Pourquoi le complot qui visait à tuer John Bolton fait partie de l’ADN du régime iranien

John Bolton (à gauche), Mike Pompeo et Adel al-Joubeir sont les dernières cibles dans le viseur du Corps des gardiens de la révolution islamique. (AFP)
John Bolton (à gauche), Mike Pompeo et Adel al-Joubeir sont les dernières cibles dans le viseur du Corps des gardiens de la révolution islamique. (AFP)
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Publié le Vendredi 12 août 2022

Pourquoi le complot qui visait à tuer John Bolton fait partie de l’ADN du régime iranien

  • Depuis 1979, des individus soupçonnés d’être affiliés au gouvernement iranien ont mené des attaques contre des dissidents et des personnalités de l’opposition dans plus d’une douzaine de pays
  • Les analystes avertissent que l’absence de conséquences graves pourrait être à l’origine des tentatives audacieuses de l’Iran d’assassiner des dissidents et des ennemis à l’étranger

KAMESHLI (Syrie)/DJEDDAH: Au cours de cette dernière année, et à l’insu des citoyens de Washington, un assassin aurait rôdé dans les rues de la capitale américaine à la recherche d’une cible principale: un ancien haut responsable américain, dont le meurtre allait secouer le monde et représenter un symbole de vengeance contre l’Occident.
Ce plan aurait été déjoué mercredi dernier, lorsque le ministère américain de la Justice a officiellement accusé un citoyen iranien d’avoir comploté pour tuer John Bolton, conseiller principal à la sécurité nationale sous les administrations Bush et Trump.
Shahram Poursafi est accusé d’avoir recouru à des installations commerciales interétatiques pour commettre un meurtre contre rémunération et d’avoir fourni – et tenté de fournir – un soutien matériel à des terroristes.

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L’avis de recherche émis par le FBI contre Shahram Poursafi. (AFP)

Selon l’acte d’accusation du ministère de la Justice, M. Poursafi a tenté d’embaucher des criminels aux États-Unis pour commettre le meurtre à Washington, D.C. ou dans le Maryland contre la somme de 300 000 dollars (1 dollar = 0,97 euro). M. Poursafi serait entré en contact avec une source confidentielle le 9 novembre dernier.
Le FBI affirme que M. Poursafi est membre du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), qui est désigné comme organisation terroriste par l’Arabie saoudite, Bahreïn et les États-Unis. Il agissait au nom de la force Al-Qods, branche d’élite du CGRI. M. Poursafi, qui est toujours en liberté, est armé et considéré comme dangereux.

 

Biographie

Nom: Shahram Poursafi
Lieu de naissance: Iran
Date de naissance: 21 septembre 1976
Affiliation: Force Al-Qods, Corps des gardiens de la révolution islamique
Accusations pénales: soutien matériel au terrorisme, tentative de meurtre d’un haut responsable américain en échange d’une rémunération
Statut: en liberté

Nasser Kanaani, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a vigoureusement nié que le gouvernement iranien prévoyait d’assassiner M. Bolton; il a soutenu que les accusations étaient «sans fondement». Mais le long passé du régime montre qu’il a l’habitude de prendre pour cible les critiques et les dissidents à l’étranger et rend peu crédible sa protestation d’innocence.
Depuis la révolution iranienne de 1979, Téhéran a perpétré des assassinats et des attaques contre des dissidents iraniens et des responsables étrangers dans le monde entier. C’est pour cette raison que le Dr Mohammed al-Sulami, expert en affaires iraniennes, n’est pas surpris par l’annonce de ce récent complot.
«L’Iran adopte cette stratégie depuis des décennies», explique M. Al-Sulami, fondateur et président de l’Institut international d’études iraniennes à Riyad (Rasanah) dans un entretien accordé à Arab News. «Plus de deux douzaines d’opérations d’assassinat réussies ont été menées par le régime iranien à travers le monde.»

