Confiants, les talibans afghans attendent leur victoire après le départ des alliés

Des combattants talibans participent à un cours de formation aux premiers secours organisé par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), dans un hôpital du district d'Andar de la province de Ghazni (AFP)
Des combattants talibans participent à un cours de formation aux premiers secours organisé par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), dans un hôpital du district d'Andar de la province de Ghazni (AFP)
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Publié le Mercredi 23 juin 2021

Confiants, les talibans afghans attendent leur victoire après le départ des alliés

  • Les pourparlers inter-afghans débutés en septembre au Qatar piétinent. Pendant ce temps, les talibans profitent du retrait en cours des forces américaines pour gagner du terrain
  • Les talibans sont désormais présents dans presque toutes les provinces et encerclent plusieurs grandes villes

ANDAR : Ce n'est plus pour eux qu'une question de temps. Les talibans, qui se félicitent d'avoir "défait" les Américains, se préparent sur le terrain à reprendre le contrôle de l'Afghanistan en restaurant un régime ultra-rigoriste.

"Ces arrogants Américains pensaient qu'ils pouvaient éliminer les talibans", se moque le mollah Misbah, commandant des insurgés dans la province de Ghazni, dévastée par les combats dans le centre-est du pays.

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Dans cette photo d'archives, des militaires afghans marchent près de l'aéroport pendant les combats entre des militants talibans et les forces de sécurité afghanes à Kunduz le 1er octobre 2015. (AFP)

"Mais les talibans ont défait les Américains et leurs alliés. Et si Allah le veut, un régime islamique sera établi en Afghanistan quand les Américains seront partis", martèle auprès de l'AFP celui qui se présente comme le responsable de la santé publique pour les insurgés à Ghazni.

Dans les décombres de 20 ans de présence américaine en Afghanistan

BAGRAM: Accroupi en bordure de la route principale de Bagram, Mir Salam brasse de minuscules pièces de circuits électroniques dans la poussière. Toutes cassées. "Voilà ce que font les Américains, ils détruisent absolument tout!"

Le quadragénaire siège dans un amas de ferraille, de téléphones militaires sans combinés, de claviers d'ordinateur brisés, de bouteilles thermos sans bouchons, de pneus déchiquetés, de carcasses d'imprimantes et de prises de courant sans fil...  

A quelques kilomètres de là, l'armée américaine est en train d'évacuer sa plus grande base aérienne en Afghanistan, fréquemment attaquée par le passé, dans le cadre de son plan de retrait après 20 ans de présence militaire.

Le 1er juin, un responsable américain avançait un retrait prévu "dans les vingt jours".

Bagram, héritée de l'occupation soviétique à une cinquantaine de kilomètres au nord de Kaboul, sera rendue d'un jour à l'autre aux forces afghanes après avoir abrité depuis 2001 des dizaines de milliers de soldats occidentaux - et même une prison secrète.

2 800 recrues

"Les préparatifs sont en cours pour remettre intégralement le contrôle de la base aux forces de sécurité afghanes", assure le jeune gouverneur de Bagram, Lalah Shrin Raoufi.

"Nous avons commencé à recruter des soldats", d'autres viendront des autres provinces: au total, 2.800 hommes doivent prendre le relais, indique-t-il. "Nous prendrons ceux qui remplissent les critères".

En quittant les lieux, les forces de l'US Army font le grand ménage. Ce qui ne part pas avec eux, dans le ballet quotidien de dizaines de camions et d'avions cargo entamé depuis début mai, "ils le font exploser ou le brûlent", s'insurge Mir Salam.

"Bien sûr que je suis en colère! Ils ont tué nos parents, nos enfants dans cette guerre. Il y avait dans cette base plein de choses neuves, de quoi reconstruire 20 fois l'Afghanistan. Mais ils ont tout détruit".

Mohamad Amin abonde: "ils sont venus reconstruire notre pays mais maintenant ils le détruisent, ils auraient pu nous donner tout ça".

Les deux hommes louent 1.000 afghanis (12 dollars) par mois un modeste terrain grillagé pour fouiller les débris qu'ils récupèrent en espérant revendre le métal aux ferrailleurs.

Tout le long de la route, les entrepôts et les casses les plus imposantes sont gardés par des hommes en armes. Celle de Hajji Noor Rahman en est une, fermée par une lourde porte coulissante: "tout ce qui est réutilisable, les gens l'achètent".

