Une occasion rare de reconfigurer le régime iranien

Une femme iranienne portant le drapeau iranien se rassemble avec d’autres devant le parc Mellat de Téhéran le 2 avril 2026, lors du « Sizdeh Bedar » (Journée de la Nature), le 13ᵉ jour après le Nouvel An persan Nowruz. (AFP)
Une femme iranienne portant le drapeau iranien se rassemble avec d’autres devant le parc Mellat de Téhéran le 2 avril 2026, lors du « Sizdeh Bedar » (Journée de la Nature), le 13ᵉ jour après le Nouvel An persan Nowruz. (AFP)
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Publié le Vendredi 03 avril 2026

Une occasion rare de reconfigurer le régime iranien

Une occasion rare de reconfigurer le régime iranien
  • Une pression militaire seule ne suffit pas : un changement durable en Iran exige une transformation du système politico-religieux vers un modèle étatique pragmatique et centré sur les intérêts nationaux
  • Trois leviers clés sont identifiés : contrôle strict du nucléaire, limitation des capacités militaires offensives, et réforme économique réduisant le rôle des Gardiens de la révolution

Avec l’extension des récentes opérations militaires ciblées contre les centres de pouvoir au sein du régime iranien, la région est entrée dans une nouvelle phase de conflit. Après des années de négociations et de messages diplomatiques, la question n’est plus de savoir comment gérer la crise avec Téhéran, mais si ce moment peut mettre fin au gouvernement théocratique qui dirige l’Iran depuis 1979 et a plongé la région dans quatre décennies de tensions et d’instabilité.

Les mois précédant ces opérations ont été marqués par des discussions sensibles entre les États-Unis et l’Iran pour stopper les avancées du programme nucléaire iranien et limiter le développement des missiles balistiques. Mais ces efforts se sont heurtés à des retards répétés et à une résistance tenace. Alors que Téhéran négociait en apparence, il œuvrait en secret pour renforcer ses capacités nucléaires et balistiques, se rapprochant du seuil de l’arme atomique.

Avec la poursuite de cette stratégie, il est devenu évident que la diplomatie avait atteint ses limites. Négocier tout en laissant le programme nucléaire iranien progresser revenait à accorder au régime davantage de temps pour se rapprocher d’une capacité militaire nucléaire. Cela aurait dangereusement modifié l’équilibre des forces au Moyen-Orient et ouvert la voie à une course aux armements nucléaires généralisée.

Cependant, les expériences passées dans la région montrent que les frappes militaires seules ne changent pas le comportement d’un régime si sa structure politique et militaire peut reconstituer son pouvoir. Cibler des installations ou neutraliser des dirigeants peut affaiblir le régime, mais cela n’élimine pas le mécanisme qui lui permet de se reconstruire. Dans ce contexte, les récentes déclarations de responsables israéliens indiquent un changement dans la nature de la dissuasion. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a affirmé : « Tout dirigeant nommé par le régime terroriste iranien pour poursuivre et diriger le plan visant à détruire Israël [...] sera une cible à éliminer. »

Ce message signifie que le conflit ne se limite plus à la seule frappe des capacités militaires, mais vise également les centres de décision qui animent cet effort.

La véritable question aujourd’hui n’est pas de savoir comment porter le prochain coup, mais comment empêcher le régime iranien de reconstituer sa capacité à menacer la région. Une voie réaliste ne repose pas sur le renversement de l’État iranien ou sa poussée vers le chaos. Elle consiste plutôt à modifier la nature du système politico-religieux au sein de l’État, afin que l’Iran passe d’un projet idéologique de conflit régional à un État-nation agissant selon les intérêts de sa population et la stabilité de son environnement.

Pour parvenir à ce changement, la pression militaire seule ne suffit pas. Il faut un plan politique et stratégique fondé sur plusieurs axes intégrés. Le premier axe concerne le programme nucléaire. Réduire les niveaux d’enrichissement ou geler certaines activités ne sera pas suffisant. Il est nécessaire de réduire le nombre de réacteurs en fonctionnement au strict minimum pour des usages civils et de soumettre tout développement nucléaire futur à un régime de surveillance stricte, conformément aux conditions des cadres de coopération nucléaire connus sous le nom d’« Accords 123 ».

