Les déboires de Credit Suisse, un nouveau Lehman Brothers en perspective ?

Les déboires de Credit suisse ravivent le spectre de la première victime d'importance de la crise financière de 2008-2009, la banque américaine Lehman Brothers. (AFP)
Les déboires de Credit suisse ravivent le spectre de la première victime d'importance de la crise financière de 2008-2009, la banque américaine Lehman Brothers. (AFP)
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Publié le Vendredi 07 octobre 2022

Les déboires de Credit Suisse, un nouveau Lehman Brothers en perspective ?

  • Sous la pression du régulateur européen, les banques ont fait d'importants efforts cette dernière décennie afin d'être plus solides en cas de crise
  • En cas de défaillance d'un acteur bancaire, le continent européen «dispose désormais d'un cadre» pour le sortir de l'ornière, quelle que soit sa taille, complétait en février la présidente de la banque espagnole

PARIS: Les déboires de Credit suisse, ébranlé par une série de scandales et dont la valeur en Bourse a été divisée par trois en un an et demi, ravivent le spectre de la première victime d'importance de la crise financière de 2008-2009, la banque américaine Lehman Brothers.

Le Comité européen du risque systémique (CERS), rattaché à la BCE, a lancé fin septembre à la finance européenne un avertissement sans précédent depuis plus de dix ans. Il appelle les banques à se "préparer" à des "scénarios de risques extrêmes" plus probables qu'en début d'année.

Pas de panique, répondent les experts. Selon eux, la deuxième banque helvète et le système bancaire européen dans son ensemble sont mieux armés qu'à l'époque pour faire face à une crise.

Credit Suisse va racheter jusqu'à 3 milliards CHF de titres de créances

La banque Credit Suisse, secouée par des scandales à répétition, compte racheter des titres de créances pour un montant allant jusqu'à environ 3 milliards de francs suisses (une somme équivalente en euros), annonce-t-elle vendredi.

La banque va faire une offre en numéraire sur huit titres de créances sénior libellés en euro ou en livre sterling pour un montant de 1 milliard d'euros, indique-elle dans un communiqué.

Séparément, elle va également faire une offre sur douze titres libellés en dollar pour un montant agrégé allant jusqu'à 2 milliards de dollars.

Ces deux offres, soumises à conditions, courent jusqu'au 3 et 10 novembre, précise-telle.

La banque entend ainsi "profiter des conditions de marché pour racheter de la dette à des prix attrayants", précise-t-elle dans un communiqué.

Credit Suisse est au centre d'intenses rumeurs concernant les projets de son nouveau directeur général pour redresser la banque après des scandales à répétition.

Pourquoi Credit suisse inquiète?

En laissant couler Lehman Brothers en 2008, l'administration Bush espérait faire un exemple, sans en avoir mesuré toutes les conséquences.

La faillite de l'établissement a ainsi laissé penser aux acteurs du marchés que d'autres établissements pouvaient suivre, accentuant les difficultés et nécessitant l'intervention de nombreux Etats. La holding belgo-néerlandaise Fortis a ainsi été démantelée, la filiale belge passant sous le contrôle du français BNP Paribas.

Surtout de nombreux autres établissements, considérés comme "too big to fail" (trop gros pour faire faillite) ont dû être secourus en urgence, au risque d'un effondrement complet du système financier. L'assureur américain IAG ou la banque franco-belge Dexia, qui ne survivra finalement pas à la crise de la dette grecque, ont fait partie des établissements secourus.

Ces sauvetages ont cependant été très coûteux pour les finances publiques et ont amorcé la crise de la dette qui a suivi et débouché sur une cure d'austérité, notamment en Europe.

Nerveux, les investisseurs multiplient les scénarios sur la restructuration de Credit Suisse

Le nouveau patron de Credit Suisse Ulrich Körner doit présenter le 27 octobre son plan stratégique pour redresser une maison secouée par les scandales.

La deuxième banque de Suisse banque n'a pour l'instant rien laissé filtrer de ses projets.

