Le futur retrait des Etats-Unis d’Afghanistan, un air de déjà vu

Des soldats américains marchent sur le site d'un attentat-suicide taliban à Kandahar, en Afghanistan. (AFP / Fichier)
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Publié le Mardi 13 octobre 2020

Le futur retrait des Etats-Unis d’Afghanistan, un air de déjà vu

  • Lorsque les États-Unis traitent avec leurs alliés de manière aussi intéressée, guidés par une perspective égocentrique, comment peuvent-ils espérer en retour la loyauté de leurs amis?
  • Leurs décisions américaines en matière de politique internationale ne sont que des produits produits dérivés de calculs politiques et dépendent des humeurs changeantes de l’opinion

Le président américain Donald Trump a annoncé la semaine dernière sur Twitter qu'il prévoyait de retirer d’ici Noël toutes les troupes américaines d'Afghanistan,  afin de tenir sa promesse électorale de mettre fin aux « guerres interminables ». Bien que cette démarche puisse être saluée par l'Américain moyen, tout bon stratège sait que partir alors que la mission n'est pas accomplie n'est pas le moyen de mettre fin à de tels conflits. En fait, un tel comportement garantit la poursuite des conflits et donne de l’espace aux organisations terroristes et aux acteurs non étatiques pour se développer. 

Le problème est que les États-Unis sont engouffrés dans ce que l'ancien conseiller à la sécurité nationale H.R McMaster - actuellement membre éminent de la Hoover Institution - a décrit comme « narcissisme stratégique », ce qui signifie qu'ils ne voient les problèmes que de leur propre point de vue, sans analyser celui des autres acteurs ou prévoir la façon dont ils pourraient réagir à leurs actions. Ajoutez à cela une incohérence dans leurs décisions, qui visent, dans de nombreux cas, à réagir à des actes sans anticiper des réponses de manière stratégique. Leurs décisions en matière de politique internationale ne sont que des produits produits dérivés de calculs politiques et dépendent des humeurs changeantes de l’opinion. 

La situation tant en Irak qu’en Afghanistan souffre des caprices des États-Unis. À la suite des attentats du 11 septembre, les États-Unis se sont rendus en Irak en prétextant que de prétendues armes de destruction massive s’y trouvaient. Ils s’y sont rendus plein d’optimisme, pensant qu’ils pourraient changer tout le système et instaurer un style de démocratie jeffersonien. Il s’agissait davantage d’ambitions et de rêves, mais sans aucun plan préétabli. Les États-Unis ont créé un soulèvement en démantelant l'armée et la police nationales et en faisant de leurs membres des hors-la-loi, ce qui a conduit à une énorme vague de violence. Ce chaos a laissé à l’Iran de la place pour intervenir et s’implanter dans le pays.

Irak, Afghanistan, des visions de court terme populistes

Cependant, après quelques années de chaos, les États-Unis se sont ressaisis et George W. Bush s'est rendu compte que l'Irak avait besoin d'une stratégie globale. Sous le commandement du général David Petraeus, les États-Unis ont commencé leur « sursaut » en 2007. Le nouveau plan décidé par l’administration américaine a mêlé réconciliation nationale et répression contre des acteurs non étatiques, et l'Irak a été stabilisé.

En 2008, un nouveau président américain a été élu. Barack Obama avait construit tout son narratif autour de l'opposition à la guerre en Irak. Cela s'est traduit par une promesse de campagne, et plus tard par une prise de décision politique.  Alors que la stratégie de « sursaut » mise en place par Bush progressait, Obama a décidé de retirer les forces américaines d’Irak, face à la pression populaire, la population étant fatiguée de voir aux informations les cercueils de soldats américains enveloppés dans des drapeaux. En mettant ce « sursaut » en berne, il a dilapidé tous les progrès accomplis et payé avec le sang et le Trésor américains. Il va sans dire que ce retrait prématuré et chaotique a crée un sursaut d’extrémisme dans le pays.

Après le retrait des États-Unis, les promesses faites à leurs alliés irakiens ont été rapidement oubliées, ouvrant la voie à la  vengeance du Premier ministre violent et sectaire Nouri Al-Maliki. Le ressentiment et le sentiment d'être trahis par les États-Unis ont conduit à la réactivation des groupes liés à Al-Qaïda qui avaient été contenus pendant le « sursaut », et en définitive à l’émergence de Daesh. Ils ont également contribué au développement de l’Iran et de ses affiliés.

