Pour remettre le Liban à flot, il faut choisir le bon leader

Le ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite, le prince Faisal ben Farhane, s’est entretenu avec son homologue français, Jean-Yves Le Drian, et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, début juin à Matera, en Italie. (Photo, Twitter)
Le ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite, le prince Faisal ben Farhane, s’est entretenu avec son homologue français, Jean-Yves Le Drian, et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, début juin à Matera, en Italie. (Photo, Twitter)
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Publié le Mercredi 07 juillet 2021

Pour remettre le Liban à flot, il faut choisir le bon leader

Pour remettre le Liban à flot, il faut choisir le bon leader
  • Au Liban les routes sont bloquées et les manifestations se multiplient aux quatre coins du pays
  • Il est indispensable de choisir la bonne personne pour diriger le Liban afin de parvenir à une répartition subtile entre les différents acteurs

Le Liban est plongé dans le chaos. Les routes sont bloquées et les manifestations se multiplient aux quatre coins du pays. Les gens sont excédés et le système s’effondre, alors que l’élite politique se trouve dans l’incapacité de mettre en place des réformes, ou, bien plutôt, s’y montre réticente. La semaine dernière, un plan de relance du Liban a été mis en place lors d’une conférence virtuelle. Cependant, le point de départ de toute solution pour le Liban nécessite, depuis toujours, l’accord des puissances régionales et internationales, mais aussi le choix de la bonne personne afin veiller au déploiement de ce plan de relance.

En 1958, le Liban est le théâtre d’une crise politique. Le pays est divisé entre les fervents partisans du leader charismatique Gamal Abdel Nasser, figure de proue du nationalisme arabe, et ceux qui refusent le panarabisme, soutenant l’idée d’une identité distincte et d’un pays aux frontières bien définies. Pour apaiser les tensions que vit le pays, le choix se porte sur le commandant en chef de l’armée, Fouad Chéhab, qui, alors, fait preuve de beaucoup de professionnalisme et de patriotisme.

Cette décision de stabiliser le pays est le fruit d’un accord entre les États-Unis et Nasser. Lors de la rencontre historique entre Nasser et Chéhab à la frontière libano-syrienne, le président libanais reçoit le soutien régional nécessaire pour prendre le contrôle du pays et garantir sa stabilité et sa prospérité. Une fois élu, il se lance dans un processus d’édification des institutions étatiques. Chéhab bénéficie de l’aide de la mission Irfed (Institut international de recherche et de formation éducation et développement, NDLR) et nomme des personnes compétentes et dignes de confiance afin de mettre sur pied les institutions étatiques dont les citoyens libanais jouissent encore aujourd’hui.

La deuxième étape de la reprise a pris place après la première guerre du Golfe. Le Liban est alors ébranlé par une violente guerre civile entre chrétiens et musulmans, mais ce sont les affrontements de 1989 entre Michel Aoun et Samir Geagea qui portent le coup de grâce. Le dernier épisode du conflit incite la Ligue arabe à trouver une solution, concrétisée par l’accord de Taëf, qui découle d’une initiative saoudienne, syrienne et américaine et marque l’origine de la fin des affrontements.

La première guerre du Golfe confère un certain avantage à la Syrie. Le régime non conformiste de Hafez el-Assad entretient de bons rapports avec les États-Unis: il soutient les Américains contre Saddam Hussein. La Syrie est désormais le «tuteur» et le régime d’El-Assad contrôle le Liban avec des troupes syriennes déployées sur l’ensemble du territoire. Au cours de cette phase, c’est Rafiq Hariri, l’homme de l’Arabie saoudite au Liban, qui est choisi. Il est l’entrepreneur saoudien chargé de reconstruire le pays et le roi Fahd a confiance en lui. Sous Hariri, de grands projets sont mis en place pour reconstruire les infrastructures détruites par quinze années de guerre. Toutes les milices sont démantelées à l’exception du Hezbollah, qui luttait à l’époque contre une occupation israélienne extrêmement critiquée dans le sud du pays.