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L’agent iranien Ali Vakili Rad (au centre) quitte la prison de Poissy, en France, le 18 mai 2010, après sa libération. Il est accusé du meurtre du dernier Premier ministre du chah, Chapour Bakhtiar. (AFP)


Depuis 1979, des individus soupçonnés d’être affiliés au gouvernement iranien ont mené des attaques contre des dissidents et des personnalités de l’opposition dans plus d’une douzaine de pays, dont la France, les États-Unis, l’Autriche, la Suisse, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Albanie, la Thaïlande, le Danemark et la Turquie. Des individus liés au gouvernement iranien ont également détourné des avions et bombardé des bureaux gouvernementaux ainsi que des installations militaires dans le monde entier.
«Les évaluations de la menace mondiale, menées par la communauté du renseignement des États-Unis, avertissent depuis des années que l’Iran tente de développer des réseaux à l’intérieur des États-Unis pour la mise en œuvre de telles opérations», confie à Arab News Jason Brodsky, directeur des politiques chez United Against Nuclear Iran.
«Ces opérations sont choquantes, mais pas surprenantes. Elles remontent au début de la révolution islamique», précise-t-il en citant l’assassinat de l’exilé iranien et ancien attaché de presse auprès de l’ambassade d’Iran aux États-Unis, Ali Akbar Tabatabaei, dans le Maryland en 1980.

Les complots iraniens en chiffres

21 dissidents iraniens pris pour cible.
21 cibles arabes ou occidentales.
19 cibles israéliennes ou juives.

M. Brodsky souligne que, en 2011, le ministère américain de la Justice avait accusé deux citoyens iraniens, dont l’un était commandant de la force Al-Qods, d’avoir planifié un meurtre contre rémunération contre l’ambassadeur saoudien de l’époque, Adel al-Joubeir, dans un restaurant situé en plein cœur de la capitale américaine.
Les enquêtes du FBI révèlent que de l’argent avait été transféré à Mansour Arbabsiar, l’un des assassins potentiels, qui possède la double nationalité iranienne et américaine, à partir d’un compte bancaire connu de la force Al-Qods, et que les frais d’assassinat s’élevaient à 1,5 million de dollars.
La plainte pénale déposée en 2011 par le ministère de la Justice indique que «la force Al-Qods mène des opérations secrètes sensibles à l’étranger, y compris des attaques terroristes, des assassinats et des enlèvements. Par ailleurs, elle est soupçonnée de parrainer des attaques contre les forces de la coalition en Irak».
Eric Holder, procureur général des États-Unis à l’époque, ajoute: «La plainte pénale dévoilée aujourd’hui révèle un complot meurtrier dirigé par des factions du gouvernement iranien pour assassiner un ambassadeur étranger sur le sol américain au moyen d’explosifs.»

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Mansour Arbabsiar a été condamné par un tribunal américain en 2013 pour avoir fait partie d’un complot destiné à assassiner Adel al-Joubeir, alors ambassadeur du royaume d’Arabie saoudite aux États-Unis. (Photo Twitter)

Finalement, le complot, qui consistait à embaucher un cartel de la drogue au Mexique pour assassiner M. Al-Joubeir – aujourd’hui ministre d’État saoudien aux Affaires étrangères – a échoué en raison d’une mauvaise planification et du recours à des agents non compétents. M. Arbabsiar, qui travaillait comme vendeur de voitures d’occasion au Texas, a été condamné à vingt-cinq ans de prison en 2013.
«L’Iran a parrainé le terrorisme international hors de tout doute raisonnable», déclare à Arab News le Dr Hamdan al-Shehri, analyste politique saoudien et spécialiste des relations internationales.
«Le pays le fait par l’intermédiaire de ses agents et de ses mandataires, créant le chaos dans la région et ailleurs. Ils constituent désormais une menace non seulement pour la région, mais aussi pour les États-Unis, en attaquant des missions et des bases militaires américaines.»
De telles attaques imputées à l’Iran ne se limitent pas seulement aux personnalités politiques. Masih Alinejad, journaliste irano-américaine et militante des droits des femmes, a été la cible d’un complot d’enlèvement en juillet de l’année dernière. Le mois dernier, un homme armé d’un fusil AK-47 chargé a été arrêté devant son domicile, à New York.
M. Brodsky affirme que, dans le cadre du complot mené contre cette militante, ce sont des agents des renseignements iraniens qui sont directement impliqués, et non la force d’élite internationale Al-Qods.

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La journaliste irano-américaine et militante des droits des femmes, Masih Alinejad, a été la cible d’une tentative d’enlèvement à Téhéran l’année dernière. (AFP)

«La force Al-Qods du CGRI n’est pas la seule à mener des opérations pour nuire à des citoyens américains aux États-Unis. Le ministère iranien du Renseignement a également entrepris des opérations similaires», poursuit-il. «Cela montre que nous avons différentes parties du système iranien qui essaient toutes de pénétrer aux États-Unis, ce qui, bien sûr, constitue une source de préoccupation.»
Des sources proches de Mike Pompeo, l’ancien secrétaire d’État américain, ont déclaré à CNN que M. Bolton n’était pas la seule cible du dernier complot iranien. M. Pompeo aurait été l’une des deux personnes que M. Poursafi avait cherché à assassiner par l’intermédiaire d’un tiers. La récompense aurait été fixée à un million de dollars.

