Dans les moments de grands bouleversements, les projets les plus dangereux ne se présentent pas comme des menaces, mais sous un langage qui paraît rationnel et trompeusement séduisant. C’est précisément ce que propose Mohammad Javad Zarif, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Iran et négociateur en chef de l’accord nucléaire de 2015, dans son article publié le 3 avril dans Foreign Policy sous le titre « How Iran Should End the War ». Zarif ne cherche pas tant à justifier le comportement de l’Iran qu’à le redéfinir : d’une source persistante de menace, il en fait un partenaire indispensable à la stabilité. Ce glissement sémantique constitue le vrai danger.
Le problème ne réside pas dans les propositions avancées, mais dans la logique qui les sous-tend. L’article ne propose pas un règlement ; il reformule la question elle-même. La question n’est plus de contenir la menace, mais de coexister avec elle. Ici, la menace cesse d’être un problème à éliminer pour devenir une réalité à gérer. Ce changement peut sembler mineur dans les mots, mais il est fondamental dans ses conséquences.
Zarif fonde son argumentation sur une affirmation plus profonde : l’Iran serait une victime de l’agressivité, et non un instigateur de tensions. Cet argument s’effondre dès qu’on le replace dans son contexte. L’Iran se présente comme opprimé, alors qu’il a passé des décennies à construire un réseau de proxys terroristes dans quatre pays, à mener des guerres par procuration et à soutenir chaque acteur menaçant la stabilité régionale, du Hezbollah aux Houthis. Réduire le conflit à un seul moment militaire ne change rien à sa nature cumulative.
De la même manière, Zarif évoque les échecs américains : le retrait de l’accord de 2015, la politique de « pression maximale » et l’envoi de négociateurs qu’il qualifie d’incompétents. Il utilise ces faits pour légitimer sa position.
Ces faits sont réels et indéniables, mais les invoquer pour justifier l’absence de réforme fondamentale du comportement iranien relève du sophisme. Les échecs de l’autre partie n’excusent pas les actions de l’Iran. Téhéran dénonce la trahison de l’Occident, mais n’a jamais cessé de développer ses missiles ni de soutenir ses proxys, ni pendant les années de l’accord, ni après.
Cet argument perd encore plus en crédibilité quand on considère sa source. Dans un enregistrement audio divulgué en 2021, Zarif a explicitement admis que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) sapait systématiquement son travail diplomatique. « Le terrain », a-t-il déclaré, imposait son agenda à la diplomatie, et non l’inverse. Autrement dit, Zarif lui-même a reconnu que l’Iran comptait deux centres de décision : l’un qui négocie, l’autre qui attise les conflits.
Cette révélation soulève une question directe : qui garantit que ce que prépare le premier centre ne sera pas annulé par le second ? Comment peut-il présenter un projet de paix au monde alors qu’il a admis n’avoir jamais eu le contrôle réel sur les outils du conflit ?
Pour comprendre cet argument, il faut revenir au moment fondateur du régime des mollahs en Iran. La crise des otages à l’ambassade américaine de Téhéran n’était pas un incident isolé ; elle a établi un modèle d’utilisation des crises comme outils de négociation. Depuis, le régime iranien n’a jamais vraiment abandonné cette équation. Il l’a reproduite par divers moyens : proxys armés, opérations indirectes et dénis officiels, le tout assorti de gains stratégiques.
S’engager à ne pas chercher à se doter de l’arme nucléaire en échange d’une levée complète des sanctions n’est pas une équation équilibrée. C’est une renégociation d’une obligation existante, déjà ancrée dans les règles de l’ordre international.
Le cœur de l’article repose sur une prémisse centrale : l’Iran a résisté. Cette résistance, selon Zarif, confère à l’Iran une position de négociation avancée qui justifierait l’acceptation de ses conditions. Mais la résistance ne signifie pas la supériorité, et la perpétuation d’un conflit ne signifie pas sa résolution. L’incapacité d’une partie à mettre fin à une confrontation par la force reflète un équilibre d’usure, et non une supériorité permettant d’imposer des termes politiques. La différence entre ces deux situations est fondamentale dans toute négociation sérieuse.
De même, l’affirmation selon laquelle les programmes nucléaire et balistique sont à l’abri de la destruction, et doivent donc être traités comme un fait accompli, ignore un point clé. Exclure ces programmes de tout cadre de négociation n’est pas un signe de force, mais la preuve qu’ils sont au cœur de la crise. Aucun accord partiel ne peut contourner ce cœur.
Cette contradiction apparaît clairement dans la proposition de Zarif concernant le détroit d’Ormuz. Il suggère d’ouvrir le détroit dans le cadre d’un accord global, mais présente une équation inversée. La partie qui a fermé cette voie maritime vitale en temps de guerre demande que cette fermeture soit utilisée comme un atout de négociation pour obtenir des concessions politiques.