Des milliers d'emplois perdus

Sur plusieurs dizaines de mètres carrés, s'empilent fauteuils de bureaux, écrans de télé, haltères et appareils de gym, piano électrique, branches de sapin et couronnes de Noël. Plusieurs kits d'aide de première urgence, éventrés, laissent échapper des poches à perfusion et pansements...

Tout ce qui fait le quotidien d'une base en opération extérieure sur laquelle vivent, se préparent au combat et se reposent jeunes soldats et officiers.

Abdul Basir, venu avec un ami depuis Kaboul, a déniché six portes métalliques gondolées, avec leur poignée ronde, qu'il a payées 1.200 afghanis pièce.

Un jeune homme exhume une paire de rangers de marque, à peine usée; un autre un ours en peluche et un mini ballon de rugby.

"Le retrait des troupes américaines va avoir un mauvais impact sur l'économie du pays et celle de Bagram", s'inquiète le gouverneur, qui se dit "pessimiste".

"Leur présence ici a fourni des emplois à des milliers et milliers d'Afghans", du mécanicien au boulanger. 

"J'ai rencontré les employés d'une société qui fournissait des vivres à la base, ils ont peur de perdre leur travail".

En revanche, assure-t-il, le plan de reprise en mains des lieux est fin prêt: "nous travaillons avec la police, l'armée et le NDS (les services de renseignement, ndlr) pour protéger la base et empêcher les attaques de l'ennemi", confie-t-il.

Car les talibans ne sont pas loin, entre la plaine de Chamalli voisine et les replis pentus qui soufflent leur voile de poussière sur la ville.

Pendant le mois de ramadan, ils ont attaqué une patrouille de l'armée nationale, glisse Hajji Noor Rahman qui conseille de ne pas s'attarder.

Les pourparlers inter-afghans débutés en septembre au Qatar piétinent. Pendant ce temps, les talibans profitent du retrait en cours des forces américaines pour gagner du terrain.

Depuis le lancement d'une nouvelle phase d'opérations début mai, ils ont pris le contrôle d'au moins une trentaine de districts sur environ 400.

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Dans cette photo d'archives, des enfants sont assis sur un mur au bord d'une route dans la vieille ville de Ghazni le 2 juin 2021. (AFP)

Le soutien aérien des Américains se raréfiant, les forces afghanes bataillent pour ravitailler de nombreux avant-postes encerclés par les insurgés, poussant les troupes à abandonner leurs positions, en particulier dans les campagnes.

Les talibans ont pris le contrôle de deux districts à Ghazni, une province-clef située entre deux routes importantes reliant Kaboul à Kandahar (sud), deuxième plus grande ville du pays.

Les talibans sont désormais présents dans presque toutes les provinces et encerclent plusieurs grandes villes.

Une stratégie inquiétante qu'ils ont appliquée dans les années 1990 pour s'emparer de la quasi-totalité du pays et installer leur régime, tombé après l'intervention américaine en 2001.

Des talibans confiants

Beaucoup redoutent qu'ils préparent une grande offensive sur les villes après le départ des Américains et de leurs alliés.

Le gouvernement assure que l'armée est capable de les repousser, insistant sur leurs faiblesses: manque d'armes lourdes et incapacité à résister aux frappes de l'aviation afghane.

Mais le mollah Misbah ne s'inquiète pas. Pour lui, la victoire sera celle des talibans dès que les troupes internationales auront achevé leur retrait --théoriquement au plus tard le 11 septembre, a indiqué le président américain Joe Biden.

"Une fois les Américains partis, il (le gouvernement) ne tiendra même pas cinq jours", assure le commandant.

Avec fierté, il guide l'AFP dans une clinique capturée par les insurgés dont les murs portent encore les stigmates des combats.

"Quand leurs maîtres seront défaits, les esclaves ne pourront plus battre l'Emirat islamique", se moque le taliban au turban blanc à propos de l'armée afghane, tout en donnant ses ordres par radio.

Le ministère de la Défense n'a pas souhaité faire de commentaire.

Selon un porte-parole des talibans à Peshawar (Pakistan) s'exprimant sous couvert d'anonymat, l'avenir de cette guerre se décidera au niveau des responsables.

"Il est normal que les commandants militaires souhaitent utiliser la force", glisse-t-il à l'AFP. "Mais les décisions sont prises tout en haut... par le conseil des dirigeants. Et les commandants obéiront".

Formation par la Croix-Rouge

Derrière le front, les talibans administrent au quotidien les zones qu'ils contrôlent.

Le mollah Misbah gère depuis deux ans, avec l'aide du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), par l'intermédiaire du Croissant-Rouge, la clinique arrachée par ses troupes au gouvernement.

