La réconciliation entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie est «possible», selon le conseiller du président Aliev

Hikmet Hajiyev, conseiller du président azerbaïdjanais et chef du département des Affaires de politique étrangère accorde une interview à Arab News (Photo, Capture d’écran).
Hikmet Hajiyev, conseiller du président azerbaïdjanais et chef du département des Affaires de politique étrangère accorde une interview à Arab News (Photo, Capture d’écran).
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Publié le Mercredi 06 septembre 2023

La réconciliation entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie est «possible», selon le conseiller du président Aliev

  • Hikmet Hajiyev rejette les allégations selon lesquelles l'Azerbaïdjan affame délibérément les Arméniens du Haut-Karabakh
  • ll affirme qu'un traité de paix changerait le paysage du Caucase du Sud,

NEW YORK : Les tensions entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie se sont fortement aggravées ces derniers mois, chaque partie accusant l'autre de mener des attaques transfrontalières dans le cadre de leur différend de longue date sur le Haut-Karabakh.

Les deux anciennes républiques soviétiques ont mené deux guerres, au début des années 1990 et à nouveau en 2020, pour le contrôle de la région, qui est internationalement reconnue comme faisant partie de l'Azerbaïdjan, mais qui est largement peuplée d'Arméniens.

Malgré les efforts de médiation de l'UE, des États-Unis et de la Russie et l'appel unanime lancé par le Conseil de sécurité des Nations unies en août pour résoudre leur différend, Bakou et Erevan n'ont pas été en mesure de parvenir à un accord de paix durable.

Aujourd'hui, Erevan accuse Bakou de bloquer délibérément les livraisons de nourriture et d'aide aux villes du Haut-Karabakh peuplées d'Arméniens, via le corridor de Lachin, la seule route reliant l'Arménie à la région.

Les autorités arméniennes et les groupes d'aide internationale ont prévenu que la situation humanitaire des quelque 120 000 Arméniens vivant là-bas se détériorait, avec des pénuries de nourriture et de médicaments.

Dans une longue interview accordée à Arab News, Hikmet Hajiyev, conseiller du président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, et chef du département des Affaires de politique étrangère de l'administration présidentielle, a répondu à ces allégations.

Hajiyev a également décrit ce qu'il faudrait faire pour garantir la paix et tourner la page sur les atrocités du passé. Une bonne façon de commencer, a-t-il affirmé, serait que l'Arménie présente des excuses.

Q : Le Conseil de sécurité des Nations unies a récemment discuté de la situation dans le corridor de Lachin, où les membres du Conseil ont appris que l'Azerbaïdjan bloquait la seule route qui relie l'Arménie aux 120 000 Arméniens de souche vivant dans le Haut-Karabakh, les privant de nourriture, de médicaments et d'autres produits de première nécessité, ce qui entraîne une détérioration de la situation humanitaire.

R : Il s'agit d'allégations injustifiées et sans fondement à l'encontre de l'Azerbaïdjan. Il n'y a pas d'embargo ou de blocus à l’encontre des résidents arméniens de la région azerbaïdjanaise du Karabakh.

Ce que l'Azerbaïdjan propose, c'est d'avoir plusieurs routes. L'une des routes les plus importantes est la route Aghdam-Khankendi. Elle est beaucoup plus efficace et dispose de plus de capacités logistiques pour atteindre la région du Karabakh, car l'Azerbaïdjan l'a entièrement reconstruite.

Actuellement, la route Lachin-Khankendi est opérationnelle et fonctionnelle. Le Comité international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge organise des convois le long de cette route.

Mais ce que nous disons, c'est qu'il faut ouvrir la route Aghdam-Khankendi. L'Azerbaïdjan aura ainsi un accès direct à Khankendi et un contact direct avec les Arméniens du Karabakh qui, à leur tour, auront la possibilité d'utiliser le principal réseau routier de l'Azerbaïdjan pour se rendre dans d'autres régions de l'Azerbaïdjan.

Mais, malheureusement, les seigneurs de la guerre à la tête de l'actuel régime arménien subordonné et fantoche dans ces territoires de l'Azerbaïdjan utilisent la situation humanitaire à leur profit, pour prolonger leur survie en tant qu'entité séparatiste qui n'acceptera pas la souveraineté de l'Azerbaïdjan, et au profit de la propagande, de l’intox et de la désinformation de la communauté internationale. Cela a toujours été leur raison d'être.