 

Principaux complots terroristes iraniens sur le sol étranger

7 décembre 1979: un assassin tue Shahriar Shafiq, neveu de l’ancien chah, devant son domicile à Paris.
13 juillet 1989: des agents iraniens tuent le chef du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, Abdelrahmane Ghassemlou, à Vienne.
24 avril 1990: Kazem Radjavi, universitaire et opposant iranien, est abattu dans sa voiture aux environs de Genève.
6 août 1991: des agents tuent l’ancien Premier ministre iranien, Chapour Bakhtiar, à son domicile, près de Paris, où il s’était réfugié après la révolution de 1979.
24 juillet 1992: le Royaume-Uni ordonne à trois Iraniens de quitter le pays après avoir découvert leur implication dans un complot qui visait à éliminer le romancier Salman Rushdie.
8 août 1992: le chanteur et artiste iranien Fereydoun Farrokhzad est retrouvé mort dans son appartement à Bonn.
17 septembre 1992: trois dirigeants irano-kurdes sont tués dans un restaurant grec de Berlin lors d’une attaque à la mitrailleuse surnommée «les assassinats du restaurant Mykonos».
20 février 1996: Zahra Rajabi, éminente membre de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, basée en Turquie, est abattue dans son appartement d’Istanbul.
11 octobre 2011: des responsables américains découvrent un complot iranien qui a pour but à tuer Adel al-Joubeir, ambassadeur d’Arabie saoudite aux États-Unis. Le ressortissant iranien Mansour Arbabsiar est coupable d’avoir planifié l’attentat.
30 juin 2018: un complot terroriste vise un rassemblement du Conseil national de la résistance iranienne à Paris. Les procureurs accusent le diplomate iranien Assadolah Assadi et trois autres personnes d’avoir planifié l’attaque.
14 novembre 2019: le scientifique et dissident iranien Masoud Molavi Vardanjani est abattu dans une rue d’Istanbul par des agents iraniens.
Juillet 2020: l’Iran déclare avoir capturé Jamshid Sharmahd, un membre de l’opposition, qui résidait aux États-Unis. Les détails de sa détention et de son expulsion ultérieure vers l’Iran demeurent un mystère.
Juillet 2021: des responsables américains affirment que des agents iraniens envisagent de kidnapper la journaliste et critique iranienne Masih Alinejad, qui habite à New York, ainsi que quatre autres personnes au Canada et au Royaume-Uni.

Les complots de l’Iran contre des responsables et des citoyens américains surviennent après la frappe du 1er janvier 2020 qui a tué Qassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods. Après cette action, les responsables politiques et militaires iraniens ont juré de venger la mort de Soleimani.
Cependant, selon M. Al-Sulami, le régime a complètement échoué en termes de vengeance et il a terni son image auprès des partisans de la région, et au-delà.
«Soleimani n’est pas un commandant militaire remplaçable en termes de gestion des milices du CGRI en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen; c’est une grande perte au niveau de la gestion du dossier régional de l’Iran», déclare à Arab News M. Al-Sulami. Ce dernier ajoute que l’Iran a eu recours aux assassinats lorsqu’il a pris conscience du fait que sa propagande n’avait pas réussi à convaincre les Iraniens ni les milices soutenues par l’Iran qu’il avait vengé la mort de Soleimani.

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Feu le général Qassem Soleimani, ancien commandant de la célèbre force iranienne Al-Qods. (AFP)

Au mois de janvier dernier, deux ans après le meurtre de Soleimani, le président iranien, Ebrahim Raïssi, a juré de se venger des responsables si le président américain Donald Trump n’était pas jugé pour avoir ordonné la frappe.
M. Pompeo occupait le poste de secrétaire d’État au moment du meurtre de Soleimani et M. Bolton avait incité à la fois au changement de régime en Iran et au retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien.
M. Al-Shehri explique que la dernière révélation conduit à se demander comment les relations américano-iraniennes seront affectées, le cas échéant. «Depuis que l’ayatollah Khomeini a dénoncé les États-Unis comme le “grand Satan” et qu’il a approuvé la prise d’assaut de l’ambassade américaine à Téhéran, en novembre 1979, les États-Unis traitent l’Iran comme l’un des gouvernements les plus extrêmes, les plus irrationnels et les plus dangereux au monde», affirme-t-il à Arab News.