Mais son silence fait gonfler les rumeurs, Credit Suisse faisant partie des trente grandes banques mondiales considérées comme trop grosses pour les laisser faire faillite. Inquiets, les investisseurs multiplient les scénarios.

Augmentation de capital ou cessions d'actifs? 

Les rumeurs portent surtout sur une augmentation de capital. Selon Andreas Venditti, analyste chez Vontobel, une levée de fonds devient "de plus en plus probable", a-t-il indiqué dans une note, l'évaluant à 4 milliards de francs suisses (4,1 milliards d'euros).

Mais les investisseurs craignent une importante dilution, l'action ayant perdu quelque 70% de sa valeur depuis la faillite en mars 2021 de la société financière britannique Greensill, qui avait marqué le début de ses déboires.

Pour Carlo Lombardini, avocat et professeur de droit bancaire à l'université de Lausanne, une augmentation de capital aura un goût "un peu saumâtre" pour les actionnaires, "mais ils n'ont probablement pas le choix", a-t-il confié à l'AFP.

La banque va devoir "couper dans le vif", ce qui implique "probablement de redemander des fonds propres aux actionnaires" pour financer les licenciements et frais de restructurations, selon lui.

L'autre option serait de vendre des actifs, tels que les produits titrisés que la banque est en train de soupeser. "C'est un choix cornélien", a reconnu David Benamou, directeur des investissements chez Axiom Alternative Investments, lors d'un entretien avec l'AFP, les revenus futurs de la banque risquant d'en pâtir.

L'an passé, ces produits structurés - qui permettent de transformer des actifs peu liquides en titres pouvant être vendus sur les marchés financiers - faisaient partie des activités qui avaient limité la chute des revenus dans la banque d'investissement.

"Les conditions de marché sont tendues et un vendeur forcé n'obtient généralement pas un prix favorable", souligne aussi M. Benamou.

Des cessions permettraient néanmoins à la banque de "gagner du temps jusqu'à ce que l'action se redresse", observent les analystes de Jefferies dans une note, lui permettant d'augmenter son capital plus tard, dans des conditions "plus acceptables".

Cible d'acquisition 

En Bourse, la multiplication des rumeurs a fait vaciller le cours de son action qui a touché lundi un plus bas historique à 3,518 francs suisses. Le titre a depuis rebondi, suggérant que les marchés veulent donner "une chance à Credit Suisse de préparer un projet solide", a indiqué Ipek Ozkardesk, analyste chez Swissquote Bank, à l'AFP.

Lundi, sa capitalisation boursière avait fondu à 10 milliards de francs, le directeur des investissements d'Axiom remarquant que la banque devient "une cible très attractive pour des banques qui souhaiteraient acheter une belle franchise en gestion de fortune", un des points forts de Credit Suisse.

"Des banques comme BNP Paribas, qui a un trésor de guerre après avoir vendu Bank of the West, doivent probablement se poser la question", suppute-t-il. Le géant bancaire français a cédé cette filiale pour 16,3 milliards de dollars.

Selon lui, la banque suisse a toutefois les moyens de rester indépendante et un rachat par le géant bancaire français ou une autre banque se heurterait certainement à des questions politiques. "Pour les Suisses, je pense que Credit Suisse doit rester suisse", nuance M. Benamou.

Contactée par l'AFP, BNP Paribas n'a pas souhaité faire de commentaire.

scénario du pire 

Lundi, les discussions se sont enflammées sur Twitter au point de parler d'un "moment Lehman Brothers", la banque américaine dont la faillite avait été le déclencheur de la crise financière de 2008.

Les analystes ont rapidement balayé ces rumeurs, rappelant que la banque dispose de solides fonds propres et que la Suisse ne laisserait pas cette banque d'importance systémique faire faillite.

En 2008, la Confédération avait volé au secours de sa concurrente UBS en mettant en place avec la banque centrale un fonds destiné à liquider ses actifs toxiques.

Pour l'instant, une intervention de l'Etat reste cependant une hypothèse "farfelue", juge M. Benamou, compte tenu des liquidités que les grandes banques doivent mettre de côté suite aux réformes du secteur bancaire depuis la crise financière.