Nous les avons invités à dialoguer. Mais ils refusent le dialogue. C'est une attitude destructrice. Ils refusent également les denrées alimentaires de base ou tout ce qui vient d'Azerbaïdjan. C'est du racisme. À cause de l'origine du produit alimentaire, ils ont dit qu'ils ne l'accepteraient pas.

Les forces azerbaïdjanaises ont repris Fuzuli en 2020, trois décennies après avoir perdu le contrôle de la ville au profit de l'Arménie, et ont trouvé des maisons en ruines envahies par la végétation (Photo, AN/Ephrem Kossaify).
Les forces azerbaïdjanaises ont repris Fuzuli en 2020, trois décennies après avoir perdu le contrôle de la ville au profit de l'Arménie, et ont trouvé des maisons en ruines envahies par la végétation (Photo, AN/Ephrem Kossaify).

Q : Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) affirme qu'il n'a pas été en mesure d'apporter de l'aide à la population depuis plusieurs semaines et a demandé à votre administration de lui permettre de reprendre ses activités. Il a déclaré qu'en vertu du droit international humanitaire, toutes les parties doivent permettre et faciliter le passage rapide et sans entrave de l'aide humanitaire pour les citoyens dans le besoin. Quelle est votre réponse à l'appel du CICR ?

R : Nous avons une coopération et un engagement très étroits avec le CICR. Il opère déjà en Azerbaïdjan.

Le CICR sait également très bien, parce que nous sommes en contact régulier, qu’il y a eu un engagement d'honneur le 5 août selon lequel le CICR était invité à utiliser la route Aghdam-Khankendi pour ses convois humanitaires.

Dans les prochaines vingt-quatre heures (à partir du 31 août, jour de l'interview), nous assurerons également l'ouverture complète de la route Lachin-Khankendi, mais les douanes de l'Azerbaïdjan et le système de sécurité et de contrôle des frontières doivent être respectés.

Malheureusement, depuis la signature de la déclaration trilatérale (des dirigeants de l'Azerbaïdjan et de la Russie) en 2021, la partie arménienne a utilisé la route de Lachin à mauvais escient pour expédier des munitions militaires, du personnel et des mines terrestres dans la région azerbaïdjanaise du Karabakh.

L'Azerbaïdjan a donc été contraint d'établir le poste de contrôle de Lachin à sa frontière avec l'Arménie. L'Azerbaïdjan ne peut se permettre d'avoir une nouvelle zone grise sur son territoire souverain.

Mais ma question est la suivante : pourquoi le régime arménien illégal s’oppose-t-il à l'ouverture de cette deuxième route ? Par tous les moyens, il continue à manipuler l'opinion de la communauté internationale.

La route représente la civilisation. La route représente la culture. Dire non à une route comporte un élément de racisme. C'est une politique destructrice. Mais le temps de l'occupation est révolu.

Des camions arméniens transportant de l'aide humanitaire pour la région du Haut-Karabakh, peuplée d'Arméniens, sont bloqués non loin d'un poste de contrôle azerbaïdjanais installé à l'entrée du corridor de Lachin, la seule liaison terrestre du Karabakh avec l'Arménie (Photo, AFP).
Des camions arméniens transportant de l'aide humanitaire pour la région du Haut-Karabakh, peuplée d'Arméniens, sont bloqués non loin d'un poste de contrôle azerbaïdjanais installé à l'entrée du corridor de Lachin, la seule liaison terrestre du Karabakh avec l'Arménie (Photo, AFP).

Q : En août, l'ancien procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, a publié un rapport qualifiant de génocide le blocus du corridor de Lachin.

«Il n'y a pas de crématoires, pas d'attaques à la machette. La famine est l'arme invisible du génocide», a déclaré Ocampo, avertissant que «sans changement radical, le groupe d'Arméniens sera détruit en quelques semaines». Quelle est votre réaction à ce rapport ?

R : Tout d'abord, la personnalité, l'honnêteté de cet individu qui prétend parler au nom de la justice, est discutable. Il y a beaucoup de faits dans les médias internationaux qui montrent qu'il a commis des actes répréhensibles. Mais ce n'est pas mon affaire.

Deuxièmement, je regrette qu'une personne qui prétend être juriste puisse abuser du concept de génocide comme si elle ne savait pas ce qu'il signifie.