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Sur cette photo du 7 février 2019, le conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton (à gauche) et le secrétaire d’État Mike Pompeo (à droite) écoutent le discours du président Donald Trump à Washington, D.C. (Images Getty via l’AFP)

 

Après l’attentat contre MM. Bolton et Pompeo, il s’interroge: «Les États-Unis permettront-ils toujours à l’Iran de poursuivre son programme d’enrichissement? Permettront-ils à l’Iran de se doter de l’arme nucléaire?»
Avec la découverte du complot présumé, les commentateurs politiques se sont tournés vers les réseaux sociaux pour critiquer l’approche de l’administration Biden en matière de relations avec l’Iran.
«L’intention d’assassiner un ancien haut responsable américain ne suffit pas à dissuader cette administration de négocier avec l’Iran», publie quant à elle sur Twitter Simone Ledeen, ancienne sous-secrétaire adjointe à la défense pour le Moyen-Orient.
Réagissant sur Twitter, Morgan Ortagus, un ancien porte-parole du département d’État, écrit: «Il est clair que le régime iranien fera tout pour tuer Mike Pompeo. Le coup de grâce dont l’administration Biden a apparemment besoin pour repousser l’Iran ne devrait pas faire de nombreuses victimes, parmi lesquelles notre ancien secrétaire d’État.»

Les analystes avertissent que l’absence de conséquences graves pourrait être à l’origine des tentatives audacieuses de l’Iran d’assassiner des dissidents et des ennemis à l’étranger. M. Brodsky estime que pour l’Iran, les récompenses potentielles associées à l’assassinat d’un haut responsable américain l’emportent largement sur les risques, en partie en raison du manque de mobilisation de la part des États-Unis.
«Au niveau de leur politique envers le régime iranien, les États-Unis affirment qu’il y aura de graves conséquences en cas d’attentat contre des responsables américains. Mais qu’en est-il d’une tentative d’attentat? Il s’agit d'une tentative d’assassinat d’un ancien conseiller américain à  la sécurité nationale et secrétaire d’État. C’est quelque chose d’énorme», insiste-t-il.
«Par conséquent, s’il n’y a pas de conséquences lorsqu’il y a une tentative d’attentat, les Iraniens poursuivront leurs manœuvres.»
Se tournant vers l’avenir, M. Al-Sulami déclare: «Le système politique iranien continuera de cibler d’autres pays de la région et au-delà, ainsi que des responsables des États-Unis et d’Arabie saoudite en particulier, à moins que les négociations politiques et sécuritaires, ainsi que les engagements avec Téhéran, ne s'attaquent à ce comportement belliqueux et terroriste.»
«Dans le cas contraire, l’Iran poursuivra sa politique d’assassinats qui consiste à prendre pour cible des responsables américains et arabes.»
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

 


Pourquoi Israël bombarde-t-il des ponts strategiques dans le sud du Liban ?

Après une frappe aérienne israélienne qui a visé le pont de Qasmiyeh, situé sur une route principale reliant des villages du district de Tyr à d'autres plus au nord, Israël ayant déclaré que le pont était utilisé par le Hezbollah, dans le sud du Liban. (AFP)
Après une frappe aérienne israélienne qui a visé le pont de Qasmiyeh, situé sur une route principale reliant des villages du district de Tyr à d'autres plus au nord, Israël ayant déclaré que le pont était utilisé par le Hezbollah, dans le sud du Liban. (AFP)
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  • Des responsables libanais et des sources militaires estiment que les frappes sur les principaux points de passage visent à créer une division géographique qui isolerait une grande partie du sud du pays
  • Ces dernières semaines, les opérations israéliennes sont passées de l'émission d'ordres d'évacuation pour les villages situés au sud du Litani à l'avertissement des résidents avant les frappes sur les ponts et les routes principales

BEYROUTH : Le ciblage systématique par Israël des ponts sur le Litani marque une escalade significative dans sa campagne militaire au Liban, qui passe des frappes aériennes et des avertissements d'évacuation à la coupure délibérée du Sud-Liban du reste du pays.

Des responsables libanais et des sources militaires estiment que les frappes sur les principaux points de passage reliant les zones situées au nord et au sud du Litani visaient à créer une division géographique qui isolerait de grandes parties du sud, perturberait les opérations d'aide et de secours et restreindrait les déplacements dans la région.

Ces dernières semaines, les opérations israéliennes sont passées de l'émission d'ordres d'évacuation pour les villages situés au sud du Litani à l'avertissement des résidents avant les frappes sur les ponts et les routes principales.