Les habitants y reçoivent des médicaments et des soins. Les combattants talibans blessés y sont également soignés et rapidement évacués pour éviter les frappes aériennes.

La clinique offre également des formations aux premiers secours, dispensées par des employés du CICR --qui forment également les forces afghanes à Ghazni, conformément à la charte de neutralité de l'organisation.

"Ainsi, nous pouvons aider les blessés sur le champ de bataille", se félicite un combattant taliban.

Arborant longues barbes et portant fusils d'assaut AK-47 à l'épaule, les combattants talibans se mêlent aux villageois.

Un unique chemin de terre relie le district d'Andar à la ville de Ghazni, capitale de la province éponyme. Le long de la route, les champs et les maisons des agriculteurs sont parfois équipés de panneaux solaires alimentant des pompes d'irrigation.

Les seules femmes visibles portent la burqa, vêtement couvrant intégralement de la tête aux pieds.

«Aucune sécurité»

"L'émirat islamique n'a pas beaucoup de combattants blessés, la plupart des patients sont des civils touchés par les frappes aériennes des forces ennemies", assure le mollah Misbah. Mais rien n'étaye cette déclaration.

Talibans et gouvernement exagèrent régulièrement le nombre des victimes du camp adverse et s'accusent mutuellement de s'en prendre aux civils.

La présence croissante des talibans près de Ghazni fait craindre un possible assaut contre la capitale provinciale. Ce scénario s'est déjà produit en 2018, le bazar avait été détruit et de nombreux civils tués.

"Les talibans sont très près de la ville", s'inquiète Ahmad Rahim, un commerçant. "Il n'y a aucune sécurité ici", déplore-t-il.

Ghazni reste cependant vivante, avec ses marchés et ses embouteillages. Mais dès la nuit tombée, la plupart des magasins ferment et les tirs et bombardements résonnent au loin.

"Bientôt les Afghans pourront vivre heureux et libres", promet Qari Hafizullah Hamdan, un commandant taliban du district proche de Qarabagh.


Davos: Le ministre iranien des affaires étrangères dénonce «deux poids, deux mesures» après la révocation de son invitation 

 Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a accusé le WEF de faire deux poids deux mesures en annulant sa participation et en maintenant celle du président israélien. (File/AP)
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a accusé le WEF de faire deux poids deux mesures en annulant sa participation et en maintenant celle du président israélien. (File/AP)
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  • Araghchi a rejeté la décision, affirmant que sa participation avait été annulée "sur la base de mensonges et de pressions politiques"
  • Il a également fait référence à la participation de M. Herzog à Davos en janvier 2024 malgré les plaintes judiciaires déposées contre lui en Suisse pour la conduite de son pays pendant la guerre à Gaza, qui a tué environ 71 000 personnes

DUBAI : Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a critiqué le Forum économique mondial pour avoir annulé son invitation à la réunion annuelle de Davos en raison de la répression des récentes manifestations dans son pays, accusant le forum d'appliquer "un double standard flagrant" et de succomber aux pressions occidentales.

Le Forum économique mondial a confirmé que M. Araghchi ne participerait pas au sommet de cette année, qui se tient jusqu'au 23 janvier, en déclarant que "bien qu'il ait été invité à l'automne dernier, la perte tragique de vies civiles en Iran au cours des dernières semaines signifie qu'il n'est pas juste que le gouvernement iranien soit représenté à Davos cette année".

Dans un post sur X, Araghchi a rejeté la décision, affirmant que sa participation avait été annulée "sur la base de mensonges et de pressions politiques de la part d'Israël et de ses mandataires et apologistes basés aux États-Unis".

Le ministre iranien a critiqué ce qu'il a appelé le "deux poids deux mesures" du WEF pour avoir maintenu une invitation au président israélien Isaac Herzog malgré les accusations internationales de génocide des Palestiniens à Gaza.

Il a également fait référence à la participation de M. Herzog à Davos en janvier 2024 malgré les plaintes judiciaires déposées contre lui en Suisse pour la conduite de son pays pendant la guerre à Gaza, qui a tué environ 71 000 personnes.

Si le WEF veut feindre une position prétendument "morale", c'est sa prérogative. Mais il devrait au moins être cohérent à ce sujet", a écrit M. Araghchi, estimant que la décision exposait une "dépravation morale et une faillite intellectuelle".