«Aujourd’hui, le Liban vit un moment charnière de son histoire qui pourrait conduire soit à sa désintégration soit à sa renaissance.»

Dania Koleilat Khatib

L’amnistie accordée aux chefs des milices ne les a pas poussés à renoncer à leur comportement de prédateurs. Parce qu’ils ont déposé les armes, ils sont récompensés: on leur accorde des sièges au gouvernement. C’est le début d’une nouvelle phase. Le système mis en place encourage fortement la recherche de profit. Chaque dirigeant sectaire s’empare d’un ministère au nom de sa confession et en dispose comme d’une propriété privée; il embauche des personnes licenciées pour augmenter ses partisans et pour s’enrichir, comme ses acolytes, au moyen de contrats publics à prix gonflés.

Le fait que le système libanais soit désormais ruiné illustre l’épuisement du gâteau que, depuis trente ans, tous ces gens se partageaient jusqu’à la dernière miette, et annonce sans doute leur fin. Aujourd’hui, le Liban vit un moment charnière de son histoire qui pourrait conduire soit à sa désintégration, soit à sa renaissance. Pour que le pays revienne à la vie, l’accord des grandes puissances est indispensable.

Les ministres français, saoudien et américain des Affaires étrangères se sont entretenus la semaine dernière, ce qui laisse présager des perspectives favorables. On sait que les Français sont en liaison avec les Américains afin d’éviter l’effondrement du pays tandis que le problème des réfugiés hante toujours l’Europe, qui n’est pas prête à accueillir en masse des réfugiés libanais. La rencontre des trois dirigeants pourrait représenter le début d’une convergence d’intérêts. Toutefois, le Hezbollah reste un sujet de discorde.

Bien que le peuple libanais et la communauté internationale reconnaissent à l’unanimité que l’élite politique est impardonnable, le problème du Hezbollah et de ses armes demeure un obstacle qui divise le peuple libanais ainsi que les acteurs régionaux. Si l’Iran a à cœur de défendre les privilèges du groupe armé, l’Arabie saoudite le perçoit comme une menace régionale.

La situation aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était au début des années 1990. À l’époque, l’Iran ne jouissait pas d’une grande influence régionale et l’Arabie saoudite n’était pas rebutée par ce qu’elle considérait comme une résistance armée nécessaire contre l’occupation israélienne illégale. Les opérations militaires du Hezbollah se limitaient alors au sud du pays. Le groupe n’avait nullement l’intention de faire partie du gouvernement et n’avait d’ailleurs aucune activité régionale. Aujourd’hui, le Hezbollah est présent en Syrie, en Irak et au Yémen. Il adopte une attitude des plus arrogantes à l’égard du gouvernement saoudien et de la famille royale. Il est fort peu probable que le Royaume parvienne à un accord avec l’Iran ou le Hezbollah. Cependant, même si cet accord ne peut être envisagé, est certainement possible de trouver un certain équilibre.

Il est indispensable de choisir la bonne personne pour diriger le Liban afin de parvenir à une répartition subtile entre les différents acteurs. Même si les Libanais ne voient pas le bout du tunnel et que leur situation se détériore de jour en jour, le fait qu’il existe une convergence des intérêts au niveau international ainsi que le désir de stabiliser le pays offre une lueur d’espoir. Le plus important est de nommer la bonne personne pour mener à bien la tâche gargantuesque qui consiste à remettre le Liban sur pied.

 

La Dr Dania Koleilat Khatib est une spécialiste des relations américano-arabes et en particulier du lobbying. Elle est cofondatrice du Centre de recherche pour la coopération et la consolidation de la paix, une ONG libanaise axée sur la voie II. Elle est également chercheure affiliée à l’Institut Issam Fares pour les politiques publiques et les affaires internationales de l’université américaine de Beyrouth.

 

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur arabnews.com