Troisièmement, il est partial. Pourquoi ne parle-t-il pas du génocide et des crimes de guerre commis au niveau de l'État par la République d'Arménie contre l'Azerbaïdjan ?

Huit villes d'Azerbaïdjan ont été complètement détruites, ainsi que la population civile. Où se trouve ce fait dans le rapport d’Ocampo ?

Où était Ocampo lorsqu'en 1992, avant Srebrenica, toute la population de Khojaly, en Azerbaïdjan, a été massacrée par les Arméniens ?

Qui a mené un génocide contre qui ? Telle est la grande question. C'est une question à laquelle il faut répondre en ce qui concerne un million d'Azerbaïdjanais, qui ont été ethniquement nettoyés de leur terre et qui vivent en tant que personnes déplacées et réfugiés depuis trente ans.

Pourquoi Ocampo reste-t-il silencieux en ce qui concerne le patrimoine culturel de l'Azerbaïdjan, notamment les mosquées d'Azerbaïdjan qui ont été complètement détruites par l'Arménie ?

Margarita Khanaghyan, 81 ans, passe devant un véhicule blindé de la force russe de maintien de la paix dans la ville de Lachin, le 26 novembre 2020, après six semaines de combats entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au sujet de la région contestée du Haut-Karabakh (Photo, AFP).
Margarita Khanaghyan, 81 ans, passe devant un véhicule blindé de la force russe de maintien de la paix dans la ville de Lachin, le 26 novembre 2020, après six semaines de combats entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au sujet de la région contestée du Haut-Karabakh (Photo, AFP).

Q : Mais il n'y a pas qu’Ocampo. D'autres institutions spécialisées ont déjà affirmé qu'un génocide était en cours dans le Haut-Karabakh.

Là encore, la Cour internationale de justice (CIJ) a ordonné à l'Azerbaïdjan de «prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir l'incitation et la promotion de la haine et de la discrimination raciales, en particulier par ses responsables et ses institutions publiques, à l'encontre des personnes d'origine nationale ou ethnique arménienne».

R : En vertu de la Convention internationale sur l'élimination complète de toutes les formes de discrimination raciale, l'Azerbaïdjan a également déposé un projet très sérieux contre la République d'Arménie devant la CIJ. En Arménie, le mot Azerbaïdjanais ou Turc est utilisé comme une insulte.

Cela en dit long sur le courant de pensée dominant dans la société arménienne. Je pourrais vous donner de nombreux autres exemples de haine ethnique et de phobie de l'Azerbaïdjan. Mais les faits sur le terrain parlent d'eux-mêmes. L'Arménie a détruit tous les éléments du patrimoine culturel, religieux et même humain de l'Azerbaïdjan dans les territoires qu'elle occupe.

Je regrette donc que certains médias internationaux tombent dans le piège de la propagande politique arménienne.

Pourquoi les Arméniens s'opposent-ils à l'importation de farine de blé en provenance d'Azerbaïdjan ? Vous me posez une question sur la haine ethnique. De quoi s'agit-il alors ? La farine de blé n'a pas d'origine ethnique. C'est un aliment de base que tout le monde peut utiliser. Mais pourquoi la refusent-ils ?

Q : Passons aux pourparlers de paix. Les membres du Conseil de sécurité des Nations unies restent unis dans leur soutien à une solution négociée du conflit du Haut-Karabakh. La guerre a pris fin. Une déclaration a été signée. Les Arméniens ont déclaré que le Karabakh appartenait à l'Azerbaïdjan. Que reste-t-il à faire pour parvenir à la paix ?

R : L'Azerbaïdjan souhaite réellement signer un traité de paix et tourner la page sur le chapitre de la confrontation et des atrocités dans cette région. Nous aimerions vivre en paix. Mais la balle est dans le camp de la République d'Arménie. Plus vite elle comprendra cette réalité, mieux ce sera pour tout le monde.

La sale propagande de l'Arménie contre l'Azerbaïdjan nous a fait dévier de la voie des négociations sur le traité de paix, sur une plate-forme fournie par Washington DC, que nous apprécions beaucoup. Nous avions réalisé des progrès très importants. Près de 70 % du document avait été approuvé. Dans un sens, nous étions d'accord.