M. Herzog, d'Israël, devrait participer à une discussion modérée au WEF jeudi.


« Vers une croissance transformative » : Faisal Alibrahim sur le WEF et l’économie du Royaume

Dans un entretien avec le rédacteur en chef Faisal J. Abbas, M. Alibrahim a fait remarquer que de nombreuses grandes économies, en particulier occidentales, ont été confrontées ces dernières années à une combinaison de stagnation, d'inflation, de barrières commerciales, de faible productivité et de volatilité difficile à gérer, et encore plus à planifier. (Photo AN)
Dans un entretien avec le rédacteur en chef Faisal J. Abbas, M. Alibrahim a fait remarquer que de nombreuses grandes économies, en particulier occidentales, ont été confrontées ces dernières années à une combinaison de stagnation, d'inflation, de barrières commerciales, de faible productivité et de volatilité difficile à gérer, et encore plus à planifier. (Photo AN)
L'Arabie saoudite profitera de la réunion du Forum économique mondial la semaine prochaine pour « faire en sorte que le dialogue porte ses fruits », a déclaré le ministre de l'Économie et de la Planification, Faisal Alibrahim, à Arab News. (Photo AN)
L'Arabie saoudite profitera de la réunion du Forum économique mondial la semaine prochaine pour « faire en sorte que le dialogue porte ses fruits », a déclaré le ministre de l'Économie et de la Planification, Faisal Alibrahim, à Arab News. (Photo AN)
Alibrahim a été nommé ministre de l'Économie et de la Planification en 2021, alors que le royaume sortait de la pandémie de COVID-19. Il avait rejoint le ministère en tant que conseiller en 2016 et occupé le poste de vice-ministre de 2018 à 2021. (Photo AN)
Alibrahim a été nommé ministre de l'Économie et de la Planification en 2021, alors que le royaume sortait de la pandémie de COVID-19. Il avait rejoint le ministère en tant que conseiller en 2016 et occupé le poste de vice-ministre de 2018 à 2021. (Photo AN)
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  • Dans une interview exclusive accordée à Arab News, le ministre saoudien de l'Économie et de la Planification déclare que le Royaume est « passé d'une approche consistant à livrer à tout prix à une approche consistant à livrer au juste prix ».
  • « Le Royaume est devenu un foyer non seulement pour tout dialogue, mais pour un dialogue axé sur des résultats concrets », a déclaré Alibrahim avant la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos

RIYAD : L’Arabie saoudite profitera de la réunion du Forum économique mondial la semaine prochaine pour « donner du sens au dialogue », a déclaré dimanche le ministre de l’Économie et de la Planification, Faisal Alibrahim, exposant la manière dont le Royaume entend renforcer ses partenariats et faire face aux vents contraires économiques mondiaux, alors que cette année marque le 10ᵉ anniversaire de la Vision 2030.

Alors que les dirigeants d’entreprise, décideurs politiques et chefs d’État se préparent pour le forum de Davos, en Suisse, le ministre a accordé une interview exclusive à Arab News avant l’événement annuel, désormais un rendez-vous incontournable dans le calendrier du Royaume.

Il a déclaré que la mission centrale de la délégation saoudienne reste inchangée : « Nous continuerons à travailler avec nos partenaires internationaux de tous les secteurs, disciplines et régions, afin de combler collectivement le “déficit de progrès” et de travailler ensemble pour créer plus d’élan vers une croissance transformative. »

Il a souligné que de nombreuses grandes économies, notamment en Occident, ont été confrontées ces dernières années à un mélange de stagnation, inflation, barrières commerciales, faible productivité et volatilité difficile à gérer, pour ne pas dire à anticiper. Cela a laissé la production mondiale à un niveau « inférieur à son potentiel », ce qui affecte directement le Royaume en tant que membre du G20.

« Au fil du temps, cela s’accumule et crée un vent contraire aux gains de progrès », a averti Alibrahim.

Depuis 2016, l’Arabie saoudite a lancé un ambitieux plan Vision 2030 pour transformer son modèle économique dépendant du pétrole, s’ouvrant davantage et s’intégrant aux marchés mondiaux.

« L’économie du Royaume est plus intégrée à l’économie mondiale que jamais. Nos leçons apprises, nos progrès, nos succès sont des apports précieux et des données utiles pour nos partenaires et vice versa », a déclaré le ministre, ajoutant que les discussions à Davos porteront à la fois sur l’investissement dans le Royaume et sur la manière dont d’autres peuvent « s’inspirer du modèle saoudien ».

