Comment le monde entérine le chantage de Téhéran

Depuis 1979, le comportement du régime des mollahs n’a rien d’aléatoire ni d’impulsif. Il suit une formule calculée, affinée au fil du temps : le terrorisme comme tactique, les milices supplétives comme armes, le programme nucléaire comme monnaie d’échange et le détroit d’Ormuz comme levier. (AFP)
Depuis 1979, le comportement du régime des mollahs n’a rien d’aléatoire ni d’impulsif. Il suit une formule calculée, affinée au fil du temps : le terrorisme comme tactique, les milices supplétives comme armes, le programme nucléaire comme monnaie d’échange et le détroit d’Ormuz comme levier. (AFP)
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Publié le Lundi 04 mai 2026

Comment le monde entérine le chantage de Téhéran

Comment le monde entérine le chantage de Téhéran
  • Le premier test est survenu pendant la guerre des pétroliers des années 1980, lorsque l’Iran a visé des navires commerciaux dans le Golfe et perturbé le trafic dans cette voie d’eau
  • Les réponses internationales sont restées limitées et temporaires, sans jamais produire une réelle dissuasion

Il est une question rarement posée au milieu du vacarme entourant la crise actuelle dans le détroit d’Ormuz : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment le régime des mollahs à Téhéran a-t-il atteint ce degré d’audace, prenant en otage un passage vital de l’économie mondiale, menaçant la sécurité de centaines de millions de personnes et transformant les voies maritimes internationales en instruments de chantage politique systématique ? La réponse ne tient pas à la force de l’Iran, mais au silence prolongé des autres et à un environnement international qui a permis à ce régime de s’étendre sans en payer le prix réel.

Depuis 1979, le comportement du régime des mollahs n’a rien d’aléatoire ni d’impulsif. Il suit une formule calculée, affinée au fil du temps : le terrorisme comme tactique, les milices supplétives comme armes, le programme nucléaire comme monnaie d’échange et le détroit d’Ormuz comme levier.

Le premier test est survenu pendant la guerre des pétroliers des années 1980, lorsque l’Iran a visé des navires commerciaux dans le Golfe et perturbé le trafic dans cette voie d’eau. Les réponses internationales sont restées limitées et temporaires, sans jamais produire une réelle dissuasion.

C’est alors que le régime iranien a appris sa première leçon : les menaces paient et le monde recule. Chaque fois que la communauté internationale s’orientait vers la confrontation, le régime rejouait la même tactique et le monde faisait un pas en arrière. Il s’agissait moins d’un calcul réfléchi que d’une dérobade politique face aux responsabilités, parce que le coût de l’affrontement a toujours semblé plus élevé que celui de l’attentisme.

À force de répétition, décennie après décennie, la dissuasion n’a pas seulement été affaiblie : elle a été vidée de sa substance, jusqu’à perdre son sens.

Salem Al-Ketbi

À force de répétition, décennie après décennie, la dissuasion n’a pas seulement été affaiblie : elle a été vidée de sa substance, jusqu’à perdre son sens. Le problème ne tient pas seulement à l’audace iranienne. C’est que le monde, par son silence et ses hésitations, a appris à Téhéran que le chantage fonctionne et que les menaces restent impunies — et l’Iran a bien retenu la leçon.

Pour comprendre cette érosion systématique, trois facteurs sont incontournables. Premièrement, le coût de la confrontation a été constamment surestimé, jusqu’à devenir un prétexte permanent pour reporter les décisions, au motif que toute action ferme déclencherait un chaos incontrôlable, alors même que l’histoire montre que l’attentisme coûte généralement plus cher que la fermeté.

Deuxièmement, les grandes puissances ont laissé leurs intérêts commerciaux de court terme primer sur la stabilité stratégique de long terme, ouvrant leurs marchés à l’Iran tout en fermant les yeux sur ses réseaux de financement du terrorisme.

Troisièmement, la conduite iranienne, fondée sur le déni, les attaques par procuration et l’escalade graduelle, a exploité cette hésitation et s’est enracinée. Elle a été traitée comme une nuisance gérable plutôt que comme un danger qu’il fallait démanteler et priver de ses instruments.

