La Turquie doit jouer un rôle constructif pour résoudre la crise syrienne

Les troupes turques patrouillent à Atareb dans la province d’Alep en 2020. (AFP)
Les troupes turques patrouillent à Atareb dans la province d’Alep en 2020. (AFP)
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Publié le Jeudi 25 novembre 2021

La Turquie doit jouer un rôle constructif pour résoudre la crise syrienne

La Turquie doit jouer un rôle constructif pour résoudre la crise syrienne
  • L’achat par la Turquie du système de défense aérienne russe S-400 continue de compromettre les relations turco-américaines
  • L’Iran tente de renforcer davantage sa présence en Syrie et de compléter le chaînon manquant entre Téhéran et le Hezbollah libanais

La semaine dernière, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Syrie, James Jeffrey, a déclaré que la crise du pays ne pouvait être résolue sans la participation de la Turquie. Il a prononcé ces mots lors d’une table ronde organisée par un groupe de réflexion turc.

James Jeffrey a été ambassadeur des États-Unis en Turquie entre 2008 et 2010, et en Irak entre 2010 et 2012. Avant cela, il a occupé le poste de conseiller adjoint à la sécurité nationale. Il parle couramment le turc. Grâce à tous ces atouts et à sa connaissance approfondie des subtilités du Moyen-Orient, il a considérablement contribué à l’élaboration de la politique syrienne de Washington.

Sa visite en Turquie a permis de faire la lumière sur certains points obscurs dans les relations turco-américaines et de mettre à jour les informations.

Tous les pays ont leur part de responsabilité dans la gestion de la crise syrienne, mais les administrations américaines successives ont eu un impact négatif car Washington a joué un rôle important tout au long de la crise. D’abord, celui de chef de file dans la protection des manifestants contre l’utilisation disproportionnée de la force militaire syrienne, avant d’abandonner très vite cette tâche. L’administration Obama a inutilement hésité sur la question de la réponse à apporter aux attaques chimiques contre des civils. À un stade ultérieur de la crise, Washington a également cherché à freiner les efforts iraniens pour consolider sa présence militaire et politique en Syrie.

Désormais, Washington encourage la Turquie à contrer les forces gouvernementales syriennes à Idlib, alors que dans le nord-est du pays, les États-Unis sont quasiment en guerre contre Ankara aux côtés des Kurdes. Dans les entretiens que M. Jeffrey a accordés après la table ronde, il répète que le soutien des États-Unis aux Kurdes est purement tactique, ce qui laisse entendre que, contrairement à ce qui se passe avec les Kurdes, ses relations avec la Turquie sont de nature stratégique. Cette explication est très peu convaincante pour la Turquie, car quel que soit le soutien apporté par les États-Unis aux Kurdes, il revient finalement à renforcer leur capacité de combat.

 

«Il semble que la Turquie devra maintenir un équilibre délicat entre deux grandes puissances: la Russie et les États-Unis.» – Yasar Yakis

 

Lorsqu’on lui demande si les États-Unis protégeraient les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes au cas où la Turquie mènerait une nouvelle opération militaire en Syrie, James Jeffrey donne une réponse évasive. Il se dit serein quant au respect par Ankara du cessez-le-feu convenu entre la Turquie et les États-Unis en 2019. C’est une indication de la situation inconfortable dans laquelle les États-Unis se trouveraient si jamais la Turquie menait une offensive militaire en Syrie. Pour être réaliste, il est fort peu probable que les États-Unis mettent un terme à leur soutien appuyé aux Kurdes. L’affirmation selon laquelle le pays soutiendrait les Kurdes uniquement dans le but de combattre Daech n’est pas non plus convaincante.

La politique syrienne de l’administration Trump pourrait difficilement être qualifiée de «stable et cohérente». Le président américain, Donald Trump, a pris des décisions hâtives, en fonction de son humeur changeante, ce qui a même surpris les différents départements de sa propre administration. Quant au président, Joe Biden, il n’a pas encore dévoilé sa politique sur la Syrie, mais aucun changement majeur ne semble se profiler à l’horizon. De nombreux pays l’attendent probablement pour adapter leur politique à celle des États-Unis. M. Jeffrey semble être un fervent partisan du maintien des forces américaines dans le nord-est de la Syrie. Il y voit un moyen important pour interrompre les lignes de ravitaillement de l’Iran vers la Syrie et le Liban.

James Jeffrey a également fait allusion à une communication intensive entre la Turquie et les États-Unis, visant à endiguer à la fois les activités de l’Iran en Syrie et l’influence croissante de la Russie dans la région de la mer Noire. Il semble que la Turquie devra maintenir un équilibre délicat entre deux grandes puissances: la Russie et les États-Unis.

L’achat par la Turquie du système de défense aérienne russe S-400 continue de compromettre les relations turco-américaines. Ankara tente de maintenir la coopération en gardant la possibilité de moderniser les avions de chasse F-16 de fabrication américaine qu'elle possède et d’en acheter de nouveaux, évitant ainsi un effondrement total des relations.

Pendant ce temps, le président syrien, Bachar al-Assad, est passé du statut de survie à celui de consolidation de sa position. En Turquie, à l’exception des médias progouvernementaux, rares sont ceux qui pensent que M. Al-Assad acceptera de céder sa place.

L’Iran tente de renforcer davantage sa présence en Syrie et de compléter le chaînon manquant entre Téhéran et le Hezbollah libanais. Cet effort se heurte de temps à autre aux ambitions de la Russie d’accroître sa présence en Syrie. Moscou préférerait être le seul acteur étranger en Syrie et n’est pas à l’aise avec certaines activités iraniennes.

La suggestion de M. Jeffrey selon laquelle la crise syrienne ne peut être résolue sans la participation de la Turquie n’est pas exagérée. Il l’a peut-être pensé, mais cela ne doit pas être interprété comme un monopole d’Ankara sur les méthodes qui pourraient conduire à une solution de la crise. En réalité, la Turquie a plusieurs clés en main, mais elle ne peut contribuer à la solution que si ces clés sont utilisées à bon escient.

Yasar Yakis est un ancien ministre des Affaires étrangères de Turquie et membre fondateur du parti AKP au pouvoir.

Twitter: @yakis_yasar

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com