Frankly Speaking: Deux ans plus tard, à quoi devrait-on s’attendre en Afghanistan sous le régime taliban?

S’adressant à Katie Jensen, dans le dernier épisode de l’émission « Frankly Speaking » d’Arab News, Suhail Shaheen déclare que les talibans avaient hérité d’une économie faible et d’un pays extrêmement appauvri lorsqu’ils ont pris le pouvoir à Kaboul en août 2021. (Photo, capture d'écran)
S’adressant à Katie Jensen, dans le dernier épisode de l’émission « Frankly Speaking » d’Arab News, Suhail Shaheen déclare que les talibans avaient hérité d’une économie faible et d’un pays extrêmement appauvri lorsqu’ils ont pris le pouvoir à Kaboul en août 2021. (Photo, capture d'écran)
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Publié le Mardi 18 juillet 2023

Frankly Speaking: Deux ans plus tard, à quoi devrait-on s’attendre en Afghanistan sous le régime taliban?

  • Suhail Shaheen accuse les puissances occidentales « qui ont imposé les sanctions et renforcé les seigneurs de la guerre » d’être à l’origine de la crise économique
  • Concernant les affrontements frontaliers avec l’Iran en mai de cette année, le dirigeant taliban déclare que le problème est enraciné dans le traité de partage de l’eau de 1973 entre les deux pays

RIYAD : Un haut dirigeant taliban a admis que son pays faisait face à une situation économique difficile en raison de sanctions éreintantes et d’un manque de reconnaissance de la part de la communauté mondiale.

S’adressant à Katie Jensen, dans le dernier épisode de l’émission « Frankly Speaking » d’Arab News, Suhail Shaheen déclare que les talibans avaient hérité d’une économie faible et d’un pays extrêmement appauvri lorsqu’ils ont pris le pouvoir à Kaboul en août 2021.

« La pauvreté que nous connaissons aujourd’hui provient du passé, de ces vingt années au cours desquelles des forces étrangères étaient présentes en Afghanistan », dit-il.

Bien qu’on dise que les puissances occupantes ont investi des milliards de dollars dans le pays, ajoute-t-il, « cet argent a été versé dans les poches des seigneurs de la guerre. Les gens ordinaires ont continué de vivre en dessous du seuil de pauvreté ».

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Suhail Shaheen lors de son entretien avec Frankly Speaking. (Photo, capture d'écran).

Cette situation s’est aggravée, affirme-t-il, lorsque des sanctions économiques ont été imposées à l’Afghanistan après que les talibans ont pris le contrôle du pays, puisque les restrictions ont conduit à davantage de pauvreté.

Il rejette toute responsabilité dans la détérioration de la situation en Afghanistan depuis que les talibans ont pris le pouvoir, et accuse plutôt les puissances occidentales « qui ont imposé les sanctions et renforcé les seigneurs de la guerre » d’être à l’origine de la crise économique.

« Nous œuvrons pour résoudre ces problèmes et il existe de grands projets comme la construction de routes qui génèrent des revenus internes », précise-t-il.

Il se montre évasif en parlant des restrictions imposées à l’éducation des femmes. Parfois, ses déclarations étaient très contradictoires et il était sur la défensive.

Au début, il soutient qu’il n’y avait aucune interdiction à ce que les femmes étudient. Mais une fois confronté à des faits irréfutables sur l’interdiction d’accès des femmes aux écoles et aux établissements d’enseignement supérieur, il tente de justifier cela en disant : « Mais l’éducation devrait être conforme à nos règles et à nos valeurs ».

Lorsqu’on lui dit que tous les pays musulmans et islamiques du monde offrent des possibilités d’éducation complètes aux femmes dans les collèges et les universités, le dirigeant répond : « Les femmes devraient avoir accès à l’éducation dans un environnement islamique. Le nôtre est une société islamique et quand il y aura un environnement adéquat, elles auront le droit d’avoir accès à l’éducation.

Il considère que les relations politiques du pays avec ses voisins sont fondées sur le respect mutuel et a longuement évoqué les récents affrontements frontaliers entre les forces afghanes et iraniennes, les relations tendues du pays avec le Pakistan et l’évolution de ses liens avec les États-Unis sous l’administration Biden.

Il indique que l’ONU doit examiner la situation sur le terrain, affirmant que la décision de l’ONU et de nombreux pays de ne pas reconnaître les talibans « se base sur des motivations politiques plutôt que les réalités sur le terrain ».