Dans ce contexte, le détroit d’Ormuz est devenu une arme stratégique. Cette voie maritime achemine chaque jour environ un cinquième du pétrole mondial et un quart du gaz naturel ; elle est bien plus qu’un simple couloir de navigation. Elle est vitale pour l’approvisionnement énergétique mondial. Sa fermeture frapperait durement les économies et mettrait en danger des centaines de millions de personnes parmi les plus vulnérables.

Lorsqu’un État voyou et terroriste peut menacer ce flux, il acquiert un sentiment d’impunité. Le régime des mollahs a cultivé ce sentiment pendant des décennies et s’en est servi pour dissuader toute velléité de lui demander des comptes.

L’Iran a entretenu sans coût réel son levier énergétique et l’a retourné contre le système international. Ce qui aggrave le problème, c’est que ce levier a été développé grâce à des technologies occidentales et à une expertise internationale, puis déployé contre ces mêmes partenaires pendant des décennies.

Les institutions internationales censées dissuader de tels actes se sont contentées de condamnations sans effet et de résolutions non appliquées. Les grandes puissances au Conseil de sécurité de l’ONU ont préféré les accords commerciaux à l’affrontement d’un danger qui grandissait sous leurs yeux, année après année. Résultat : une inaction prolongée. Chaque recul n’a pas réduit la menace iranienne ; il l’a rendue plus complexe et plus dangereuse, jusqu’à transformer des risques maîtrisables en une crise insoutenable.

Puis le régime des mollahs s’est heurté à ce qu’il n’avait pas anticipé. Les conditions ont changé, non parce que le monde serait devenu plus vertueux, mais parce que la pression accumulée est devenue intolérable. Un dirigeant à l’approche différente est arrivé à la Maison-Blanche. Le président Donald Trump a rejeté l’endiguement du risque au profit de la suppression de la capacité à le créer. Son administration a adopté une politique refusant que des voies maritimes vitales restent soumises au chantage et considérant les menaces contre la navigation et l’énergie comme une ligne rouge appelant un coût immédiat.

Ce changement n’avait rien de théorique. Il a montré, pour la première fois dans l’histoire du régime, que l’escalade aurait un prix, que les acteurs voyous n’étaient pas à l’abri et qu’une pression résolue pouvait produire des effets.

Aujourd’hui, le détroit d’Ormuz n’est plus un instrument de pression à sens unique pour l’Iran. Le monopole de la menace a pris fin.

Salem Al-Ketbi

L’enjeu n’est pas de soutenir ou de s’opposer à ce tournant politique. Ce qui compte, c’est qu’un moment historique se dessine — et le manquer relèverait d’un défaut de lucidité, non d’un choix partisan.

Aujourd’hui, le détroit d’Ormuz n’est plus un instrument de pression à sens unique pour l’Iran. Le monopole de la menace a pris fin. La voie d’eau que le régime des mollahs considérait comme un outil permanent de chantage est devenue un test de détermination internationale élargie, emmenée par Washington et rejointe par des États de la région, au premier rang desquels les Émirats arabes unis. Les Émirats s’emploient à redéfinir les règles du détroit, en passant de la tolérance de la menace à l’imposition d’une posture de dissuasion ferme garantissant la liberté de navigation, par la force si nécessaire.

L’Iran vient d’être privé de l’arme la plus dangereuse sur laquelle il s’appuyait depuis des décennies. Ce moment offre une véritable occasion de fixer de nouvelles règles d’engagement et de faire comprendre au monde que la stabilité ne s’obtient pas en accommodant les régimes voyous, mais en coupant leurs soutiens vitaux et en démantelant leurs mécanismes de pression avec une détermination constante.

En somme, ce que nous observons dans le détroit d’Ormuz n’est pas un incident soudain. C’est l’aboutissement de politiques menées par le régime des mollahs pendant des décennies, rendues possibles par le silence international et par la négligence de gouvernements qui ont privilégié les gains de court terme à la sécurité de long terme. La responsabilité n’incombe pas seulement à l’auteur direct : elle s’étend à tous ceux qui ont contribué à créer les conditions lui permettant de s’étendre sans en payer le prix.

La question n’est plus de savoir quand cette crise prendra fin, mais pourquoi il a fallu si longtemps au monde pour comprendre qu’ignorer le mal ne le chasse pas. Cela lui donne le temps de s’enraciner, de se durcir et de s’affirmer pleinement.

Dr. Salem AlKetbi est un politologue émirati et ancien candidat au Conseil national fédéral.

X: @salemalketbieng

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.