Les États-Unis n'ont pas tiré de leçons de leurs erreurs, et sont toujours motivés par leur narcissisme stratégique

L'Afghanistan a été victime des mêmes incohérences et de la même vision à court terme. Dans les années 1980, l'Afghanistan s’est trouvé au cœur de la lutte entre les Soviétiques et les Américains. Les États-Unis ont secrètement armé et formé les moudjahidines. Mais dès que l'Union Soviétique défaite s'est retirée de l'Afghanistan, les États-Unis ont clos le sujet et ont quitté le pays qui a sombré dans la guerre civile, et s’est trouvé au centre du jeu d’influence des pays voisins, ce qui a conduit à la prise du pouvoir par les Talibans en 1996. Les Talibans ont donné un refuge à Oussama ben Laden et l'Afghanistan est devenu le lieu duquel le chef d'Al-Qaïda a planifié la pire attaque jamais menée sur le sol américain. Deux mois après le 11 septembre, les Talibans étaient chassés du pouvoir par les forces armées américaines.

Cette opération se déroulait bien, mais en 2003, l’attention des États-Unis s’est tournée vers l'Irak. Le 1er mai de cette année-là, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld déclarait la fin des « combats majeurs » en Afghanistan. Les États-Unis y ont réduit leur présence, et ce n’est que vers la fin du mandat de Bush que celui-ci a réalisé que davantage de troupes étaient nécessaires sur place. D'autres bénéfices ont été de nouveau gaspillés suite à un autre retrait à partir de 2011 sous l'administration Obama, conduisant à une nouvelle escalade de la violence.

Un narcissisme stratégique dangereux

Trump, comme Obama, veut maintenant tenir une promesse électorale en se retirant d’Afghanistan. Il mène des pourparlers avec les Talibans, alors même qu’ils n'ont montré aucun signe de renoncement à leur violence. Le peuple afghan et les forces de sécurité sont aujourd'hui les principales cibles du terrorisme, et l'État afghan est encore fragilisé, ce qui signifie qu'il ne peut maintenir la sécurité à lui seul. Cependant, les États-Unis n'ont pas tiré de leçons de leurs erreurs, et sont toujours motivés par leur narcissisme stratégique. Les incohérences de la politique américaine donnent aux observateurs un sentiment de déjà-vu.

Dans un tel état d’esprit, comment les États-Unis peuvent-ils construire des alliances et tisser des liens solides avec leurs alliés? Lorsque les États-Unis traitent avec leurs alliés de manière aussi intéressée, guidés par une perspective égocentrique, comment peuvent-ils espérer en retour la loyauté de leurs amis? Lorsque la politique change avec chaque président et que les promesses passées faites aux alliés sont simplement oubliées; lorsque les variables politiques dépendent des desirata de l’opinion populaire, lorsque les Etats-Unis ne font preuve d’aucune empathie envers leurs alliés, peut-on blâmer ces alliés lorsqu’ils cherchent des alternatives ailleurs ?

Les États-Unis sont la superpuissance mondiale, mais être une grande puissance suppose aussi de porter son lot de responsabilités, et les Etats-Unis doivent rendre des comptes aux contribuables américains mais aussi au reste du monde, car les choix politiques américains ont des répercussions sur le plan international. De la même manière que les États-Unis ont laissé les « fils de l'Irak » être massacrés par le sectaire et vindicatif Al-Maliki, Washington laisse aujourd’hui le gouvernement afghan vulnérable traiter seul avec les Talibans. Bien que cette décision puisse plaire à certains électeurs américains, les stratèges savent que les États-Unis devront payer la facture plus tard.

Dr. Dania Koleilat Khatib est spécialiste des relations américano-arabes, en particulier dans des groupes de pression. Elle est co-fondatrice du Research Center for Cooperation and Peace Building (RCCP,) une ONG libanaise axée sur la diplomatie parallèle (Track II). Elle est également chercheuse affiliée au Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs de l'Université américaine de Beyrouth.

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com