Son ratio de fonds propres durs (CET1), qui mesure les sommes à mettre de côté pour tenir le choc en cas de crise, se situait fin juin à 13,5%, soit très légèrement moins que HSBC Holdings mais davantage que BNP Paribas, les plus grandes banques en Europe.

Quelles leçons ont été tirées de 2008-2009 ?

Sous la pression du régulateur européen, les banques ont fait d'importants efforts cette dernière décennie afin d'être plus solides en cas de crise.

Elles doivent par exemple justifier d'un niveau minimal de capital plus important destiné à éponger les éventuelles pertes. Ce ratio de fonds propres durs, aussi appelé CET1, est l'œuvre des travaux du comité de Bâle, en Suisse.

Credit Suisse affichait lors de ses résultats de mi-année, publiés fin juillet, un ratio de solvabilité de 13,5%. A titre de comparaison, il est de 12,2% pour BNP Paribas, 14,93% pour l'italienne Unicredit et 13% pour Deutsche Bank.

Ce ratio de capital qui permet de faire face à des pertes inattendues s'est "fortement renforcé" après la crise de 2008, assure le responsable de l'équipe banque Paris de l'agence de notation Moody's Alain Laurin, et la manière de le calculer a été amendée dans un sens plus restrictif.

L'Autorité bancaire européenne soumet aussi cinquante grandes banques du continent à des tests de résistance. Les résultats du dernier exercice, publiés fin juillet 2021 montraient que les établissements étaient bien en mesure d'encaisser sans trop de casse une grave crise économique.

Faut-il craindre un nouvel effet domino?

Les experts contactés par l'AFP se veulent pour l'instant rassurants.

Premièrement, Credit suisse "reste un établissement financier solide", affirme Guillaume Larmaraud, associé en charge des services financiers chez Colombus Consulting.

Ensuite, même en cas de crise, "la solidité financière des banques est extrêmement forte, les leçons de 2008 ont été bien apprises", estime auprès de l'AFP Vanessa Holtz, responsable pour la France de Bank of America.

En cas de défaillance d'un acteur bancaire, le continent européen "dispose désormais d'un cadre" pour le sortir de l'ornière, quelle que soit sa taille, complétait en février la présidente de la banque espagnole Santander Ana Botín, aussi présidente du lobby européen des banques.

Et si, en ultime recours, les gouvernements étaient tentés de sortir le portefeuille pour sauver un établissement, contrairement à la situation d'avant 2008, un cadre prévoit dans un premier temps de faire payer les actionnaires ou les plus gros créanciers.

Les banques cotisent également à un fonds européen qui doit éviter de présenter une facture trop lourde aux contribuables.


Les tensions au Moyen-Orient font grimper le pétrole et le coût de la dette des Etats

Des opérateurs de marché travaillent à la Bourse de New York (NYSE) le 6 août 2026 à New York. Le Dow Jones était en légère baisse dans les échanges matinaux, alors que les investisseurs continuent de suivre l’évolution de la situation en Iran et ses répercussions sur les marchés mondiaux. (AFP)
Des opérateurs de marché travaillent à la Bourse de New York (NYSE) le 6 août 2026 à New York. Le Dow Jones était en légère baisse dans les échanges matinaux, alors que les investisseurs continuent de suivre l’évolution de la situation en Iran et ses répercussions sur les marchés mondiaux. (AFP)
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  • Les tensions au Moyen-Orient font grimper le pétrole et ravivent les craintes d’inflation
  • La hausse des taux obligataires pèse sur les Bourses mondiale

WASHINGTON: Les cours du pétrole et les taux obligataires sont repartis de concert à la hausse lundi, soutenus par les nouvelles menaces de Donald Trump sur le Moyen-Orient, un mouvement qui a pénalisé les indices boursiers mondiaux.

A Wall Street, le Dow Jones a cédé 0,51%, l'indice Nasdaq a perdu 0,32% et l'indice élargi S&P 500 a reculé de 0,52%.