En réalité, la question n’est plus une dispute technique sur les pourcentages d’enrichissement, mais le risque de voir réapparaître un programme nucléaire militaire capable de menacer toute la région. Comme l’a souligné le président Donald Trump : « Un régime iranien doté de missiles à longue portée et d’armes nucléaires représenterait une menace grave pour chaque Américain. »

Le deuxième axe vise à mettre fin aux capacités militaires offensives que le régime iranien a utilisées pendant des années comme outil de pression régionale. Il est impossible d’envisager une stabilité durable au Moyen-Orient tant que le programme de missiles iraniens et les systèmes de drones offensifs transfrontaliers persistent. Il est nécessaire de mettre un terme à ce programme et de limiter les capacités militaires à un cadre purement défensif.

Le troisième axe concerne la structure économique qui a permis au régime de financer ses politiques étrangères. Les Gardiens de la révolution n’étaient pas seulement une institution militaire, mais un vaste réseau économique qui a permis au régime de financer ses activités régionales en dehors du cadre des institutions étatiques. Transférer ces actifs économiques vers un cadre civil transparent et les soumettre à la supervision de l’État constitue une étape fondamentale pour séparer l’économie nationale du projet idéologique qui a gouverné l’Iran pendant des décennies.

Le facteur le plus sensible dans cet effort reste les revenus pétroliers. Les recettes énergétiques ont financé une grande partie des politiques d’expansion et de conflit dans la région. Réorienter ces ressources vers l’économie nationale et le développement interne est une condition essentielle pour tout changement politique réel en Iran.

Cependant, toute modification de l’équation de sécurité régionale ne sera pas durable si la structure du pouvoir en Iran elle-même ne change pas. Les expériences historiques montrent que le comportement des États évolue lorsque la nature de leurs centres de décision se transforme.

L’avenir de cet effort ne peut donc se comprendre sans tenir compte de ce qui se passe à l’intérieur même de l’Iran. Avec l’intensification des pressions économiques et politiques, des discussions croissantes ont émergé au sein de la société iranienne sur l’avenir de la gouvernance et la nature du système. Après des décennies de domination de l’establishment religieux et sécuritaire sur les décisions politiques et économiques, de larges segments de la société iranienne aspirent désormais à un modèle de gouvernance différent, fondé sur l’efficacité économique et une gestion professionnelle de l’État, plutôt que sur une rhétorique idéologique.

Dans ce contexte, les appels se multiplient pour un modèle de gestion technocratique, où des élites économiques et administratives prennent en charge la gestion des institutions étatiques. Cela permettrait de séparer la gestion économique et le développement des conflits idéologiques qui ont marqué la politique iranienne pendant des décennies. Un tel changement ne signifie pas l’effondrement ou la désintégration de l’État. Au contraire, il pourrait être la voie la plus réaliste pour réintégrer l’Iran dans son environnement régional et dans l’économie mondiale.

L’État iranien dispose d’une société éduquée, d’une économie importante et d’une structure institutionnelle solide. Mais le principal problème des dernières décennies ne résidait pas dans les capacités de la société ou de l’État, mais dans la nature du système politique qui a orienté ces capacités vers un projet de conflit perpétuel avec la région et le monde.

L’Iran, en tant qu’État, possède tous les atouts pour devenir une force de stabilité et de développement dans la région. Pourtant, le régime des mollahs qui le dirige depuis la révolution a transformé ces potentiels en outils de conflit et de tension. Réorienter ces capacités vers le développement intérieur et économique de l’Iran pourrait être l’étape la plus importante de tout changement politique futur.

Les scénarios de rejet ou de division au sein du régime des mollahs restent possibles. Un rejet de ce plan signifierait la poursuite des pressions, des frappes et des coûts économiques et militaires croissants pour le régime. Une division interne, en revanche, pourrait ouvrir la voie à un changement de pouvoir sans effondrement des institutions étatiques. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas une simple séquence militaire de plus, mais une rare opportunité politique de redéfinir le rôle de l’Iran dans la région.

À mon avis, une telle opportunité pourrait ne pas se représenter avant des décennies. Si cette chance de modifier la nature du système politique iranien n’est pas saisie, le Moyen-Orient pourrait se retrouver, dans quelques années, face au même régime, ayant reconstitué son pouvoir sous une forme encore plus dangereuse et complexe. 

Dr. Salem AlKetbi est un politologue émirati et ancien candidat au Conseil national fédéral.

X: @salemalketbieng

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.