Le ministre israélien de la défense, Israël Katz, a déclaré qu'il avait ordonné à l'armée de détruire tous les ponts qui enjambent le fleuve reliant le sud à Beyrouth et à la région de la Bekaa, car ils étaient utilisés pour transporter des armes vers le Hezbollah.

Pourquoi les ponts sont-ils si importants ?

Le Litani, le plus long fleuve du Liban (environ 170 km), prend sa source à l'ouest de Baalbek et traverse la vallée de la Bekaa. Il se situe entre 6 et 30 km de la frontière israélo-libanaise, ses points les plus proches se trouvant dans le secteur oriental et le district de Nabatieh.

Les zones situées au sud de la rivière sont connues sous le nom de "frontière sud". Elles comprennent des parties des gouvernorats du Sud et de Nabatieh, notamment les districts de Tyr, de Bint Jbeil et de Marjayoun.

L'armée israélienne a identifié au moins 15 ponts et ponceaux, s'étendant de la région côtière à la Bekaa occidentale, comme cibles à détruire.

Parmi les plus importants figurent les ponts de Qasmiyeh, Tayr Falsay et Khardali, dont la perte couperait des voies de transport essentielles reliant le Sud-Liban au reste du pays et isolerait effectivement les régions situées au sud du fleuve.

Les frappes sur les ponts interviennent dans un contexte d'intensification des combats entre Israël et le Hezbollah dans des villes frontalières comme Khiam et Naqoura et d'une augmentation des démolitions, par les forces israéliennes, de maisons dans les villages de la ligne de front - des mesures qui, selon les observateurs, pourraient préparer le terrain pour une incursion terrestre plus large.

Le Hezbollah a entraîné le Liban dans la guerre contre l'Iran le 2 mars en lançant six roquettes sur un site militaire dans le nord d'Israël. Cette action répondait à ce que le groupe militant décrit comme la poursuite des attaques israéliennes contre le Liban, malgré l'accord de cessez-le-feu de novembre 2024 et l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei.

Le même jour, Israël a lancé une nouvelle offensive contre le Liban, menant des frappes aériennes sur la banlieue sud de Beyrouth ainsi que sur des zones situées au sud et à l'est du Liban. Le lendemain, il entame une incursion terrestre limitée dans le sud.

Quel est l'impact des bombardements sur les ponts ?

Le pont d'Al-Qasmiyeh, qui a été visé dimanche par des frappes aériennes israéliennes intensives, est l'un des points de passage les plus importants. Situé près de l'endroit où le fleuve rencontre la mer Méditerranée, il fait partie de la principale route côtière reliant Sidon et Tyr et est utilisé par les piétons, les voitures et les camions.

Sa destruction a gravement perturbé la principale artère reliant le sud du pays à la capitale.

Le président libanais Joseph Aoun a qualifié le bombardement des ponts d'"escalade dangereuse et de violation flagrante de la souveraineté libanaise", de "prélude à une invasion terrestre" et de "tentative de rompre le lien géographique entre la région méridionale du Litani et le reste du territoire libanais".

Une source militaire a déclaré à Arab News qu'Israël avait jusqu'à présent visé 70 % des ponts.

"D'un point de vue militaire, l'objectif est de couper les lignes d'approvisionnement du Hezbollah.

Pourquoi Israël veut-il isoler le Sud-Liban ?

La source a déclaré que l'incursion dans le Sud-Liban et l'isolement de cette région avaient pour but d'accroître les gains d'Israël sur le terrain afin de renforcer sa position dans les négociations.

"L'impact que la supériorité israélienne imposera au Liban dans les étapes à venir reste incertain", a déclaré la source.

"Nous savons seulement qu'elle possède des capacités militaires supérieures et redoutables, inégalées par toute autre force au Moyen-Orient, ainsi qu'une importante supériorité aérienne et technologique.

"En revanche, le Hezbollah ne dispose d'aucune ligne de ravitaillement, ni depuis la Syrie ni depuis l'Irak, et l'armée libanaise est confrontée à d'importantes limitations en termes de capacités et de ressources, s'efforçant de maintenir sa présence militaire par tous les moyens possibles."

La source a indiqué que, sur la base d'informations fournies par des unités de l'armée libanaise stationnées au sud du Litani, à environ 10 km de la frontière, les forces israéliennes étaient entrées dans la ville de Khiam, sans que l'on connaisse l'ampleur de l'incursion.