En Europe, Paris a perdu 0,66%, Francfort s'est repliée de 0,38% et Londres a également perdu des plumes (-0,28%). Seule Milan est parvenue à garder un équilibre (+0,01%).

Le président américain Donald Trump a menacé de bombarder Oman si le pays se mettait "en travers" d'un accord sur le détroit d'Ormuz et appelé l'Iran à "hisser le drapeau blanc de la capitulation" tout en se disant "pas pressé" à l'idée de mettre fin à sa guerre.

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, a lui assuré que le délai de négociation de 60 jours prévu en vue d'un règlement durable par le protocole d'accord irano-américain de juin est rendu caduc par les "violations" commises par les Etats-Unis.

Ces déclarations ont crispé le marché pétrolier. Le baril de Brent de la mer du Nord a pris 2,66% à 90,87 dollars et son équivalent américain, le baril de WTI, a gagné 2,55% à 84,50 dollars.

"La hausse des coûts du pétrole alimente les anticipations d'inflation tout en pesant sur les perspectives de marges des entreprises", note Jose Torres, de la plateforme Interactive Brokers.

- "Frein" pour les actions -

Dans ce contexte, les investisseurs demandent des rendements plus élevés pour compenser les hausses de prix, qui érodent dans la durée la valeur de leur capital prêté.

Vers 20H45 GMT, le rendement à échéance dix ans des emprunts de l'Etat américain évoluait à 4,73% contre 4,69%. A plus long terme (30 ans), il évoluait à 5,31%, au plus haut depuis juin 2007.

En Europe aussi la remontée était visible. Le taux français des emprunts de l'Etat à dix ans augmentait encore à 4,07% (le plus haut depuis 2009) contre 4,05% la veille. Son équivalent allemand était à 3,23%, au plus haut depuis 2011.

"Lorsque l'on observe une telle évolution du pétrole et des taux d'intérêt, cela tend à constituer un frein (pour les actions, ndlr) se traduisant par une prise de risque un peu moindre que ce qui aurait pu être le cas autrement", commente auprès de l'AFP Patrick O'Hare, analyste de Briefing.com.

"Le message, plus dérangeant, est donc que l'inflation effective et l'inflation anticipée ne racontent plus exactement la même histoire", selon Florian Ielpo, de la banque Lombard Odier.

Les dernières données d'inflation, notamment aux Etats-Unis, ont ainsi mis en avant un ralentissement de la hausse des prix.

Mais ces chiffres sont publiés avec du retard - le temps de les compiler - et lorsque la situation est instable comme en temps de guerre, ils peuvent sembler en décalage avec les pressions économiques comme la hausse des cours du pétrole.

Les perspectives relevées d'inflation relancent les doutes sur la dynamique de l'économie américaine, qui a déjà montré des signes de faiblesse la semaine passée avec le recul surprise des ventes au détail.

Dans ce contexte, les "minutes (le compte rendu, ndlr) de la réunion de juillet du comité de la Réserve fédérale seront scrutées pour obtenir des indications sur l'état d'esprit des responsables (de la Fed)", souligne Neil Wilson de Saxo.


Le pétrole repart en hausse avec les menaces renouvelées de Washington contre Téhéran

Des automobilistes font le plein dans une station Leclerc à Saint-Étienne-de-Montluc, dans l’ouest de la France, le 15 avril 2026, alors que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran fait flamber les prix du pétrole après la fermeture de fait du détroit d’Ormuz. (AFP)
Des automobilistes font le plein dans une station Leclerc à Saint-Étienne-de-Montluc, dans l’ouest de la France, le 15 avril 2026, alors que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran fait flamber les prix du pétrole après la fermeture de fait du détroit d’Ormuz. (AFP)
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  • Le pétrole repart à la hausse face au durcissement américain envers l’Iran : Brent à 88,52 dollars et WTI à 82,40 dollars
  • Washington menace d’un isolement économique inédit et d’un blocus prolongé d’Ormuz, tandis que le marché européen du gaz reste sous forte tension

WASHINGTON: Les cours du pétrole ont progressé vendredi, portés par le durcissement de ton des Etats-Unis à l'encontre de l'Iran, Washington évoquant la possibilité d'un isolement économique "comme le monde n'en a jamais vu".