La signature du traité de paix changera complètement le paysage de la région du Caucase du Sud. Mais le Premier ministre arménien reconnaît d'une part l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan et maintient d'autre part les forces armées arméniennes sur notre territoire. Il finance toujours le régime subordonné illégal sur notre territoire.

Des policiers arméniens arrêtent un manifestant lors d'un rassemblement contre l'accord conclu avec l'Azerbaïdjan pour mettre fin aux combats dans la région contestée du Haut-Karabakh, à Erevan, le 12 novembre 2020 (Photo, AFP).
Des policiers arméniens arrêtent un manifestant lors d'un rassemblement contre l'accord conclu avec l'Azerbaïdjan pour mettre fin aux combats dans la région contestée du Haut-Karabakh, à Erevan, le 12 novembre 2020 (Photo, AFP).

Q : Pensez-vous que la confrontation actuelle entre la Russie et certains pays occidentaux au sujet de l'Ukraine a un impact sur les perspectives de paix entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie ?

R : Malheureusement, nous voyons des éléments de la rivalité géopolitique se manifester dans la région du Caucase du Sud, et notre message aux grandes puissances est le suivant : n'exportez pas votre agenda politique interne dans notre région.

Ce que nous voyons également, c'est que l'Arménie devient, malheureusement, une autre Syrie dans notre région, car elle est divisée entre les grandes puissances en fonction de leurs propres intérêts géopolitiques.

L'une des missions là-bas est la mission de l'UE. On nous a dit qu'il s'agissait d'une mission civile à court terme. Mais elle est devenue une mission à long terme. Elle comprend du personnel militaire.

Tous ceux qui veulent contribuer à la paix et à la sécurité dans la région, au lieu de l'aventurisme diplomatique et de la propagande, devraient s'engager sérieusement à soutenir les pourparlers sur le traité de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

Q : Existe-t-il un partenaire international fiable ou un mécanisme qui serait plus efficace que             d'autres ?

R : Il existe plusieurs plates-formes. Nous n'avons pas de préférence pour l'une ou l'autre. Notre approche est que toute personne désireuse de contribuer à une paix réelle sur le terrain est la bienvenue.

D'une part, nous avons un processus de Bruxelles facilité par le président du Conseil européen, Charles Michel. Ce processus est très apprécié. Des éléments importants des pourparlers sur le traité de paix concernant un Conseil de normalisation entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan ont été générés à partir de cette plate-forme.

Nous apprécions également le gouvernement américain, et en particulier l'engagement personnel du secrétaire d'État, Antony Blinken, dans les discussions sur le traité de paix. Ils ont eu un grand impact.

Nous ne pouvons pas non plus nier le rôle de la Russie. Elle y contribue également parce qu'elle fait partie de la région et qu'elle a des relations historiques avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

Des policiers arméniens arrêtent un manifestant lors d'un rassemblement contre l'accord conclu avec l'Azerbaïdjan pour mettre fin aux combats dans la région contestée du Haut-Karabakh, à Erevan, le 12 novembre 2020 (Photo, AFP).
Des policiers arméniens arrêtent un manifestant lors d'un rassemblement contre l'accord conclu avec l'Azerbaïdjan pour mettre fin aux combats dans la région contestée du Haut-Karabakh, à Erevan, le 12 novembre 2020 (Photo, AFP).

Q : Pensez-vous sincèrement qu'il est encore possible de mettre en place un processus de réconciliation ? Des habitants de Bakou ont déclaré à Arab News que dans le passé, les Arméniens et les Azerbaïdjanais étaient frères et sœurs et vivaient côte à côte. Cela se reproduira-t-il à nouveau ?

R : Cela pourrait se reproduire, mais il est toujours difficile de faire des prévisions à ce sujet. La réconciliation est vraiment l'un des aspects les plus difficiles de toute situation post-conflit. En Azerbaïdjan, des centaines de milliers de familles ont perdu leurs proches et sont des réfugiés et des personnes déplacées.

Imaginez que des gens rentrent chez eux et voient leurs maisons complètement en ruines. Ce n'est pas facile. Et ils cherchent des réponses. Il n'y a pas de réponse parce que personne du côté arménien n'a eu le courage d'oser dire : «Veuillez nous pardonner. Nous présentons nos excuses pour tous nos actes répréhensibles.»