La sécurité du détroit ne repose pas sur cette logique. Elle dépend plutôt d’un cadre institutionnel dirigé par les États du Golfe, en vertu de leur géographie et de leurs intérêts directs, et soutenu par des partenariats internationaux capables de protéger les chaînes d’approvisionnement. Faire de l’Iran le garant de ce qu’il a lui-même perturbé n’est pas une solution, mais une reformulation du problème sous une autre apparence.
Il en va de même pour le dossier nucléaire. S’engager à ne pas chercher à se doter de l’arme nucléaire en échange d’une levée complète des sanctions n’est pas une équation équilibrée. C’est une renégociation d’une obligation existante, déjà ancrée dans les règles de l’ordre international. Plus dangereusement, cet argument ignore totalement le programme de missiles balistiques et de drones. Ce programme est l’outil réel de dissuasion et de pression, géré par les Gardiens de la révolution de manière indépendante de tout diplomate, y compris Zarif lui-même, comme il l’a admis.
La discussion se limite au nucléaire, tandis que les autres instruments d’hégémonie restent en dehors de tout engagement explicite. Ce n’est pas une omission, mais un choix visant à préserver l’essence du pouvoir tout en offrant une concession cosmétique sur un seul dossier.
Cet argument porte aussi une menace implicite à l’égard des États du Golfe : compter sur les États-Unis ne suffit plus pour assurer leur sécurité. La solution, selon Zarif, passerait par une entente avec l’Iran, et non autour de lui. Ce message exploite les craintes réelles des États du Golfe face aux fluctuations de la politique américaine, mais propose une solution pire que le problème.
Diversifier les partenariats stratégiques renforce la stabilité et ne l’affaiblit pas. Le problème n’est pas la nature du partenaire international, mais la tentative de le remplacer par un acteur régional dont l’histoire a montré qu’il était la source même de la menace, et non un partenaire pour l’éviter.
Dans ce contexte, on ne peut ignorer le bilan qui place toute garantie iranienne sous un sérieux doute. Le régime iranien a traduit son hostilité en actions organisées et transfrontalières. Il a soutenu des proxys terroristes qui ont agi le 7 octobre 2023 et ciblé des civils israéliens à grande échelle après des années de financement et d’armement iraniens. Il a bombardé le centre communautaire juif de Buenos Aires en 1994, et des enquêtes judiciaires ont lié cet attentat à des réseaux connectés à Téhéran.
La vraie paix ne se construit pas en changeant l’image, mais en changeant le comportement.
Cette histoire n’est pas une digression dans le débat. Elle constitue la preuve la plus convaincante que ce que l’Iran propose aujourd’hui n’est pas une invitation à la paix, mais une tentative de reconditionner son rôle international sans révision authentique de sa structure subversive ni démantèlement de ses réseaux.
En définitive, cet argument n’offre pas une feuille de route vers la paix. Il redistribue les risques selon une formule qui semble moins coûteuse à court terme, mais qui porte un coût bien plus élevé à long terme. Chaque expérience passée où la pression a été relâchée sans changement fondamental de comportement s’est soldée par une reproduction de la crise, avec des outils plus sophistiqués et une influence élargie.
Ce qui semble être une solution pragmatique est, en réalité, un report du conflit à des conditions plus favorables à Téhéran. La vraie paix ne se construit pas en changeant l’image, mais en changeant le comportement. Rien, dans cet argument, sous une lecture honnête de ses propositions, ne va dans ce sens.
Par conséquent, tout règlement authentique ne peut ignorer trois réalités. Premièrement, la sécurité du Golfe se gère au sein de son système souverain, par le biais de partenariats stratégiques explicites fondés sur la répartition des rôles, et non sur leur monopole. Ces partenariats doivent inclure des puissances internationales capables d’assurer une dissuasion et une protection réelles.
Deuxièmement, la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz est protégée par un cadre institutionnel durable, incluant une présence militaire internationale organisée et une coordination avancée du renseignement, et non par des accords ponctuels avec la partie qui détient la clé de la perturbation.
Troisièmement, tout accord qui n’inclut pas l’arrêt du programme nucléaire, ainsi que des missiles, des proxys et des infrastructures subversives transfrontalières, avec des mécanismes de vérification internationaux réels et applicables, est un accord incomplet qui reporte la crise au lieu de la résoudre.
À ce stade, la question n’est plus de savoir si l’on peut faire confiance aux promesses de Téhéran. La question, plus urgente, devient : si l’alternative réelle repose sur des partenariats explicites garantissant la stabilité, qu’est-ce qui justifie d’accepter un argument qui réinstalle la source de la menace en tant que garant de la sécurité ?
Dr. Salem AlKetbi est un politologue émirati et ancien candidat au Conseil national fédéral.
NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.