Il insiste sur le fait que les talibans ont actuellement pris le contrôle de tout l’Afghanistan. « Nous avons sécurisé toutes les frontières. Nous contrôlons tout le pays. Nous sommes capables de défendre notre peuple et notre pays. Nous avons le soutien du peuple », insiste-t-il.

Évoquant les relations du Pakistan avec son voisin sous le régime taliban, il affirme que l’Afghanistan est un pays indépendant, avant d’ajouter : « Nous avons libéré notre pays. Nous nous sommes battus pendant vingt ans contre cinquante-quatre pays ».

« Nous sommes des gens épris de liberté. Nous voulons une coexistence pacifique et des liens non seulement avec nos voisins, mais avec le monde entier ».

Il déclare que les talibans ne permettraient à personne d’utiliser le territoire afghan comme base pour des opérations contre les pays voisins ou toute autre nation, y compris les États-Unis.

Il cherche à faire comprendre que les talibans n’ont aucun lien avec les forces de sécurité pakistanaises. « Notre politique est la coexistence pacifique et les relations positives avec les voisins d’autres pays », souligne-t-il. « Quant à leurs politiques, il faudra leur demander ».

Répondant à l’accusation du Pakistan – une source majeure de friction entre les deux voisins – selon laquelle les talibans soutiennent et hébergent le Tehreek-e-Taliban Pakistan, un groupe terroriste interdit au Pakistan, le dirigeant affirme que le TTP n’était « pas en Afghanistan ».

Il soutient que le TTP opère à partir des zones tribales anarchiques du Pakistan : « Ils sont à l’intérieur du Pakistan. C’est donc leur responsabilité et non la nôtre ».

Concernant les affrontements frontaliers avec l’Iran en mai de cette année, le dirigeant taliban déclare que le problème est enraciné dans le traité de partage de l’eau de 1973 entre les deux pays, faisant référence à un accord en vertu duquel l’Afghanistan s’est engagé à partager l’eau de la rivière Helmand avec l’Iran à un certain taux.

Selon lui, le problème devrait être réglé sur la base du traité de 1973, ainsi que les évolutions qui se sont produites depuis sa signature, y compris le changement climatique.

« Mais si quelqu’un utilise la force, nous défendrons notre peuple. C’est notre droit. Nous ne violons les droits de personne », renchérit-il.

Insistant sur le fait que les Iraniens « ont attaqué nos forces », il affirme : « Nos forces doivent se défendre et c’est ce qui s’est passé. L’autodéfense est notre droit et personne ne peut nous imposer des accords basés sur l’usage de la force ».

Il dit que « les hauts responsables » des parties iranienne et afghane «se sont réunis pour résoudre le problème au moyen de pourparlers ».

Lorsqu’on lui demande si les Afghans avaient les moyens, l’armée et la volonté de tenir tête à l’Iran, il fait un commentaire révélateur : « Ce qui s’est passé au cours des 20 dernières années est une bonne preuve de la façon dont nous défendons notre pays ».

Lorsqu’il déclare que le territoire afghan ne serait pas utilisé pour former des terroristes étrangers, on lui rappelle la présence du chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, qui se trouvait à Kaboul lorsqu’il a été tué lors d’une frappe de drone américain en juillet de l’année dernière. Cependant, le dirigeant taliban rejette cette théorie qu’il considère comme une simple allégation.

« Si les journalistes affirment qu’il y a des centres de formation, alors ils devraient nous dire où sont situés ces centres », dit-il. « Si quelqu’un est assis à son bureau à 10 000 kilomètres et qu’il écrit des rapports en se basant uniquement sur ce qui est écrit dans les médias, comment cela peut-il refléter la réalité en Afghanistan » ?

« Ces rapports ne sont pas basés sur ce qui se passe en Afghanistan; ils répondent à des motivations politiques. Ce ne sont que des allégations ».

Les talibans ont récemment salué les propos tenus par le président américain Joe Biden en marge d’une conférence de presse le 30 juin sur le retrait des forces américaines d’Afghanistan en 2021. Le président Biden nie que des erreurs aient été commises lors du retrait, déclarant : « Vous vous souvenez de ce que j’ai dit sur l’Afghanistan? J’ai dit qu’Al-Qaïda ne serait pas là. J’ai dit que nous allions obtenir de l’aide des talibans. Qu’est-ce qui se passe maintenant ? Lisez la presse. J’avais raison ».