L'analyste politique Ali Al-Amin a déclaré à Arab News que les opérations menées par le Hezbollah dans le sud du Liban n'empêcheraient pas les Israéliens d'avancer, mais qu'elles en augmenteraient le coût.

"L'objectif d'Israël était d'établir une zone tampon, ce dont il avait déjà discuté lors de la dernière guerre, sur une région vidée de sa population, de ses installations résidentielles et agricoles et de ses infrastructures.

La zone tampon s'étendrait probablement sur une profondeur de 3 à 5 km.

"L'armée israélienne pourrait pénétrer plus loin, mais je pense que l'opération se limitera à des incursions et à des retraits sans maintenir une présence permanente.

Sur la base de ses précédentes guerres au Sud-Liban, Israël a compris qu'une occupation terrestre serait coûteuse, a déclaré M. Al-Amin.

"Grâce à sa supériorité technologique, il n'a pas besoin d'occuper un territoire. Il a déjà forcé des gens à quitter leurs maisons par des menaces et des barrages routiers aériens, sans avoir besoin de troupes au sol."

Il a ajouté qu'il pensait que les Israéliens poursuivraient leurs destructions et chercheraient à relier les zones méridionales à Hasbaya, Arqoub et aux villages chrétiens - des zones qui n'ont pas été détruites, contrairement aux villages chiites.

Les habitants de ces zones pourraient être contraints d'évacuer après avoir perdu l'accès aux routes d'approvisionnement en nourriture ou de recourir aux provisions israéliennes, a-t-il ajouté.

"Toutefois, cela ne signifie pas un retour à la bande frontalière que le Liban a connue dans les années 1970. Elle pourrait au contraire devenir une bande frontalière sans chiites, car ceux-ci seraient empêchés de reconstruire leurs villages ou d'y retourner.

"Si des négociations devaient s'ouvrir entre le Liban et Israël, la situation changerait alors, car Israël, disposant d'un levier important, serait en mesure d'imposer ses conditions", a-t-il ajouté.

Quel est le coût de cette nouvelle escalade ?

Il n'existe pas encore d'estimation officielle des pertes résultant de la destruction des ponts dans le sud du Liban.

La Banque mondiale a déjà estimé le coût de la réhabilitation des infrastructures libanaises à plusieurs milliards de dollars. La reconstruction des ponts ne ferait qu'alourdir les dépenses.

Le bilan humanitaire est également lourd : plus de 1 070 personnes ont été tuées et plus d'un million ont été déplacées, soit environ 14 % de la population, selon l'unité de gestion des risques de catastrophes du bureau du Premier ministre et du ministère des Affaires sociales.


Le Hezbollah refuse toute négociation «sous le feu» avec Israël

Le Hezbollah a balayé mercredi toute négociation "sous le feu" avec Israël, qui a poursuivi ses frappes sur les bastions du groupe pro-iranien au Liban. (AFP)
Le Hezbollah a balayé mercredi toute négociation "sous le feu" avec Israël, qui a poursuivi ses frappes sur les bastions du groupe pro-iranien au Liban. (AFP)
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  • Dans un communiqué retransmis par la chaîne du Hezbollah, le chef du groupe, Naïm Qassem, a affirmé que toute négociation "sous le feu" avec Israël était une "capitulation"
  • Il a demandé aux autorités libanaises de revenir sur leur décision de "criminaliser" l'action militaire de sa formation, que Beyrouth a décidé d'interdire début mars.

BEYROUTH: Le Hezbollah a balayé mercredi toute négociation "sous le feu" avec Israël, qui a poursuivi ses frappes sur les bastions du groupe pro-iranien au Liban.

Les frappes israéliennes ont tué 1.094 personnes, dont 121 enfants, fait plus de 3.000 blessés et plus d'un million de déplacés depuis le 2 mars, selon un nouveau bilan mercredi du ministère de la Santé.

Dans un communiqué retransmis par la chaîne du Hezbollah, le chef du groupe, Naïm Qassem, a affirmé que toute négociation "sous le feu" avec Israël était une "capitulation", alors que le gouvernement libanais appelle à des pourparlers avec le pays ennemi.

Il a demandé aux autorités libanaises de revenir sur leur décision de "criminaliser" l'action militaire de sa formation, que Beyrouth a décidé d'interdire début mars.

Sur le terrain, le Hezbollah a affirmé avoir mené mercredi plus de 80 attaques contre des positions de l'armée israélienne et des localités en Israël, le nombre d'attaques en un jour le plus élevé depuis le début de la guerre avec Israël.

La formation pro-iranienne a aussi affirmé avoir visé des troupes israéliennes dans neuf villages libanais à la frontière.

