PARIS: Leur influence réelle est difficile à évaluer, mais leur texte fait son petit effet. Des centaines de militaires dont 25 généraux à la retraite se sont invités dans le débat politique français, au mépris de leur devoir de réserve.
«L'heure est grave, la France est en péril», assurent-ils sans détour, décrivant le «délitement» du pays dans une tribune publiée sur le site «Place d'Armes».
«Nous sommes disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation», ajoutent-ils. «Si rien n'est entrepris, le laxisme continuera à se répandre (...), provoquant au final (...) l'intervention de nos camarades d'active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles (...)», promettent-ils dans ce texte mis en ligne mercredi, 60 ans après le putsch des généraux d'Alger (et 19 ans après la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle).
Le statut des signataires restait flou mardi. Sont-ils tous à la retraite ? Certains ont-ils été placés sur la liste à leur insu ? Combien de temps sont-ils restés sous l'uniforme ? Le ministère des Armées a indiqué mardi que des vérifications étaient en cours.
Mais la ministre Florence Parly a immédiatement «demandé au chef d'état-major d'appliquer les règles prévues dans le statut des militaires, c'est-à-dire des sanctions», a-t-elle déclaré sur la radio France Info. «L'immense majorité des militaires, j'aurais dit la totalité jusqu'à ce week-end, défend les valeurs républicaines, assure la protection des Français et la défense de la France conformément aux principes de neutralité et de loyauté» qui sont «au cœur de leur statut».
Mais l'affaire secoue l'échiquier politique, à un an de l'élection présidentielle. Tous les partis ont réagi, depuis le soutien volubile de Marine Le Pen jusqu'aux protestations de Jean-Luc Mélenchon, réclamant des sanctions.
«Pas un poids énorme»
Cette apparition d'officiers dans le débat politique n'est pas anodine. Même si les signataires ont moins de poids que les putschistes de 1961, comme le relève l'historien Nicolas Lebourg, «on se gardera de ne considérer ce texte que comme le signe de l'oisiveté des vieilles badernes à l'ère numérique».
Dans une tribune sur le site de Libération, ce spécialiste de l'ultradroite rappelle les liens idéologiques évidents entre cette dernière et certains signataires. «Si 20 généraux rêvent d'un 21 avril 1961 réussi, quelles leçons les démocrates peuvent-ils tirer de l'expérience passée ?», s'interroge-t-il, jugeant que «la République doit savoir former les membres de ses forces de sécurité au sens de la légalité et à l'idéal de l'égalité».
Parmi les exemples, le général Christian Piquemal, ex-patron de la Légion étrangère, radié en 2016 des cadres de l'armée pour avoir participé à une manifestation interdite contre les migrants à Calais. Piquemal est aussi un des Volontaires pour la France (VPF) du général Antoine Martinez, autre cosignataire, dont certains militants ont fondé l’Action des Forces Opérationnelles (AFO), récemment démantelée.
Ce n'est pas la première fois que des officiers s'immiscent dans le débat public. Lors de la présidentielle de 2017, le général Didier Tauzin avait tenté de se présenter, évoquant déjà «la perspective d'une guerre civile». Quant au général Pierre de Villiers, chef d'état-major jusqu'à sa démission en fanfare en 2017, il a depuis publié trois livres dont le dernier, fin 2020, a été interprété comme un programme politique en bonne et due forme.
Au gouvernement, des observateurs soulignent - non sans ironie - que les signataires ne font pas partie de «la crème de la crème». Et que seule Florence Parly réagirait officiellement pour ne pas faire leur jeu.
Quand Marine Le Pen leur demande de la rejoindre et non l'inverse, cela signifie qu'elle a «compris que les signataires n'ont pas un poids énorme» au sein de l'armée, confirme le politologue Jean-Yves Camus.
De fait, eux mêmes n'ont semble-t-il pas apprécié - du moins officiellement - de faire l'objet d'une telle récupération. Le site Place d'Armes a indiqué qu'il ne se sentait nullement engagé par les commentaires de Marine Le Pen.
«Notre site n'a pas pour but d'aiguiller ses membres vers un parti, chaque adhérent possède le discernement nécessaire pour trouver seul sa voie politique», rappelle Place d'Armes. »Il est pour le moins maladroit d'effectuer une opération de "racolage" pour des objectifs électoraux», ajoute-t-il. Tout en affirmant que le «combat commence à peine» pour «sauver notre pays de la destruction».