Néanmoins, Suhail Shaheen rejette l’idée que les talibans coopèrent avec les États-Unis. « Nous avons l’accord de Doha. Sur la base de cet accord, les Américains ont accepté de retirer leurs forces d’Afghanistan, et nous avons décidé de ne permettre à personne d’utiliser l’Afghanistan comme terrain pour combattre les États-Unis », dit-il.

« C’est notre engagement et nous l’honorerons. Nous opérons de manière indépendante, sans aucun gouvernement – voisin, régional ou n’importe où dans le monde – y compris les États-Unis ».

Cependant, il indique que les relations des talibans avec les États-Unis avaient changé depuis « l’occupation ».

« Quand ils ont occupé notre pays, nous nous sommes battus contre eux pour libérer notre pays. Si votre pays est occupé, ne vous battriez-vous pas pour le libérer ?»

« C’est ce que nous avons fait et maintenant nous construisons notre pays. Notre objectif est d’éradiquer la pauvreté et d’offrir des possibilités d’emploi à notre peuple. Pour cela, nous avons besoin de la coopération de tous les pays, et s’ils le souhaitent, nous les accueillons ».

Il lance un appel à la communauté mondiale pour qu’elle vienne au secours des agriculteurs afghans qui ont abandonné la culture du pavot.

« Au cours des vingt dernières années, les forces étrangères affirment avoir dépensé des milliards de dollars pour éradiquer la culture du pavot, mais elles ont échoué. Elles essayaient également d’empêcher le trafic de drogue, mais elles ont échoué », soutient-il.

« Nous avons désormais une interdiction totale de la culture du pavot conformément au décret d’avril 2022 de notre guide suprême (Hibatullah Akhundzada). Et nous avons réussi. Des rapports indépendants indiquent que la culture du pavot a diminué de 80%, mais selon nos statistiques, elle a diminué davantage. Nous y sommes parvenus par nos propres voies et moyens ».

Un rapport publié le mois dernier par la société d’analyse géospatiale Alcis indique que de récentes images satellites montrent une diminution « sans précédent » de la culture du pavot à opium en Afghanistan. En effet, la culture dans les provinces du sud les plus productrices a diminué d’au moins 80% par rapport à l’année dernière.

« La communauté internationale a désormais l’obligation d’aider les agriculteurs (afghans) et de leur fournir des cultures de substitution afin de rendre l’interdiction durable », poursuit-il.

« En Afghanistan, les agriculteurs ont deux ou trois acres de terre, ce qui n’est pas suffisant pour nourrir leur famille. La communauté internationale devrait soutenir les agriculteurs qui respectent l’interdiction et qui ont cessé de cultiver du pavot ».

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Iran: Trump fait soudain miroiter une fin du conflit et un «changement de régime»

Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington. (AFP)
Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington. (AFP)
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  • Des médias iraniens, citant le ministère des Affaires étrangères, ont démenti lundi l'existence de négociations entre Washington et la République islamique
  • Donald Trump a précisé dans son message sur Truth Social que les discussions "continueraient cette semaine" et a surtout fait part d'un report "de cinq jours" de toute frappe sur des centrales électriques ou des infrastructures énergétiques en Iran

PALM BEACH: Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington.

Le président américain a parlé sur son réseau Truth Social de "très bonnes et productives discussions pour une cessation totale" des hostilités.

Interrogé par téléphone par l'AFP, il a assuré peu après que "tout se passait très bien" avec Téhéran.

Des médias iraniens, citant le ministère des Affaires étrangères, ont démenti lundi l'existence de négociations entre Washington et la République islamique.

Donald Trump a précisé dans son message sur Truth Social que les discussions "continueraient cette semaine" et a surtout fait part d'un report "de cinq jours" de toute frappe sur des centrales électriques ou des infrastructures énergétiques en Iran.

Khamenei "indisponible" 

Après cette volte-face, il a longuement parlé aux journalistes avant de quitter la Floride pour un déplacement rapide à Memphis (sud), mais ses propos ont suscité plus de questions qu'ils n'ont apporté d'éclaircissements.

Il a évoqué des "points d'accord majeurs" lors de négociations menées sans le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, qu'il a dit être "indisponible".

"Nous négocions avec des gens que je trouve très raisonnables, très solides (...) Ils sont très respectés et peut-être que l'un d’entre eux sera celui que nous cherchons", a-t-il dit.

"Il y a automatiquement un changement de régime" parce que "tous les représentants du régime ont été tués", a encore déclaré le président américain lors de ce dialogue au pied de l'avion.