Le groupe a aussi revendiqué une série d'attaques contre des localités du nord d'Israël, notamment Kiryat Shmona, qui n'ont pas fait de victimes selon les autorités israéliennes.

"Transformer en profondeur" 

Selon une vidéo diffusée par son bureau, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a lui affirmé en soirée qu'Israël était en train d'élargir la "zone tampon" au Liban pour "éloigner la menace des missiles" du Hezbollah. "Nous sommes résolus à transformer en profondeur la situation", a-t-il dit.

La veille, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, avait affirmé que les forces israéliennes "manoeuvraient à l'intérieur du territoire libanais pour s'emparer d'une ligne de défense avancée" jusqu'au fleuve Litani, à environ 30 kilomètres de la frontière.

Dans le même temps, l'aviation israélienne avait mené une frappe dans la nuit de mardi à mercredi contre la banlieue sud de la capitale, selon l'agence libanaise ANI.

Israël avait ordonné mardi aux habitants de sept quartiers de cette banlieue qu'il considère comme un fief du Hezbollah d'évacuer en prévision d'actions militaires.

Un correspondant de l'AFP a vu une rue jonchée de débris, de morceaux de ciment et de métal tordu, et un appartement endommagé, après une frappe tôt mercredi matin.

Depuis que le Liban a été entraîné dans la guerre régionale le 2 mars, Israël pilonne la banlieue sud de Beyrouth, vidée de la majorité de ses habitants qui ont fui.

Huit personnes tuées 

Huit personnes ont par ailleurs été tuées dans les frappes israéliennes dans le sud du Liban, selon le ministère libanais de la Santé.

A Nabatiyeh, dans le sud, deux secouristes, vêtus de leur uniforme et qui circulaient sur un scooter, ont été tués par une frappe israélienne mardi, a indiqué mercredi le ministère, portant à 42 le nombre de soignants libanais tués par Israël.

Celui-ci a dénoncé dans un communiqué "une obstruction délibérée des opérations de sauvetage et une violation flagrante du droit international humanitaire".

L'armée israélienne a déclaré de son côté mercredi matin avoir visé "un centre de commandement" du Hezbollah dans la banlieue sud, ainsi que des stations essence de l'entreprise Al-Amana dont elle dit qu'elles appartiennent au mouvement et le financent.

Israël avait aussi annoncé avoir, au cours de son opération terrestre dans le sud du Liban, "démantelé des centres de commandement du Hezbollah" ainsi qu'un dépôt d'armes, et avoir tué plusieurs combattants de la formation, sans en préciser le nombre.

"Le Hezbollah doit cesser de lancer des attaques contre Israël. Et Israël doit cesser ses opérations militaires et ses frappes contre le Liban, où les civils sont le plus touchés", a pour sa part plaidé mercredi le secrétaire général de l'ONU. "Le modèle de Gaza ne doit pas être reproduit au Liban", a insisté Antonio Guterres.

Dans la ville millénaire de Tyr, à une vingtaine de km de la frontière israélienne, environ 20.000 personnes dont quelque 15.000 déplacés des villages environnants s'entassent dans le quartier chrétien - le seul encore épargné par les frappes - et dans quelques écoles.

"Nous n'abandonnerons pas notre terre, nos cœurs sont ici", a affirmé Khalil, l'un de ceux qui ont décider de rester dans la ville, désormais très isolée.

 


Israël déterminé à poursuivre la guerre au Liban, même si elle cesse avec l'Iran

De la fumée s’élève du site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé le village libanais du sud de Dayr Seryan le 25 mars 2026. (AFP)
De la fumée s’élève du site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé le village libanais du sud de Dayr Seryan le 25 mars 2026. (AFP)
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  • Israël affirme sa détermination à intensifier sa campagne militaire au Liban contre le Hezbollah, cherchant à créer une zone tampon et à désarmer le mouvement chiite malgré les discussions diplomatiques de Washington avec l’Iran
  • Depuis le 2 mars, le conflit a déjà fait plus de 1 000 morts au Liban et déplacé des centaines de milliers de civils, tandis qu’Israël mobilise potentiellement jusqu’à 400 000 réservistes pour une offensive majeure

JERUSALEM: A l'heure où Washington semble chercher une porte de sortie diplomatique à la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël manifeste au contraire sa détermination à poursuivre et intensifier sa campagne militaire au Liban contre le mouvement islamiste Hezbollah, allié de Téhéran.