L’engagement du Royaume au Forum économique mondial repose sur deux questions principales, selon lui : « Comment pouvons-nous approfondir nos liens bilatéraux et comment travailler avec nos partenaires pour relever les défis mondiaux ? »

Alibrahim a été nommé ministre de l’Économie et de la Planification en 2021, alors que le pays sortait de la pandémie de COVID-19. Il avait rejoint le ministère comme conseiller en 2016 et occupé le poste de vice-ministre de 2018 à 2021.

Auparavant, il a occupé des postes de direction chez Saudi Aramco, notamment vice-président du développement, responsable des fusions et acquisitions pour le développement de nouvelles activités, directeur commercial du projet du chantier maritime de Ras Al-Khair et directeur de projet de la transaction Vela-Bahri. Ces expériences lui ont donné un aperçu direct des domaines où l’économie du Royaume détient un avantage compétitif, a-t-il indiqué.

Au cours de sa décennie au gouvernement, a-t-il expliqué, la perception de l’Arabie saoudite est passée de celle d’un partenaire dépensier dirigé par l’État à celle d’un acteur pragmatique et facilitateur, avec un secteur privé en plein essor opérant sur un pied d’égalité.

« Les conversations sont passées de la discussion sur les opportunités des acteurs déjà établis, à celles sur les opportunités pour l’investissement et le déploiement de capitaux du Royaume, à la manière dont ces entreprises peuvent générer des profits grâce à l’histoire saoudienne ; de la prise de fonds à la génération de revenus, pour ainsi dire », a déclaré le ministre.

Grâce au « sérieux » démontré par Riyad, a-t-il ajouté, les acteurs sont désormais « intéressés à faire partie de cette transformation ».

« Cela a conduit les gens non seulement à prendre note, mais à comprendre qu’il y a des opportunités pour eux », a déclaré Alibrahim. « L’intérêt est plus élevé, le travail tend à générer plus d’élan, et la discussion continue. »

Selon les dernières données du ministère de l’Économie et de la Planification, la dépendance directe et indirecte de l’Arabie saoudite au pétrole est passée de plus de 90 % avant les réformes à 68 % en 2025.

Les activités non pétrolières représentent désormais 56 % du PIB réel et, en octobre, le ministère des Finances a relevé ses prévisions de croissance pour 2026 de 3,5 % à 4,6 %, principalement grâce à l’expansion hors pétrole.

Malgré ces réformes et les signes d’une économie dynamique et diversifiée, le Royaume dépend encore fortement des revenus pétroliers, surtout depuis que les prix ont chuté depuis un pic d’environ 114 dollars le baril en mai 2022.

« Nous nous découplons d’une seule matière première », a déclaré Alibrahim. « Cela ne signifie pas que nous ne comptons plus dessus pour notre activité économique. Mais nous ne voulons plus en dépendre autant qu’avant. »

La Vision 2030 a été conçue avec « certains résultats » en tête, a expliqué le ministre, et a nécessité des réformes structurelles profondes pour rendre le Royaume plus attractif pour les investisseurs internationaux, notamment par des mesures récentes assouplissant les règles immobilières et ouvrant le marché boursier.

À partir de ce mois-ci, par étapes, les personnes et entités étrangères pourront posséder des biens immobiliers — et pas seulement des baux à long terme — dans des zones désignées. Dans une démarche également historique, l’Autorité des marchés financiers a ouvert le marché des capitaux saoudien à tous les types d’investisseurs étrangers, permettant un investissement direct dès le 1ᵉʳ février.

« La Vision 2030 a été planifiée de manière robuste, tout en gardant à l’esprit l’importance de gérer avec prudence », a déclaré le ministre. « Ces deux annonces illustrent un renforcement des réformes structurelles.

« Il ne s’agit pas de capitaux ou d’investissements déployés par le gouvernement pour atteindre des résultats. Il s’agit d’un changement de politique, d’un changement du cadre réglementaire à long terme, destiné à rester, qui génère et libère beaucoup d’impact et de résultats économiques. »

Le Royaume, a-t-il ajouté, travaille à « éliminer les frictions » et attirer le capital étranger dans des secteurs matures et émergents, notamment la technologie, où l’Arabie saoudite vise à tirer parti de sa position géographique et de son savoir-faire accumulé pour devenir un leader du marché.

« On ne peut pas véritablement diversifier une économie et exploiter son potentiel sans tirer le meilleur de chaque domaine dans lequel on a un avantage », a déclaré Alibrahim. « L’Arabie saoudite dispose de plusieurs secteurs avec un savoir approfondi accumulé pendant des décennies — et dans certains cas, presque un siècle. »

Il a cité Aramco comme exemple, expliquant que l’entreprise a pu consolider des décennies de données opérationnelles dans sa plateforme « metabrain », utilisée pour réduire l’intensité carbone et améliorer la performance.