En Arménie, aucun procès n'a été intenté contre les personnes qui ont mené des actions horribles contre l'Azerbaïdjan. Le fait de rendre justice aux victimes pourrait également envoyer un signal positif.

Oui, je pense que la réconciliation est possible, mais cela prendra du temps. Beaucoup de choses dépendent de la partie arménienne.

J'ai également étudié attentivement tous les livres scolaires et les manuels de la République d'Arménie. Tout n'est que haine, haine et haine contre leurs voisins azerbaïdjanais, et supériorité exclusive des Arméniens.

Ce type de pensée raciste est toujours dominant dans l'esprit de la littérature arménienne, des médias arméniens, etc.

Q : Le Premier ministre arménien a dit la même chose. La paix est un appel qui doit venir du peuple azerbaïdjanais, qui doit l'exiger de son gouvernement.

A : Je vais demander au Premier ministre arménien s'il est prêt à dire, au nom du peuple arménien et du gouvernement arménien : «Veuillez nous pardonner». Je suis convaincu que cela pourrait changer beaucoup de choses.

Pourquoi l'Arménie refuse-t-elle de fournir des informations sur les fosses communes des 4 000 Azerbaïdjanais ? Qui compensera les trente années perdues dans la vie d'un million d'Azerbaïdjanais qui ont grandi dans des tentes de réfugiés ?

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Mercosur: l'Union européenne donne son feu vert, sans la France

Un motard de la police escorte des agriculteurs participant à une manifestation organisée par le syndicat agricole français FDSEA et JA Sarthe (Jeunes Agriculteurs Sarthe) afin de pousser le gouvernement français à bloquer l'accord commercial avec le Mercosur et de protester contre sa gestion de l'épidémie de dermatite nodulaire contagieuse (CND) au Mans, dans l'ouest de la France, le 9 janvier 2026. (AFP)
Un motard de la police escorte des agriculteurs participant à une manifestation organisée par le syndicat agricole français FDSEA et JA Sarthe (Jeunes Agriculteurs Sarthe) afin de pousser le gouvernement français à bloquer l'accord commercial avec le Mercosur et de protester contre sa gestion de l'épidémie de dermatite nodulaire contagieuse (CND) au Mans, dans l'ouest de la France, le 9 janvier 2026. (AFP)
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  • L’Union européenne a donné son feu vert à l’accord de libre-échange avec le Mercosur après plus de 25 ans de négociations, malgré l’opposition de la France et la colère des agriculteurs européens
  • Le traité ouvre de vastes opportunités pour l’industrie européenne mais suscite des inquiétudes sur la concurrence agricole sud-américaine

BRUXELLES: Après plus de vingt-cinq ans de négociations, l'Union européenne a donné vendredi son feu vert à l'accord de libre-échange avec le Mercosur, malgré la colère des agriculteurs et l'opposition de la France.

Grâce au soutien d'une majorité d'États européens, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen pourrait se rendre dès lundi au Paraguay afin de parapher ce traité commercial avec l'Amérique latine.

Les eurodéputés se pencheront dans les semaines qui viennent sur la ratification de l'accord. Le scrutin pourrait être serré, au moment où la contestation agricole s'amplifie.

Vendredi, l'Italie a été décisive en donnant son aval. La cheffe du gouvernement Giorgia Meloni a vanté les "nombreux avantages" de cet accord, un "équilibre" entre les bénéfices pour les industriels et les "garanties" apportées aux agriculteurs.

En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz a salué un "signal fort", qui soulage l'industrie automobile, déboussolée par les droits de douane des États-Unis et la concurrence chinoise.

Comme la Hongrie, la Pologne, l'Irlande et l'Autriche, la France s'est opposée à cet accord "d'un autre âge" et compte poursuivre la bataille au Parlement européen. 150 eurodéputés, sur 720, ont déjà appelé à saisir la justice pour tenter de suspendre l'application du traité.

- Pont de l'Europe bloqué -

La FNSEA, le premier syndicat agricole français, a promis un grand rassemblement le 20 janvier à Strasbourg, devant le siège du Parlement européen.

Dès vendredi, une cinquantaine de tracteurs d'agriculteurs français et allemands ont bloqué le Pont de l'Europe reliant Strasbourg à Kehl, de l'autre côté du Rhin.

Deux autoroutes à la frontière franco-belge étaient également bloquées, ainsi qu'un dépôt pétrolier dans le Nord de la France.