"La question du démantèlement du Hezbollah reste centrale", et "nous sommes déterminés à changer fondamentalement la situation au Liban", a déclaré mercredi soir le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

"Nous menons des opérations dans l'ensemble du Liban afin de frapper le Hezbollah et d'aboutir, au terme de ce processus, à son désarmement", avait déclaré la veille le général de brigade Effie Defrin, porte-parole de l'armée israélienne.

"C'est une tâche très difficile" et l'armée israélienne "aimerait disposer de davantage de temps pour s'occuper du Liban après le cessez-le-feu avec l'Iran", dit à l'AFP Orna Mizrahi, de l'Institut pour les études de sécurité nationale (INSS) de Tel-Aviv, cercle de réflexion proche de l'établissement militaro-sécuritaire israélien.

Le Liban a été entraîné dans le conflit le 2 mars lorsque le Hezbollah a commencé à tirer des roquettes sur Israël pour venger l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué par une frappe israélienne au début de la guerre régionale déclenchée le 28 février par l'attaque israélo-américaine sur l'Iran.

Depuis lors, Israël mène des bombardements massifs au Liban et a déployé des troupes dans le sud de ce pays afin d'établir une "ligne de défense avancée" face à la menace des missiles du Hezbollah.

- Elargir la zone tampon -

"Nous avons créé une véritable zone de sécurité [au Liban que] nous élargissons [pour] créer une zone tampon plus étendue", a déclaré M. Netanyahu mercredi soir peu avant que la Maison Blanche assure que les discussions avec l'Iran continuaient et étaient "productives", comme l'affirme le président Donald Trump en dépit des démentis iraniens.

Si les choses ne dépendaient que de lui, Israël "resterait au Liban, comme il le fait à Gaza, jusqu'à ce qu'il considère que le travail est terminé", affirme à l'AFP Joost Hiltermann, du cercle de réflexion américain International Crisis Group (ICG).

Mais "cela dépend vraiment de ce que fera Trump quand il décidera de mettre fin à l'implication des États-Unis dans la guerre", ajoute-t-il: "Dira-t-il à Israël d'en faire autant ou pas? Est-ce que cela concerne à la fois l'Iran et le Liban, ou seulement l'Iran?"

Selon un sondage réalisé pour le compte de l'INSS après deux semaines de guerre contre l'Iran, une majorité relative d'Israéliens (48%) estime que la campagne militaire actuelle au Liban ne permettra d'assurer "de nombreuses années de calme sur le plan de la sécurité" que "dans une faible ou une très faible mesure".

Le Hezbollah s'était joint à la guerre déclenchée par le mouvement islamiste palestinien Hamas le 7 octobre 2023 à partir de Gaza en ouvrant un deuxième front contre Israël à sa frontière nord, avant d'être défait militairement à l'automne 2024.

- "Calcul rationnel" -

Israël argue que le mouvement chiite aurait dû se retirer du sud du Liban conformément aux termes du cessez-le-feu entré en vigueur fin novembre 2024 après une médiation de la France et des Etats-Unis.

L'Etat hébreu reproche en outre au gouvernement libanais d'avoir failli à son engagement de désarmer le Hezbollah et déclare régulièrement devoir se charger du travail lui-même.

Depuis le 2 mars, plus de 1.000 personnes ont été tuées au Liban, selon les autorités libanaises, et des centaines de milliers d'habitants ont fui leurs maisons dans le sud du pays sous la pression des appels à évacuer et des bombardements israéliens.

En Israël, une femme a été tuée dans le nord du pays après des tirs de roquette en provenance du Liban. Un autre civil israélien a été tué près de la frontière nord, victime de tirs d'artillerie de l'armée israélienne, qui a fait état d'"erreurs opérationnelles".

Alors qu'Israël semble sourd aux appels de Paris à saisir une occasion "historique" de discussions avec le Liban, pays avec lequel il est en état de guerre depuis 1948, Mme Mizrahi estime que le désarmement du Hezbollah ne peut être atteint "uniquement par des moyens militaires".

"Au bout du compte, il faudra un accord", dit-elle. Mais pour M. Hiltermann, M. Netanyahu pourrait être tenté de prolonger la campagne afin de redorer son bilan avant les élections devant avoir lieu d'ici fin octobre.

"Son calcul est assez différent de ce que serait [...] le calcul rationnel de responsables sécuritaires", juge-t-il.

Selon plusieurs médias israéliens, le gouvernement pourrait décider ces jours-ci de mobiliser au total 400.000 réservistes jusqu'à la fin mai en vue d'une offensive militaire de grande ampleur au Liban.