Le milliardaire, comme souvent quand il évoque l'Iran, a donné l'exemple du Venezuela, où les Etats-Unis ont capturé l'ancien dirigeant Nicolas Maduro et traitent depuis avec l’ancienne vice-présidente Delcy Rodriguez, qu'il présente régulièrement comme une interlocutrice "formidable".

Uranium enrichi 

Le républicain, coutumier des déclarations contradictoires, a aussi menacé de "continuer à bombarder allègrement" l'Iran si les discussions échouaient, et dit qu'il ne "garantissait rien" quant à une fin des hostilités, débutées le 28 février par des frappes israélo-américaines, suivies de ripostes iraniennes.

"Nous voulons l'uranium enrichi" des Iraniens, a aussi déclaré Donald Trump, mais sans préciser comment il comptait en prendre possession.

Son message sur Truth Social, écrit intégralement en lettres capitales, a eu au moins un effet immédiat, celui de faire baisser le cours du pétrole et grimper les marchés.

"JE SUIS CONTENT DE RAPPORTER QUE LES ETATS-UNIS D'AMERIQUE ET LE PAYS DE L'IRAN ONT EU, CES DEUX DERNIERS JOURS, DE TRES BONNES ET PRODUCTIVES DISCUSSIONS POUR UNE CESSATION TOTALE ET COMPLETE DE NOS HOSTILITES AU MOYEN-ORIENT", a annoncé Donald Trump sur sa plate-forme.

Il avait donné samedi à l'Iran un ultimatum de 48 heures pour rouvrir le détroit d'Ormuz avant de frapper les infrastructures énergétiques iraniennes, et n'avait pas fait état récemment de négociations.

Mines 

Il a précisé que le moratoire de cinq jours sur des frappes sur les sites énergétiques dépendait "DU SUCCES DES REUNIONS ET DES DISCUSSIONS EN COURS", en concluant son annonce par sa formule habituelle: "MERCI DE VOTRE ATTENTION".

Les dernières annonces venues auparavant du Moyen-Orient ne laissaient pas présager d'un apaisement.

Défiant l'ultimatum émis samedi par le président américain, l'Iran a menacé lundi de poser des mines navales dans le Golfe.

Tôt lundi, l'armée israélienne a elle annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. D'après Fars, les frappes ont touché le nord, le centre, l'est et l'ouest de la capitale.


L'eau, enjeu dangereux de la guerre au Moyen-Orient

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  • Dans le viseur de Téhéran désormais: les usines de dessalement d'eau dans la région.
  • "Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", prévient l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg

PARIS: Les attaques contre l'eau sont peu fréquentes en temps de guerre mais elles ont fait leur apparition dans le conflit au Moyen-Orient avec notamment des frappes sur des usines de dessalement d'eau de mer, un secteur vital pour des millions d'habitants dans la région.

Après un ultimatum de Donald Trump, menaçant de détruire les centrales électriques iraniennes si Téhéran ne rouvrait pas rapidement le détroit d'Ormuz, l'Iran a fait monter les enchères. Dans son viseur désormais: les usines de dessalement d'eau dans la région.

"Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", prévient l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg, interrogée début mars par l'AFP.

Quelles infrastructures ont été touchées?

En Iran, les installations liées à la gestion de l'eau ont subi d'importants dégâts à la suite des frappes américano-israéliennes, selon le gouvernement.

"Des dizaines d'installations de transmission et de traitement de l'eau" ont été visées lors de ces attaques qui ont "détruit des parties des réseaux d'approvisionnement critiques", a détaillé dimanche le ministre de l'énergie, Abbas Aliabadi.

A Bahreïn, c'est une station de dessalement de l'eau de mer qui a été endommagée le 8 mars par une attaque de drones de Téhéran, menée en riposte à une attaque attribuée aux Etats-Unis contre une usine de désalinisation iranienne.

L'eau désalinisée, pourquoi c'est important?

Dans une région parmi les plus arides du monde où la disponibilité de l'eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale, les usines de désalinisation ont un rôle vital pour l'économie et la consommation d'eau potable de ses millions d'habitants.

Environ 42% de la capacité mondiale de dessalement est présente au Moyen-Orient, montre une récente étude publiée dans la revue Nature. Aux Emirats arabes unis, 42% de l'eau potable provient de ces usines, 90% au Koweït, 86% à Oman et 70% en Arabie saoudite, détaille une note de l'Institut français des relations internationales (Ifri) de 2022.