Le prix du baril de Brent de la mer du Nord, pour livraison en octobre, a gagné 1,67% à 88,52 dollars.

Son équivalent américain, le baril de West Texas Intermediate, pour livraison en septembre, a pris 1,42% à 82,40 dollars.

S'exprimant sur la chaîne conservatrice Newsmax, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent a menacé jeudi Téhéran d'une "combinaison d'un isolement économique comme le monde n'en a jamais vu et de la poursuite du blocus dans le détroit d'Ormuz, qui empêchera quoi que ce soit d'entrer ou de sortir des ports iraniens".

"Restez à l'écoute, d'autres annonces arrivent la semaine prochaine", a-t-il promis.

Le ministre américain de la Défense Pete Hegseth a, lui, assuré que le blocus des ports iraniens pourrait être maintenu "aussi longtemps que nécessaire", affirmant qu'il n'y a "pas de date butoir".

En quelques jours à peine, le ton a changé: Washington promettait début août un accord imminent pour rouvrir le détroit d'Ormuz, faisant reculer les cours du brut.

"Les États-Unis et l'Iran continuent d'avancer des affirmations contradictoires quant au contrôle du détroit d'Ormuz et à l'état du trafic maritime dans cette voie navigable", souligne David Morrison, un analyste de Trade Nation.

Le ministre américain de l'Energie, Chris Wright, a récemment assuré que "près de 9 millions de barils par jour" quittent le Golfe en passant par le détroit d'Ormuz.

"C'est environ deux fois plus de pétrole que n'en estiment la plupart des analystes indépendants qui surveillent le trafic dans le détroit", note Arne Lohmann Rasmussen, analyste chez Global Risk Management.

Ces chiffres "sont discutables", abonde Norman Liebke, de Commerzbank. L'analyste note cependant que les navires sont nombreux à circuler dans la zone en laisser leur transpondeur éteint, ce qui complique leur suivi.

Par ailleurs, "la situation sur le marché européen du gaz est actuellement plus tendue que sur le marché pétrolier", ajoute M. Liebke.

Les exportations du Qatar, un des plus grands exportateurs de gaz naturel liquéfié au monde, restent "coupées" par la guerre au Moyen-Orient, souligne-t-il.

Le contrat à terme du TTF néerlandais, considéré comme la référence européenne du gaz, prenait 0,66%, à 60,80 euros le mégawattheure. Son cours a pratiquement doublé depuis le début du conflit.


Après un été dévastateur, l'agriculture écartelée face au mur de la transition

Le 3 août 2026, à Beynost, dans l’est de la France, une culture de maïs est irriguée afin de limiter les effets de la sécheresse avant la récolte. (AFP)
Le 3 août 2026, à Beynost, dans l’est de la France, une culture de maïs est irriguée afin de limiter les effets de la sécheresse avant la récolte. (AFP)
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  • Après un été marqué par les sécheresses et les pertes agricoles, les syndicats alertent sur un possible regain de colère à l’automne
  • Les agriculteurs dénoncent des injonctions contradictoires entre productivité, compétitivité et transition écologique, sur fond de crise climatique

PARIS: Vers un automne de colère? L'été dévastateur pour les cultures comme pour l'élevage, juste après l'adoption de la loi d'urgence agricole, exacerbe les clivages autour de la transformation des agriculteurs, ballottés par les crises et perdus au milieu d'injonctions à produire mieux mais toujours plus.

Pour la Coordination rurale, deuxième syndicat agricole, il y a un "risque majeur d'une crise humaine inédite à l'automne". La Confédération paysanne, troisième syndicat, prévient que les "braises de la colère" pourraient se raviver.