Tout aussi important, selon lui, est l’accès à un « écosystème réglementaire dynamique » pouvant offrir aux pays les garanties légales et de souveraineté des données recherchées lorsque le Royaume héberge des centres de données et infrastructures numériques, une initiative appelée « ambassade des données ».

Alibrahim a déclaré que l’Arabie saoudite avait développé une « capacité unique » à équilibrer ses relations grâce à son ouverture et à son objectif déclaré de « libérer tout le potentiel de notre pays, économie et société ».

Il a ajouté : « Nous avons démontré, avec un solide historique, notre engagement pour la paix, le dialogue et, en fin de compte, la stabilité continue pour favoriser la prospérité. Le monde sait que nous sommes très sérieux à ce sujet.

« Le Royaume a été une capitale du pragmatisme, et lorsqu’il est reconnu par nos partenaires, ils comprennent que cela rend les interactions avec le Royaume très simples. »

Sur les spéculations récentes selon lesquelles l’Arabie saoudite aurait réorienté ses priorités et détourné une partie de son budget des projets domestiques vers des investissements aux États-Unis, où le prince héritier Mohammed ben Salmane a annoncé des projets pouvant atteindre 1 000 milliards de dollars, le ministre a indiqué que ces opportunités « se sont présentées » sur ce marché étranger mais « s’alignent sur les plans d’investissement et stratégiques déjà approuvés » correspondant à ce montant.

Il a ajouté : « Dans le même temps, pourquoi ne pas dépenser plus judicieusement si nous le pouvons ? La première phase de la Vision 2030 nous demandait de livrer à tout prix, mais nous sommes passés de ce mode de livraison à tout prix », a-t-il déclaré.

La phase initiale du plan visait à « rattraper le retard et signaler de nouveaux secteurs », a expliqué Alibrahim, et le Royaume avait initialement investi massivement « aux bons endroits » pour signaler la naissance de nouvelles industries, réduire les écarts de rendement et attirer les investisseurs.

« Mais après un certain temps, une fois cet objectif atteint et ce signal envoyé, il est temps de se demander : “Comment continuer à faire la même chose mais avec des dépenses plus judicieuses au juste niveau de coût ?” » a-t-il poursuivi.

« Et c’est là-dessus que nous nous concentrons actuellement ; des dépenses plus judicieuses ne sont en aucun cas incompatibles avec l’endroit où nous investissons notre capital. »

Alors que la Vision 2030 fête cette année son 10ᵉ anniversaire — soit environ les deux tiers de sa durée — certains indicateurs restent en retard. Mais de nombreux objectifs jadis jugés trop ambitieux ont connu des progrès tangibles, ce que le ministre attribue à la flexibilité intégrée du plan.

« Je pense que nous avons beaucoup de leçons apprises », a-t-il déclaré. « Le point le plus important, selon moi, est de savoir que vous apprendrez, ajusterez et vous adapterez ; vous avez la capacité, l’agilité et la prudence pour continuer à mettre en œuvre vos plans. Les plans sont importants, mais l’agilité est ce qui fait progresser les plans. »

Comment, alors, le gouvernement décide-t-il quels projets prioriser, réduire ou étendre ? Ces décisions sont prises via un processus « circulaire » qui réévalue constamment les arbitrages, a expliqué Alibrahim.

« Par le passé, nous passions beaucoup de temps à concevoir la politique d’intervention, la loi, et pas assez à évaluer son impact », a-t-il expliqué.

« Maintenant, nous avons un processus plus rigoureux où vous évaluez la loi ou l’intervention en détail, faites une pré-évaluation de l’impact réglementaire, puis suivez comment elle est mise en œuvre et les résultats concrets qui en découlent. »

Le gouvernement a créé une « boucle de rétroaction continue », a-t-il déclaré, couplée à des discussions structurées et à une gouvernance qui revisitent chaque année les priorités et guident les stratégies à court et long terme ainsi que l’allocation de capital pour atteindre les objectifs.

Interrogé sur la place du Forum économique mondial dans la diplomatie économique et la stratégie plus large de l’Arabie saoudite, le ministre a déclaré qu’à mesure que le Royaume s’intègre davantage à l’économie mondiale, sa voix devient « plus influente sur les plateformes multilatérales mondiales et sur de nombreux enjeux globaux ».