"Là-bas, sans eau désalinisée, il n'y a rien", résume Esther Crauser-Delbourg. Cela est particulièrement stratégique dans les grandes métropoles comme Dubaï et Ryad.

Déjà en 2010, une note d'analyse de la CIA affirmait que "la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première".

Et en 2008, le site Wikileaks révélait un câble diplomatique américain disant que "Ryad devrait évacuer dans un délai d'une semaine", dans le cas où l'usine de désalinisation de Jubail qui l'alimente, ou ses oléoducs, étaient "gravement endommagés ou détruits".

Quelles menaces pèsent sur elles?

Outre les frappes, ces usines sont vulnérables aux coupures du courant qui les alimente et à d'éventuelles contaminations de l'eau de mer, notamment de marées noires, affirment plusieurs connaisseurs.

"On a renforcé la sécurité d'accès, les contrôles dans le périmètre immédiat des usines", détaille Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de l'entreprise française Veolia, qui alimente en eau désalinisée les régions de Mascate, Sour, et Salalah, à Oman, et de Jubail en Arabie saoudite.

"Les récents événements nous poussent bien sûr à être très attentifs. Nous suivons de très près la situation des installations", ajoute-t-il, précisant que "dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile".

Pour les marées noires, les opérateurs disposent d'outils pour en diminuer les nuisances.

Quels sont les précédents?

Quelques attaques contre des usines de désalinisation se sont produites au cours des dix dernières années: le Yémen et l'Arabie saoudite se sont mutuellement attaqués, et Gaza a subi des frappes israéliennes, rapporte le groupe de réflexion californien Pacific Institute qui tient un registre des conflits liés à l'eau.

Avant 2016, il faut remonter à 1991 et la guerre du Golfe pour voir de telles attaques.

Quels effets en cas d'attaque?

Ils peuvent aller de perturbations ponctuelles à des conséquences beaucoup plus lourdes si la situation dure.

"On va potentiellement voir des grandes villes en exode. Et puis des rationnements", imagine Esther Crauser-Delbourg, avec des effets en chaîne sur l'économie: tourisme, industrie, et centres de données, très consommateurs d'eau pour être rafraichis.

Des garde-fous existent, tempère Philippe Bourdeaux de Veolia: les usines de désalinisation sont souvent interconnectées, ce qui peut limiter les conséquences de l'arrêt d'une seule usine, détaille-t-il.

Il ajoute qu'elles ont en général plusieurs jours, de deux à sept, de consommation en réserve, de quoi contenir les pénuries tant que les pannes ne durent pas trop longtemps.

 


Israël frappe Téhéran, l'AIE met en garde contre une grave crise de l'énergie

Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. (AFP)
Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. (AFP)
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  • La crise se cristallise autour du détroit d'Ormuz, stratégique pour l'approvisionnement mondial en hydrocarbures.
  • Donald Trump a lancé un ultimatum à l'Iran, qui le bloque quasi intégralement: si Téhéran ne le rouvre pas d'ici la nuit prochaine - 23H44 GMT lundi, selon l'heure de son message sur Truth Social - les Etats-Unis "anéantiront" les centrales électriques

TEHERAN: La guerre au Moyen-Orient pourrait provoquer la crise mondiale de l'énergie la plus grave de ces dernières décennies, a prévenu l'Agence internationale de l'énergie (AIE), alors qu'Israël a dit s'attendre à "plusieurs semaines de combats" et a frappé de nouveau Téhéran lundi matin.

La crise se cristallise autour du détroit d'Ormuz, stratégique pour l'approvisionnement mondial en hydrocarbures. Donald Trump a lancé un ultimatum à l'Iran, qui le bloque quasi intégralement: si Téhéran ne le rouvre pas d'ici la nuit prochaine - 23H44 GMT lundi, selon l'heure de son message sur Truth Social - les Etats-Unis "anéantiront" les centrales électriques iraniennes.

En réponse, Téhéran a menacé de fermer complètement le détroit et cibler "toutes les infrastructures énergétiques, de technologie de l'information et de dessalement d'eau appartenant aux Etats-Unis", a prévenu l'armée iranienne, selon l'agence Fars.

La crise de l'énergie a fait réagir le directeur de l'AIE, Fatih Birol, depuis l'Australie. Selon lui, "à ce jour, nous avons perdu 11 millions de barils par jour, soit plus que les deux crises pétrolières majeures réunies" des années 1970.