Des agriculteurs et leurs tracteurs étaient aussi à Paris jeudi et vendredi pour dénoncer le Mercosur, le prix des engrais et la gestion gouvernementale de l'épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) chez les bovins.

En Pologne, plus d'un millier d'agriculteurs ont défilé à Varsovie contre le Mercosur.

Négocié depuis 1999, cet accord crée l'une des plus grandes zones de libre-échange au monde, entre l'Union européenne, le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay, soit plus de 700 millions de consommateurs.

Pour ses détracteurs, il va bousculer l'agriculture européenne avec des produits moins chers et pas forcément respectueux des normes de l'UE, faute de contrôles suffisants.

Pour ses thuriféraires comme l'Allemagne et l'Espagne, il va permettre au contraire de relancer une économie européenne à la peine.

En supprimant une large part des droits de douane, ce traité favorise les exportations européennes de voitures, de machines, de vins et de fromages.

Dans le sens inverse, il facilite l'entrée en Europe de bœuf, de volaille, sucre, riz, miel et soja sud-américains, avec des quotas de produits détaxés qui alarment les filières concernées.

- "Échec diplomatique" français -

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a donné un argument supplémentaire aux partisans de l'accord. L'Union européenne doit diversifier ses partenariats commerciaux, martèle ainsi la Commission.

Dans l'espoir d'amadouer les agriculteurs, Bruxelles a enchaîné les concessions ces derniers mois, dont des garanties renforcées pour les produits les plus sensibles.

Sur ce volet, les Vingt-Sept se sont alignés vendredi sur la position mieux-disante du Parlement européen pour protéger les agriculteurs en cas de déstabilisation du marché.

Mardi, Ursula von der Leyen avait également proposé un geste budgétaire dans la future politique agricole commune (PAC) de l'UE, avec 45 milliards d'euros débloqués de façon anticipée.

Rien n'y a fait, la colère agricole est repartie de plus belle.

En France, empêtrée dans l'instabilité politique, Emmanuel Macron a paru hésiter sur ce traité avec le Mercosur, "pas acceptable en l'état".

Mais la pression était trop forte, avec la menace de la droite de faire tomber le gouvernement en cas de soutien à l'accord.

Et malgré le non d'Emmanuel Macron au Mercosur, l'extrême droite française a annoncé deux motions de censure à l'Assemblée nationale et au Parlement européen, aux faibles chances d'aboutir. La gauche radicale a également annoncé le dépôt d'une motion de censure à l'Assemblée.

L'UE va aller signer un accord commercial contre l'avis de la première puissance agricole européenne, une situation quasiment inédite.

Certes, Paris souligne avoir pesé pour obtenir des gestes en faveur des agriculteurs. Mais c'est "un échec diplomatique et tactique", cingle un ancien ministre français, anonymement.


Vénézuéla: après la capture de Maduro, la diaspora libanaise entre souvenirs douloureux et espoir

Au-delà des règlements de comptes et des procès à venir, c’est cette aspiration démocratique qui traverse aujourd’hui la diaspora libanaise du Venezuela, partagée entre la douleur, la mémoire d’un pays perdu et le fragile espoir d’une renaissance. (AFP)
Au-delà des règlements de comptes et des procès à venir, c’est cette aspiration démocratique qui traverse aujourd’hui la diaspora libanaise du Venezuela, partagée entre la douleur, la mémoire d’un pays perdu et le fragile espoir d’une renaissance. (AFP)
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  • Longtemps perçue comme discrète et largement apolitique, la communauté syro-libanaise du Venezuela s’est pourtant retrouvée, au fil du temps, prise dans les soubresauts idéologiques et géopolitiques de son pays d’accueil
  • À partir des années 1960, une partie de la diaspora s’engage dans les grands combats de l’époque : soutien aux indépendantistes algériens, fascination pour la révolution cubaine, défense active de la cause palestinienne

PARIS: La présence arabe en Amérique du Sud ne date pas d’hier. Elle remonte au XIXᵉ siècle, lorsque des commerçants libano-syriens, majoritairement chrétiens, quittent l’Empire ottoman pour tenter leur chance sur le continent latino-américain.

Au fil des décennies, cette immigration s’enracine durablement, se structure et s’élargit. Après la Seconde Guerre mondiale et la fin du mandat français en Syrie et au Liban, de nouvelles vagues migratoires viennent renforcer cette diaspora, notamment au Venezuela, devenu l’un de ses principaux foyers.

