Henning Burwitz, est conscient qu'il s'agit d'une expérience très différente de celle qui consiste à se rendre réellement sur place. (Fourni (Photo Fournie)
Aussi avancé et impressionnant que puisse être ce type de «voyage», le chef de projet de l'application, Henning Burwitz, est conscient qu'il s'agit d'une expérience très différente de celle qui consiste à se rendre réellement sur place. (Fourni (Photo Fournie)

«Baalbek Reborn: Temples» vous permet de contempler ce site du patrimoine mondial de l’Organisation des nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) – connu sous le nom d'Héliopolis à l'époque romaine – tel qu'il était dans le passé et tel qu'il est aujourd'hui. L’application propose une visite guidée de trente-huit minutes avec une bande audio disponible en anglais, arabe, français et allemand. Elle comprend une carte avec 38 points – dont certains sont inaccessibles en réalité – qui peuvent être «visités» en vue panoramique, rapprochée et satellite. Les points forts comprennent les six colonnes emblématiques du temple de Jupiter et du temple de Bacchus, considérés par les experts comme les vestiges de temples de l'époque romaine les mieux conservés au monde.

L'application, lancée fin mars, est un autre exemple de la façon dont la pandémie de Covid-19 a changé le tourisme et les voyages. Depuis le début des confinements mondiaux il y a un an, on s'intéresse de plus en plus à l'utilisation de la technologie de pointe et de la réalité virtuelle pour permettre aux gens d'explorer le monde.

Aussi avancé et impressionnant que puisse être ce type de «voyage», le chef de projet de l'application, Henning Burwitz, est conscient qu'il s'agit d'une expérience très différente de celle qui consiste à se rendre réellement sur place. 

À une époque encore récente, Baalbek a été un lieu artistique majeur de la région arabe, accueillant des artistes de premier plan comme Ella Fitzgerald, Miles Davis, Fayrouz et Oum Kalthoum au Festival international de Baalbek, qui se déroulait en plein air. (Photo Fournie)

«Cette application n'a jamais été destinée à remplacer une visite réelle», déclare Henning Burwitz à Arab News. «En savoir plus sur un site du patrimoine mondial dans un livre, dans une application, c'est formidable. Mais s’y rendre, c'est autre chose. Nous voyons cela comme un moyen d'inciter les gens à en savoir plus, à y aller, ou peut-être même à en entendre parler pour la première fois.»

M. Burwitz se souvient de la première fois que ses yeux se sont posés sur Baalbek en 2002: «Quand on y va une fois, on a envie d’y revenir souvent. Cela vous laisse une impression extraordinaire.»

Le graphisme de «Baalbek Reborn» s’est inspiré du livre de l’archéologue allemand du XXe siècle, Theodore Wiegand, documentant ses découvertes à Baalbek. (Photo Fournie)
Le graphisme de «Baalbek Reborn» s’est inspiré du livre de l’archéologue allemand du XXe siècle, Theodore Wiegand, documentant ses découvertes à Baalbek. (Photo Fournie)

À une époque encore récente, Baalbek a été un lieu artistique majeur de la région arabe, accueillant des artistes de premier plan comme Ella Fitzgerald, Miles Davis, Fayrouz et Oum Kalthoum au Festival international de Baalbek, qui se déroulait en plein air. Au cours des années 1950 et 1960, les temples de Baalbek figuraient en bonne place sur les affiches du tourisme et de l’aviation. Outre son importance historique, qu'est-ce qui fait que Baalbek crée une impression aussi durable sur les gens?

«Le fait que Baalbek et ses sites soient toujours préservés comme ils le sont aujourd'hui, après une guerre civile, et de nombreuses périodes difficiles que ce beau pays a connues, est dû au peuple», précise M. Burwitz. «Ils adorent leur site et ils le préservent parce que c'est leur vie, c'est leur bien-être.»

Le voyage dans le temps a toujours été la passion de l'archéologue et professeur américain, Bernard Frischer, qui a participé au développement de l'application. Grâce à sa société, Flyover Zone, son équipe a pratiquement reconstitué toute la ville de la Rome antique et les prochains projets prévoient la reconstitution de sites égyptiens et mexicains. 

«Notre mission culturelle, qui consiste à jeter un pont entre le temps et l'espace, est d'aider à rapprocher les gens et à leur montrer la culture des autres, dès leur enfance», déclare Bernard Frischer. «Nous devons montrer aux jeunes qu'il existe de nombreux grands monuments à travers le monde et nous devons les rendre facilement accessibles.» 

«Baalbek Reborn: Temples» comprend une carte avec 38 points – dont certains sont inaccessibles en réalité – qui peuvent être «visités» en vue panoramique, rapprochée et satellite. (Photo Fournie)
«Baalbek Reborn: Temples» comprend une carte avec 38 points – dont certains sont inaccessibles en réalité – qui peuvent être «visités» en vue panoramique, rapprochée et satellite. (Photo Fournie)

Le graphisme de «Baalbek Reborn» s’est inspiré du livre de l’archéologue allemand du XXe siècle, Theodore Wiegand, documentant ses découvertes à Baalbek. Un modèle 3D a été développé et des détails mineurs qui rendent la recherche d’un point de vue scientifique plus viable et plus précise ont été ajoutés par la suite. De petites «touches» ont également apporté aux images de Baalbek, capturées par drone, un aspect et un rendu plus riches.

Le voyage dans le temps a toujours été la passion de l'archéologue et professeur américain, Bernard Frischer. (Photo Fournie)
Le voyage dans le temps a toujours été la passion de l'archéologue et professeur américain, Bernard Frischer. (Photo Fournie)

Selon M. Burwitz et M. Frischer, l'application a reçu un accueil positif dans la région et à l'étranger, avec près de 9 000 téléchargements quelques jours après son lancement.

Le projet soutient également une campagne de financement participatif afin de lever des fonds à destination de l'organisation non gouvernementale libanaise, Arcenciel. Cette initiative permettra d’offrir une formation à la restauration à 100 artisans et ouvriers au Liban, avec pour objectif de réhabiliter les maisons patrimoniales de Beyrouth endommagées par l’explosion du port en août de l’année dernière.

Un modèle 3D a été développé et des détails mineurs qui rendent la recherche d’un point de vue scientifique plus viable et plus précise ont été ajoutés par la suite. (Photo Fournie)
Un modèle 3D a été développé et des détails mineurs qui rendent la recherche d’un point de vue scientifique plus viable et plus précise ont été ajoutés par la suite. (Photo Fournie)

Alors que la situation au Liban est terrible – avec des troubles politiques, une crise économique, une augmentation des migrations et le traumatisme collectif causé par l'explosion de Beyrouth de l'année dernière, le tout exacerbant les problèmes causés par la pandémie en cours – Henning Burwitz et son équipe espèrent que ce projet, qui consiste à reconstituer un joyau architectural jusque dans ses détails les plus remarquables, pourra redonner au peuple libanais le sourire.

«Nous espérons tous une lumière au bout du tunnel et cette application pourrait être la petite torche essayant de guider les gens», explique M. Burwitz.

«Nous voulons qu'ils sentent qu’il s’agit d’une bonne nouvelle, qui les rendra heureux et leur donnera un peu d'espoir», ajoute Bernard Frischer. «Cela devrait également leur donner un sentiment particulier de fierté de vivre dans un pays qui a pu atteindre de tels sommets avec un site comme Baalbek.»

Ce texte est la traduction d’un article paru sur arabnews.com

 


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

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C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

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Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com