La bataille de la conscience dans le monde arabe

 L'avènement des plateformes de médias sociaux a révolutionné la diffusion de l'information dans le monde arabe. (AFP/File Photo)
L'avènement des plateformes de médias sociaux a révolutionné la diffusion de l'information dans le monde arabe. (AFP/File Photo)
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Publié le Lundi 05 janvier 2026

La bataille de la conscience dans le monde arabe

La bataille de la conscience dans le monde arabe
  • À l'ère contemporaine, la conscience représente une force essentielle qui façonne les trajectoires des sociétés et des nations
  • Cependant, la "bataille pour la conscience", comme on l'appelle souvent, n'est pas accessible à tous les individus, car elle exige des compétences analytiques et cognitives avancées qui ne sont pas universellement possédées

À l'ère contemporaine, la conscience représente une force essentielle qui façonne les trajectoires des sociétés et des nations. Définie comme la capacité d'appréhender la réalité dans son intégralité par une analyse méticuleuse de ses détails et de ses complexités, et la déduction d'idées éclairées, elle sert de fondement à la prise de décisions rationnelles.

Cependant, la "bataille pour la conscience", comme on l'appelle souvent, n'est pas accessible à tous les individus, car elle exige des compétences analytiques et cognitives avancées qui ne sont pas universellement possédées.

Dans le monde arabe, les dernières décennies ont été marquées par une profonde transformation sous l'impulsion des plateformes de médias sociaux et des nouveaux médias, qui ont considérablement renforcé la conscience collective. Néanmoins, ces outils sont devenus des armes à double tranchant, exploitées par des entités politiques et des groupes organisés aux agendas variés pour diriger l'opinion publique et modeler la conscience en fonction de leurs intérêts.

Cet article examine cette dynamique, en soulignant le rôle essentiel des perspectives équilibrées et des contributions des intellectuels honnêtes et des institutions de recherche pour relever ces défis.

L'avènement des plateformes de médias sociaux, notamment TikTok, Facebook, X (anciennement Twitter) et Instagram, a révolutionné la diffusion de l'information dans le monde arabe. Avant leur adoption généralisée, l'accès aux nouvelles et aux connaissances était largement confiné aux médias traditionnels, souvent soumis à des contrôles gouvernementaux ou économiques.

Aujourd'hui, ces plateformes permettent à des millions d'utilisateurs de partager des contenus en temps réel, ce qui permet de mieux faire connaître les enjeux locaux et mondiaux. Par exemple, la prolifération des vidéos et des messages a permis au public de mieux comprendre les droits civils, qui englobent l'éducation, la justice sociale et la participation politique. Cela a également alimenté les aspirations vers les modèles des nations avancées, où les citoyens sont témoins de représentations vivantes des libertés et du progrès en Europe et en Amérique du Nord.

D'un point de vue scientifique, cet impact peut être expliqué par la théorie de la diffusion de l'information, telle qu'articulée par Everett Rogers, qui postule que les innovations, y compris les idées politiques, se répandent plus rapidement via les réseaux sociaux que via les médias conventionnels. Dans le contexte arabe, cela a élevé la conscience collective, rendant les populations plus informées des événements internationaux, tels que les conflits ou le changement climatique, et mieux équipées pour les relier aux réalités nationales. Néanmoins, cette diffusion rapide comporte des risques inhérents, car la désinformation peut se propager avec la même rapidité.

À mesure que l'influence des médias sociaux s'est accrue, les entités politiques et les groupes organisés ont reconnu leur potentiel en tant qu'outil d'orientation et de polarisation. Ces acteurs sont entrés dans l'arène avec des ressources dépassant celles des utilisateurs ordinaires, employant des algorithmes sophistiqués, des campagnes payantes et des robots automatisés pour amplifier le contenu. Par conséquent, les plateformes destinées à un dialogue ouvert sont souvent devenues des instruments de propagande ciblée. Le concept de chambre d'écho, par exemple, décrit comment les algorithmes filtrent le contenu pour renforcer les opinions existantes, intensifiant ainsi la polarisation et diminuant la conscience équilibrée.

Dans le monde arabe, cette exploitation a conduit à un brouillage de la vérité et du mensonge, le doute étant systématiquement utilisé pour saper les opinions dissidentes. Distinguer les informations fiables de la désinformation exige des compétences analytiques raffinées, telles que la vérification des sources et la contextualisation historique. Cette complexité rend la bataille pour la conscience de plus en plus ardue, en particulier dans le cadre de campagnes organisées visant à déformer la réalité.

Les événements du "printemps arabe", qui ont débuté en 2011, constituent un exemple frappant de cette dynamique. Dans un premier temps, les médias sociaux ont joué un rôle crucial dans la mobilisation des protestations et la sensibilisation aux droits. En Tunisie et en Égypte, les militants ont utilisé Facebook et Twitter pour documenter les violations et rallier les foules, contribuant ainsi au renversement des régimes autoritaires. À cette époque, la conscience était ancrée dans une compréhension globale des réalités socio-économiques, notamment du chômage et de la corruption, associée à des visions d'un avenir désiré.