Longtemps perçue comme discrète et largement apolitique, la communauté syro-libanaise du Venezuela s’est pourtant retrouvée, au fil du temps, prise dans les soubresauts idéologiques et géopolitiques de son pays d’accueil. À partir des années 1960, une partie de la diaspora s’engage dans les grands combats de l’époque : soutien aux indépendantistes algériens, fascination pour la révolution cubaine, défense active de la cause palestinienne.

Cette politisation progressive s’accentue avec l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez, puis de son successeur, Nicolás Maduro. Certaines figures issues de cette diaspora ont accédé aux plus hautes sphères du pouvoir vénézuélien, à l’image de l’ancien vice-président Tareck El Aissami, d’origine libano-syrienne. Fils du fondateur du parti Baas au Venezuela et petit-neveu de l’un de ses fondateurs en Syrie, il incarne cette porosité entre trajectoires migratoires, idéologies moyen-orientales et pouvoir chaviste. Aujourd’hui, il est visé par des sanctions américaines pour blanchiment d’argent et liens présumés avec le Hezbollah. Son parcours cristallise les soupçons pesant sur certaines connexions politico-sécuritaires entre Caracas et le Moyen-Orient.

Autre nom cité par Washington : celui du diplomate Ghazi Nasr al-Din, accusé d’avoir facilité le financement du Hezbollah et la délivrance de faux passeports vénézuéliens.

Pourtant, réduire la diaspora libanaise du Venezuela à ces figures controversées serait profondément réducteur. Dans l’ombre des scandales et des sanctions, cette communauté est avant tout composée d’entrepreneurs, de commerçants, de médecins, d’ingénieurs et de familles qui ont contribué de manière décisive au développement économique du pays.

Rodríguez Khalaf, entrepreneur dans le bâtiment public, interrogé par téléphone par Arab News en français, est d’origine libanaise mais natif de Caracas, où sa famille s’est installée il y a plusieurs décennies. Il se souvient avec amertume de la rupture provoquée par le chavisme :
« Il y avait quarante ans de démocratie. Et puis, en 1998, tout a basculé. Ils ont perdu, mais ils ont volé l’accord. »

Cet ingénieur a longtemps travaillé avec les autorités sur de grands projets d’infrastructures. « Il y a quinze ans, j’ai décidé de ne plus travailler avec le gouvernement. La corruption était partout. On ne pouvait plus obtenir un contrat sans intermédiaire. »

Comme beaucoup, il pointe l’effondrement d’un État rongé par la corruption, le narcotrafic et la mauvaise gestion des ressources pétrolières. « Le Venezuela n’est pas un pays producteur de drogue, mais un pays de transit. Et tout le monde le sait », assure-t-il. Le résultat est une crise économique et sociale d’une ampleur inédite, qui a poussé près de six millions de Vénézuéliens à l’exil, y compris au sein de la diaspora libanaise, pourtant historiquement bien intégrée.

Magali Chahine, ancienne journaliste, également née à Caracas dans une famille libanaise, évoque avec émotion le Venezuela de son enfance : « C’était un pays libre, prospère. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on voit aujourd’hui. »

Si elle a étudié à l’étranger avant de s’installer aux États-Unis, elle reste profondément attachée à son pays natal. « Toute ma famille est partie à cause de la situation. Mais dès que je pourrai y retourner, j’irai. J’en ai très envie. » Malgré tout, elle refuse le fatalisme : « Rien ne peut être pire que Maduro. J’ai beaucoup d’espoir, même si cela prendra du temps. »

L’annonce spectaculaire, début 2026, de la capture de Nicolás Maduro par les États-Unis a ravivé ces espoirs mêlés d’effroi parmi les Vénézuéliens, dont fait partie cette diaspora.

Giorgio Nahas, jeune étudiant, décrit une communauté marquée par la peur : « On vit avec cette psychose permanente. Si le régime apprend que vous parlez, ce sont vos proches qui paient. »

Le fracas des bombes et les premières heures de l’opération américaine ont d’abord suscité la terreur, puis, pour certains, un soulagement inattendu. « Je ne soutiens pas Trump, mais pour cet acte précis, je suis d’accord. On n’a jamais été écoutés pendant presque trente ans. »

Pour Nohad Achkar, elle aussi étudiante, l’essentiel est ailleurs : « Après trente années comme celles-là, les Vénézuéliens méritent au moins une chose : choisir eux-mêmes leur président. »

Au-delà des règlements de comptes et des procès à venir, c’est cette aspiration démocratique qui traverse aujourd’hui la diaspora libanaise du Venezuela, partagée entre la douleur, la mémoire d’un pays perdu et le fragile espoir d’une renaissance.