Davos, a-t-il ajouté, réunit « de nombreux dirigeants, penseurs et spécialistes mondiaux », et la participation saoudienne constitue « la continuité de notre travail quotidien » qui permet au Royaume de faire avancer plusieurs sujets et objectifs simultanément.

Alibrahim a noté que, bien que le forum reste la plateforme la plus visible pour ce type d’engagement, Riyad continuera de participer « chaque fois qu’un rassemblement mondial important pour le Royaume aura lieu, auquel le Royaume peut contribuer et bénéficier ».

Détaillant les plans d’accueillir des réunions du Forum économique mondial en Arabie saoudite tous les deux ans, suite au succès de la réunion spéciale WEF 2024 à Riyad, Alibrahim a déclaré que le Royaume était devenu « un foyer pour le dialogue mondial — et pas n’importe quel dialogue mondial (mais) un dialogue pragmatique et orienté résultats concrets », mettant l’accent sur l’impact, la transparence et « un dialogue puissant conduisant au progrès ».

En regardant vers l’avenir, il a déclaré que l’objectif est de devenir « encore plus intégré », le véritable succès de la Vision 2030 se mesurant sur le long terme.

Ce sont les jeunes générations qui bénéficieront en fin de compte de la stratégie, a-t-il souligné, mais seulement si les économies mondiales cessent de « fonctionner en dessous de leur potentiel », car autrement cet écart « s’accumule et devient un coût » ressenti surtout par les générations futures.

La Vision 2030 engage déjà la jeunesse saoudienne, a souligné Alibrahim, notant que dans de nombreuses organisations publiques et privées, « il y a de fortes chances que vous soyez assis avec un jeune professionnel ».

Il a ajouté : « La jeunesse n’est pas un sous-groupe que vous représentez, écoutez ou dont vous prenez l’avis ; vous devez intégrer les jeunes professionnels dans le processus. L’âge ne limite pas les gens à être partie prenante de cette transformation. »

Sur la manière dont le monde perçoit l’expérience saoudienne, il a indiqué que Riyad travaillait à « bâtir la confiance et un esprit collaboratif » avec ses partenaires et a insisté sur le fait que le Royaume est « sincère dans le partage de nos leçons apprises, mais aussi dans l’apprentissage des autres — et il n’y a pas de limite à ce que nous pouvons apprendre ».

Tout en reconnaissant que le chemin vers une économie diversifiée, durable et non dépendante du pétrole est long, Alibrahim a déclaré : « Nous allons dans cette direction. »

Il a ajouté : « Si nous voyons, bien sûr, que les exportations non pétrolières croissent matériellement comme l’élan s’est accéléré — si nous voyons ce chiffre, passer de 90 à 68 % se réduire encore — vous serez en meilleure position pour qualifier l’histoire de croissance de plus durable et résiliente, ce qui est l’objectif ultime. »

La réunion annuelle du Forum économique mondial se tiendra à Davos du 19 au 23 janvier. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Que révèlent les déclarations du gouverneur de l'Hadhramout sur les Émirats arabes unis ?

Des miliciens armés yéménites fidèles à Aidarous Al-Zubaidi et soutenus par les Émirats arabes unis ont été accusés de torture et d'activités illicites par le gouverneur de Hadrhamout lors d'une conférence de presse lundi. (AFP)
Des miliciens armés yéménites fidèles à Aidarous Al-Zubaidi et soutenus par les Émirats arabes unis ont été accusés de torture et d'activités illicites par le gouverneur de Hadrhamout lors d'une conférence de presse lundi. (AFP)
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  • Les preuves suggèrent des meurtres, des tortures et d'autres violations des droits de l'homme, a déclaré une source yéménite à Arab News
  • Le ministère émirati de la Défense a catégoriquement démenti les affirmations faites lors de la conférence de presse du gouverneur de l'Hadhramout, Salam Al-Khanbashi

LONDRES : Les déclarations de Salam Al-Khanbashi, le gouverneur de l'Hadhramout, suggèrent que les Émirats arabes unis ont joué un rôle alarmant au Yémen et dans le plus grand de ses 21 gouvernorats.

Lors d'une conférence de presse télévisée hier, M. Al-Khanbashi a accusé les Émirats arabes unis d'avoir exploité la coalition œuvrant au rétablissement d'un gouvernement légitime au Yémen "pour réaliser leurs propres objectifs".

Il a également affirmé que les citoyens de l'Hadhramout avaient été terrorisés par des groupes armés affiliés au général de division Aidarous Al-Zubaidi, qui est soutenu par les Émirats arabes unis et qui, au début du mois, a été démis de ses fonctions de vice-président du Conseil présidentiel de direction (CPL) du pays.