Dans les faits, le détroit d'Ormuz est quasiment fermé depuis le début de la guerre, le transit de marchandises s'y étant effondré de 95%, selon la société d'analyse Kpler. Seul un petit nombre de cargos et de pétroliers ont réussi à le franchir. Or, d'ordinaire, 20% de la production mondiale d'hydrocarbures y transite.

"Aucun pays ne sera immunisé contre les effets de cette crise si elle continue dans cette voie. Il est donc nécessaire de mener une action à l'échelle mondiale", a lancé M. Birol, évoquant une "menace majeure" pour l'économie de la planète.

Dans l'espoir d'endiguer la flambée de l'or noir, les Etats-Unis ont même autorisé vendredi pour un mois la vente et la livraison du pétrole iranien se trouvant sur des navires. Mais Téhéran a affirmé n'avoir aucun surplus de pétrole brut en mer.

Outre le blocage du détroit et le fait que Téhéran vise des navires croisant le Golfe, nombre de sites énergétiques des pays du Golfe sont sous le feu de l'Iran. D'après le chef de l'AIE, au moins 40 infrastructures énergétiques sont "gravement ou très gravement endommagées" dans neuf pays du fait de la guerre lancée le 28 février par les frappes américano-israéliennes contre l'Iran.

Nouvelles attaques à Téhéran 

Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. D'après Fars, les frappes ont touché le nord, le centre, l'est et l'ouest de la capitale. Un épais panache de fumée noire se dégage toujours dans le ciel d'au moins un point plus d'une heure après l'explosion, a constaté un journaliste de l'AFP.

A Bandar Abbas, dans le sud du pays, l'attaque d'un transmetteur radio "par l'armée terroriste américano-sioniste" a par ailleurs fait un mort et un blessé, a rapporté dans la nuit la radio-télévision publique iranienne Irib.

Dans la capitale iranienne, l'angoisse domine. "La seule chose commune que nous ressentons dans cette période est l'incertitude sur l'issue" de cette guerre, a décrit Shiva, Téhéranaise de 31 ans.

La nuit a aussi été le théâtre d'attaques dans plusieurs pays du Golfe.

Le ministère de la Défense des Emirats arabes unis a dit répondre à une attaque de missiles et de drones en provenance d'Iran. Deux missiles et un drone ont aussi visé l'Arabie saoudite, selon le gouvernement, tandis que le Bahreïn a fait sonner l'alerte, d'après son ministère de l'Intérieur.

Si Washington entretient le flou sur la fin de ses opérations militaires, entrées dans leur quatrième semaine, Israël a indiqué dimanche se préparer à "encore plusieurs semaines de combats contre l'Iran et le Hezbollah" pro-iranien au Liban.

L'armée israélienne compte "intensifier les opérations terrestres ciblées et les frappes" au Liban pour repousser le Hezbollah "loin de la frontière", a indiqué son chef d'état-major, le lieutenant-général Eyal Zamir.

Dimanche, elle avait détruit un pont stratégique dans le sud du Liban, utilisé selon elle par le Hezbollah. Des images de l'AFP ont montré de la fumée s'élever après l'attaque contre le pont de Qasmiyeh, situé sur la principale route côtière reliant la région de Tyr au reste du pays.

Le président libanais Joseph Aoun a estimé qu'il s'agissait d'un "prélude à une invasion terrestre" et dénoncé "une escalade dangereuse et une violation flagrante de la souveraineté du Liban", où la guerre a fait plus d'un millier de morts et plus d'un million de déplacés.

Inquiétude sur le nucléaire 

Si Israël et les Etats-Unis affirment avoir fortement affaibli le pouvoir iranien depuis le lancement de leur offensive le 28 février, Téhéran poursuit ses attaques et ses menaces.

La préoccupation grandissante concerne les attaques ciblant des sites nucléaires.

Samedi soir, deux frappes iraniennes particulièrement destructrices ont fait plus d'une centaine de blessés dans le sud d'Israël. Un des missiles a touché une zone résidentielle à quelques kilomètres d'un centre stratégique de recherche nucléaire à Dimona, site ultra-secret.

"Nous pensions que nous étions en sécurité. Nous ne nous attendions pas à ça", a déclaré à l'AFP Galit Amir, soignant de Dimona, âgé de 50 ans.

Le directeur de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Tedros Adhanom Ghebreyesus a appelé "urgemment toutes les parties à faire preuve de la plus grande retenue militaire et à éviter toute action susceptible de déclencher des incidents nucléaires".