Mais les solutions proposées sont bien différentes. Habituée des actions coup de poing, la Coordination rurale appelle notamment à irriguer sans respecter les restrictions et à la réintroduction de pesticides interdits. Quand la Confédération paysanne appelle à une "bifurcation agroécologique indispensable" et soutient les appels à manifester en octobre contre les pesticides.

Interrogé sur l'adaptation des fermes au changement climatique, le président de la FNSEA, syndicat dominant, a affirmé qu'elle était en cours mais prendrait des années. "Avant de parler du moyen et long terme, encore faut-il survivre à cette crise", a ajouté Arnaud Rousseau, tout en assurant ultérieurement que son syndicat n'a pas pour l'instant en tête de manifester.

- Injnctions "contradictoires" -

Pour Claire Ruault, sociologue spécialiste de l'agriculture, le contexte "exacerbe les clivages idéologiques" et entraîne plus des réponses d'urgence pour "compenser financièrement au lieu d'une réflexion globale sur l'adaptation en prenant en compte la complexité du monde agricole".

"On demande aux agriculteurs de changer depuis la période de modernisation de l'après-guerre. Ce qui est différent aujourd'hui, c'est que les orientations ne sont pas claires", ajoute la coordinatrice du Gerdal, association de recherche sur le développement agricole.

"Il y a des objectifs de maintien de la productivité, des exportations sur un marché ultra compétitif. Les agriculteurs doivent produire beaucoup, à bas coût. C'est assez peu compatible avec les exigences de la transition agro-écologique affichées par ailleurs par le gouvernement mais pour lesquelles les moyens ne sont pas en adéquation".

Pour la sociologue, le malaise dans les fermes face à ces injonctions contradictoires est renforcé par une "culpabilisation individuelle" des agriculteurs, face aux résultats d'études sur les dangers de résidus de pesticides, d'additifs ou de PFAS dans les produits.

- "Déconnexion" -

Pour Eve Fouilleux, directrice de recherche au CNRS en science politique, "les politiques publiques ont favorisé depuis des décennies l'agrandissement et l'hyperspécialisation des exploitations agricoles par l'utilisation massive d'engrais et de pesticides, ce qui les rend plus vulnérables aux crises tout en générant des problèmes environnementaux et sanitaires majeurs".

La sécheresse record et les canicules à répétition vont créer à la rentrée des "situations dramatiques". Les agriculteurs ont "très peu de marges de manoeuvre du fait d'un endettement massif" alors qu'ils sont "en première ligne des conséquences du réchauffement climatique", affirme cette agroéconomiste de formation.

Dans les campagnes, nombre d'agriculteurs se disent "assommés" par les pertes et l'inquiétude grandit sur le risque de suicides dans la profession, qui s'est déjà mobilisée trois hivers d'affilée.

Si Eve Fouilleux n'exclut pas une mobilisation des agriculteurs indépendante des syndicats - comme en 2024 pour demander des revenus -, ou à l'initiative de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne - comme en 2025 pour protester contre la gestion gouvernementale de la dermatose bovine -, elle rappelle que ces mobilisations ont été "récupérées" in fine par l'alliance syndicale dominante de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs.

Selon la chercheuse, "la FNSEA a les ressources politiques et économiques pour mobiliser des troupes et réorienter le débat public autour de la fausse idée selon laquelle la souveraineté alimentaire serait menacée en France. Et donc de défendre ce qu'ils appellent les moyens de production: les pesticides et l'accès prioritaire à l'eau, dans un but principal d'exportation", comme en témoignent les grands thèmes de la loi d'urgence agricole.

Les deux chercheuses soulignent que l'alliance a toutefois perdu sa majorité aux dernières élections professionnelles et que les dirigeants de la FNSEA sont "déconnectés" de la base, ce qui participe au malaise des agriculteurs.

Claire Ruault ajoute qu'au niveau local, les agriculteurs peinent à construire un point vue collectif, et à le porter dans leurs interactions avec les autres acteurs, pour alimenter les politiques agricoles.

"Quand on interroge les agriculteurs individuellement sur la transition écologique, ils sont massivement pour", souligne Eve Fouilleux, "mais le système ne les incite pas à changer".