Le territoire de l'Hadhramout s'étend de la côte du golfe d'Aden, au sud, à la frontière de l'Arabie saoudite, au nord.

Al-Zubaidi, aujourd'hui en fuite, est accusé de trahison et de tentative d'atteinte à la souveraineté du Yémen par la création d'un "État d'Arabie du Sud" séparatiste.

Les autorités yéménites, a ajouté M. Al-Khanbashi, ont découvert des équipements et des pratiques émiratis suspects sur la base de Rayyan à Mukalla, capitale du gouvernorat, notamment des stocks d'explosifs et une prison secrète.

Il s'agit là d'affirmations choquantes, confirmées par une source vérifiée proche du gouvernement yéménite qui a parlé à Arab News sous le couvert de l'anonymat.

Les révélations d'hier, a-t-il dit, ont confirmé ce qui était un secret de polichinelle au Yémen depuis un certain temps.

"De nombreux segments de la population de la province, ainsi que d'autres au Yémen, ont souffert de ces crimes qui ont été commis au nom d'un État du Sud, mais qui servaient en réalité les intérêts d'un autre pays", a-t-il déclaré.

La source tient Al-Zubaidi, l'ancien chef du Conseil de transition du Sud (CTS) aujourd'hui dissous, personnellement responsable des atrocités, des crimes et des tortures subis par les citoyens yéménites.

M. Al-Zubaidi se serait réfugié à Abou Dhabi.

"Étant donné tout le soutien qu'il a reçu des Émirats arabes unis, ajoute la source, il n'est pas étonnant qu'ils aient voulu le faire passer clandestinement à Abou Dhabi via la Somalie pour éviter les poursuites.

Outre son rôle au sein du STC, M. Al-Zubaidi était une figure de proue du gouvernement légitime du Yémen, qui l'a aujourd'hui désavoué et l'a déféré au procureur général de l'État.

En son absence, M. Al-Zubaidi a été inculpé de "haute trahison avec l'intention de porter atteinte à l'indépendance de la République", "d'atteinte à la position militaire, politique et économique de la République", "de formation d'une bande armée et de commission de crimes, y compris le meurtre d'officiers et de soldats des forces armées ; d'exploitation et d'atteinte à la juste cause du Sud par de graves violations contre des civils et le sabotage d'installations et de sites militaires" et "de violation de la Constitution, d'atteinte à la loi et d'atteinte à la souveraineté et à l'indépendance du pays".

Selon la source yéménite, la découverte d'équipements émiratis suspects à la base aérienne de Rayyan, y compris des explosifs, suggère que le camp "a très probablement été utilisé comme quartier général pour planifier et mettre en œuvre des crimes et des violations visant des civils".

Le matériel découvert, a-t-il ajouté, "confirme que les groupes armés fidèles à Al-Zubaidi utilisaient la juste cause du sud pour couvrir leurs crimes contre les civils du sud, marginalisant et ignorant les demandes légitimes de la population du sud, et servant l'agenda des Émirats arabes unis visant à répandre le chaos au Yémen et à entraver toute initiative politique visant à résoudre la question du sud".

La source a ajouté que, selon elle, de telles pratiques de la part du STC et des EAU constitueraient un cas évident de "violation des droits de l'homme".

Les "violations et crimes" dont les Émirats arabes unis sont accusés au Yémen "s'inscrivent dans le prolongement des activités qu'ils mènent actuellement pour alimenter les conflits internes au Soudan, en Libye et en Somalie, et pour commettre des crimes visant les civils dans ces pays, dans le but de répandre le chaos et de compromettre la sécurité et la stabilité de la région".

Dans un communiqué publié sur X, le ministère de la défense des Émirats arabes unis a catégoriquement démenti les affirmations faites lors de la conférence de presse du gouverneur du Hadhramout, Salam Al-Khanbashi.

Le ministère a également affirmé que les forces des Émirats arabes unis avaient officiellement et publiquement achevé leur retrait total du Yémen le 2 janvier 2026. "Ce retrait comprenait le transfert de tous les équipements, armes et biens", ajoute le communiqué.

En ce qui concerne les accusations relatives à l'existence de "prisons secrètes" à l'aéroport de Riyan, le ministère des Émirats arabes unis a affirmé que les installations auxquelles il est fait référence sont "simplement des logements militaires, des salles d'opérations et des abris fortifiés, dont certains sont situés sous terre".