Le droit de manifester "attaqué" au Royaume-Uni, déplore Human Rights Watch

Un manifestant montre un message à travers la vitre d'un fourgon de police après avoir été arrêté lors d'une manifestation « Lift The Ban » (Lève l'interdiction) en soutien au groupe interdit Palestine Action, appelant à la levée de l'interdiction récemment imposée, sur Parliament Square, dans le centre de Londres, le 6 septembre 2025. (AFP)
Un manifestant montre un message à travers la vitre d'un fourgon de police après avoir été arrêté lors d'une manifestation « Lift The Ban » (Lève l'interdiction) en soutien au groupe interdit Palestine Action, appelant à la levée de l'interdiction récemment imposée, sur Parliament Square, dans le centre de Londres, le 6 septembre 2025. (AFP)
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  • Human Rights Watch alerte sur une érosion du droit de manifester au Royaume-Uni, dénonçant des lois jugées répressives et contraires aux obligations internationales en matière de droits humains
  • L’ONG critique l’inaction du gouvernement de Keir Starmer et s’inquiète de nouvelles restrictions visant les manifestations pacifiques, y compris via l’usage de lois antiterroristes

LONDRES: Le droit de manifester est "attaqué" au Royaume-Uni après l'adoption de mesures "répressives" qui ont progressivement durci les conditions et les sanctions appliquées aux manifestations pacifiques, dénonce l'ONG Human Rights Watch (HRW) dans un rapport publié jeudi.

Intitulé "Faire taire la rue: le droit de manifester attaqué au Royaume-Uni", ce rapport déplore la mise en place de "restrictions antidémocratiques" au droit de manifester "en violation des obligations internationales en matière de droits humains" du pays.

"Nous voyons une érosion des droits démocratiques fondamentaux se produire sous nos yeux" et "il est absolument crucial d'enrayer cette spirale", a déclaré à l'AFP Yasmine Ahmed, directrice de HRW au Royaume-Uni.

L'ONG déplore que le gouvernement travailliste de Keir Starmer, arrivé au pouvoir en juillet 2024, ne soit pas revenu sur deux lois adoptées sous les précédents gouvernements conservateurs en 2022 et 2023, qui ont par exemple baissé le seuil de définition du trouble à l'ordre public afin de faciliter les arrestations, ou encore permis des arrestations préventives.

Ces lois faisaient suite notamment à la multiplication des actions des groupes écologistes Extinction Rebellion et Just Stop Oil, durant lesquelles leurs militants bloquaient des axes routiers ou s'attachaient à des bâtiments.

Elles ont abouti à davantage d'arrestations, d'inculpations et dans certains cas à l'imposition de peines de prison de plusieurs années, là où précédemment les manifestants n'auraient écopé que d'amendes ou de peines avec sursis, souligne HRW.

Et l'ONG s'inquiète des nouvelles restrictictions prévues dans le projet de loi sur la criminalité et la police (en cours d'examen au Parlement, ndlr) du gouvernement de Keir Starmer, lui-même ancien avocat des droits humains.

Ce texte prévoit des mesures pour réprimer les personnes dissimulant leur visage durant une manifestation, ou encore pour restreindre les rassemblements devant les lieux de culte.

HRW dénonce aussi "le détournement sans précédent de la législation sur le terrorisme, pour cibler et criminaliser des manifestations pacifiques".

En juillet dernier, le gouvernement a interdit le groupe propalestinien Palestine Action en l'inscrivant sur la liste des organisations terroristes, après qu'il a vandalisé une base de l'armée de l'air. Plus de 2.300 personnes ayant manifesté contre cette décision ont depuis été arrêtées.

En octobre, le Conseil de l'Europe a appelé le Royaume-Uni à préserver la liberté de manifester et recommandé un examen complet du cadre juridique relatif aux manifestations afin de s'assurer de sa conformité avec ses obligations internationales.