La diffusion rapide de l'information comporte des risques inhérents, car la désinformation peut se propager avec la même rapidité.

Turki Faisal Al-Rasheed

Cependant, des forces externes et internes sont rapidement intervenues pour réorienter ces mouvements. En Libye et en Syrie, les plateformes ont été utilisées pour faire de la contre-propagande, transformant des soulèvements pacifiques en conflits prolongés. Plus d'une décennie plus tard, les nations touchées sont aux prises avec l'effondrement économique et l'instabilité politique, avec une conscience publique fragmentée par des récits concurrents. Ce cas souligne comment les nouveaux médias peuvent, dans un premier temps, susciter des changements positifs, mais risquent d'avoir des effets dévastateurs s'ils ne sont pas gérés avec soin.

Ce défi rappelle les œuvres littéraires classiques qui ont exploré les troubles de la conscience dans des contextes historiques similaires, comme le roman d'Italo Svevo "La conscience de Zeno", paru en 1923. Le récit suit Zeno Cosini, un commerçant de Trieste qui, sur les conseils de son psychiatre, entreprend d'écrire ses mémoires pour vaincre son tabagisme. Ce qui se passe est une profonde excavation de doutes psychologiques et de conflits moraux, reflétant la crise de l'humanité moderne dans un contexte de flux sociétal.

Svevo a su capter les bouleversements du passage de l'Italie à l'ère industrielle, où l'érosion des valeurs traditionnelles se heurte à l'émergence de fractures psychologiques et à une perte généralisée de l'équilibre intérieur. Zeno incarne l'archétype de l'individu qui analyse à outrance, prisonnier d'une introspection paralysante, d'un isolement et d'une indécision chronique, tandis que le roman dissèque les dilemmes éthiques nés de l'érosion des idéaux civiques à une époque dominée par la mécanisation.

Pierre angulaire intemporelle de la littérature mondiale, "La conscience de Zénon" a élargi la portée du roman italien au-delà du romantisme éthéré de Gabriele D'Annunzio, embrassant un réalisme austère et philosophique qui a résisté aux torrents nihilistes de l'expressionnisme. Il met en lumière un malaise universel qui transcende les frontières et résonne profondément dans le paysage numérique d'aujourd'hui. Tout comme Zénon était aux prises avec son moi fragmenté, les individus du monde arabe naviguent aujourd'hui sous un assaut d'informations qui érodent l'équilibre personnel et collectif, exigeant la poursuite délibérée d'une vision équilibrée pour retrouver la clarté et l'unité.

Actuellement, les conflits dépendent de plus en plus du contrôle de la conscience, comme le montrent les différends régionaux au Moyen-Orient. Les nouveaux médias sont utilisés pour façonner les opinions par le biais de campagnes de diffamation ou de récits nationalistes. Le public arabe éprouve des difficultés à discerner les faits de la fabrication, ce qui nécessite un examen rigoureux des détails. Dans ce contexte, la contribution d'auteurs honnêtes, d'experts et de centres de recherche devient indispensable. Ces entités doivent donner la priorité à une représentation objective de la réalité, sans distorsion ni excès, fondée sur la pensée rationnelle plutôt que sur l'émotion.

Par ailleurs, certains dirigeants arabes doivent réévaluer les politiques qui étaient adaptées à l'ère pré-internet mais qui sont aujourd'hui inefficaces. Ces approches, souvent alignées sur des intérêts extérieurs comme ceux de Washington, ont exacerbé les crises. La science politique affirme que la perception du public peut devenir la réalité, car les perceptions, parfois illusoires, peuvent influencer les résultats plus profondément que les faits eux-mêmes.

Pour atténuer ces difficultés, les systèmes éducatifs devraient mettre l'accent sur les compétences critiques, notamment l'analyse des sources et la compréhension des algorithmes. Les gouvernements arabes devraient soutenir les institutions de recherche indépendantes qui produisent des études impartiales pour guider les publics. Individuellement, les citoyens peuvent adopter des approches méthodiques, telles que la vérification croisée de plusieurs sources avant d'accepter une information.

En conclusion, la bataille pour la conscience reste essentielle pour le progrès du monde arabe, exigeant des efforts collectifs pour contrer l'exploitation des nouveaux médias. En s'appuyant sur une vision équilibrée et un raisonnement scientifique, les sociétés arabes peuvent réaliser leurs aspirations à la liberté et au progrès, en transcendant la polarisation et la tromperie. Une perception positive, ancrée dans la vérité, est la clé d'une transformation positive de la réalité.

Turki Faisal Al-Rasheed est professeur auxiliaire au College of Agriculture, Life and Environmental Sciences de l'université de l'Arizona, dans le département d'ingénierie des biosystèmes. Il est l'auteur de "Agricultural Development Strategies : The Saudi Experience".

X : @TurkiFRasheed

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com