En Tunisie, les gouverneurs devraient regagner la confiance des gouvernés

Des manifestants rassemblés à Tunis pour demander la démission de Kaïs Saïed, le 10 décembre (Photo, AFP).
Des manifestants rassemblés à Tunis pour demander la démission de Kaïs Saïed, le 10 décembre (Photo, AFP).
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Publié le Mardi 03 janvier 2023

En Tunisie, les gouverneurs devraient regagner la confiance des gouvernés

En Tunisie, les gouverneurs devraient regagner la confiance des gouvernés
  • La plupart des Tunisiens sont plus préoccupés par le fait de devoir faire la queue pour manger, se procurer du carburant et acheter des médicaments
  • Le plus grand syndicat du pays, l’Union générale tunisienne du travail, a juré de résister à toute tentative de réduction des subventions

La récente élection parlementaire monumentale du président tunisien Kaïs Saïed, qui recherchait la légitimité, s’est soldée par un échec. Environ un million de Tunisiens seulement – sur neuf millions d’électeurs éligibles – se sont rendus aux urnes. Le vote du 17 décembre était censé être la première véritable tentative de façonner l’avenir politique de la Tunisie à la suite de l’anéantissement des institutions naissantes du pays après 2011, aboutissant à l’adoption d’une nouvelle «Constitution».

Cependant, les Tunisiens ont répondu par un silence hésitant. En conséquence, les appels se multiplient dans le pays et à l’étranger pour une nouvelle réinitialisation et redynamisation du processus de démocratisation en difficulté au sein du pays.

L’opposition – initialement affaiblie par la suspension et la dissolution ultérieure du Parlement l’année dernière et désormais sous blocus inébranlable – saute sur l’occasion pour critiquer le taux de participation abyssal. Les syndicats, les organismes de surveillance, les partis politiques et même les organisations de la société civile semblent unis pour appeler au boycott, aux manifestations et autres expressions de fureur publique.

Il est cependant beaucoup trop tôt pour déterminer si le rejet retentissant de l’opinion publique tunisienne incitera l’opposition perpétuellement fragmentée à mettre fin à ses divisions simplement sur la base d’un mépris commun pour le président Saïed. Après tout, son arrivée au pouvoir ne s’est pas faite sans le consentement, tacite ou non, d’un groupe d’acteurs influents qui ont imaginé des perspectives d’avenir dans la vision du dirigeant et considéré cette dernière comme une solution de rechange crédible à l’impasse qui prévalait à l’époque.

De plus, toute coalition d’intérêts partagés qui émerge dans les semaines à venir ne devrait pas surestimer son influence ou mal interpréter un public tunisien qui a choisi d’exprimer massivement son mécontentement il y a seulement deux semaines.

Les Tunisiens n’ont pas soudain ressenti la nostalgie des législatures bloquées compromises par la corruption et eu un penchant pour les petites querelles idéologiques plutôt que de s’occuper du bien-être public.

La plupart des Tunisiens sont plus préoccupés par le fait de devoir faire la queue pour manger, se procurer du carburant et acheter des médicaments alors que la Covid-19, une guerre en Europe et une économie mondiale en plein déclin ont vidé les étagères des magasins dans un contexte d’inflation croissante. Pendant ce temps, près de la moitié des jeunes Tunisiens – environ 30% de la population totale de la Tunisie et un peu plus de 40% de sa population active – sont sans emploi, ce qui crée encore plus de défis socio-économiques et politiques au moment où le malaise persistant amenuise rapidement leurs perspectives.

Autrement dit, si l’opposition choisit de lancer un défi soutenu par le consentement populaire, toute solution de rechange proposée doit donner la priorité à une assistance économique attendue depuis longtemps au lieu de se contenter de changer la garde et de reprendre le cours normal des activités. Malheureusement, le chemin vers une telle éventualité est semé d’embûches, y compris au sein de l’opposition elle-même.

Prenez, par exemple, le plan de sauvetage très convoité du Fonds monétaire international qui vise à atténuer temporairement les malheurs de la Tunisie avant les réformes majeures et les ajustements budgétaires pertinents. Premièrement, les fonds d’1,9 milliard de dollars (1 dollar = 0,93 euro) sur une période de quatre ans sont loin d’être suffisants pour réparer les dégâts des fragilités sous-jacentes qui entravent la reprise économique de la Tunisie et sont exacerbées par la hausse de sa dette.

«Les huit dernières années ont été particulièrement pénibles pour le public tunisien, entraînant un manque de confiance considérable.»- Hafed al-Ghwell

Deuxièmement, même pour recevoir ce financement, la Tunisie doit s’engager dans des réformes très douloureuses, mais nécessaires, qui auront une incidence disproportionnée sur sa population plus pauvre et plus vulnérable.

Troisièmement, le plus grand syndicat du pays, l’Union générale tunisienne du travail, a juré de résister à toute tentative de réduction des subventions, ainsi qu’aux réductions d’emplois et de salaires dans le secteur civil, allant jusqu’à appeler à des grèves et à des manifestations pour dissuader le gouvernement de se plier à l’austérité imposée par le FMI.

En outre, en supposant que les élites tunisiennes parviennent à un compromis acceptable et se lancent dans des réformes qui nécessiteraient une adhésion massive et le consentement du public (ce qui est très peu probable), les huit dernières années ont été particulièrement pénibles pour le public tunisien, entraînant un manque de confiance considérable entre les gouvernants et les gouvernés. Ainsi, au fil du temps, établir les plans les mieux conçus ou les propositions réalisables ne fera pas grand-chose pour galvaniser un public complètement déconnecté sur le plan politique.

Cependant, avant même que nous puissions envisager de telles perspectives, l’opposition doit faire face à sa propre culpabilité dans l’aggravation des luttes socio-économiques, de la corruption et de la paralysie de la Tunisie. Il est également impossible d’éviter les hommes en uniforme et les bureaucrates de base qui insistent pour rester apolitiques.

La clé pour restaurer les aspirations démocratiques de la Tunisie réside principalement dans la résolution de ses problèmes économiques qui ont poussé bon nombre des 14 millions d’habitants du pays à se ruer sur les produits de première nécessité, tandis que les plus audacieux se dirigent vers les bateaux dans l’espoir d’atteindre les côtes européennes. La «politique» est devenue un plaisir douloureusement coûteux auquel les Tunisiens moyens ne s’intéressent tout simplement plus.

Ce qui attend la Tunisie, que ce soit sur le plan économique ou politique, est une éventualité devenue assez familière dans cette partie du monde.

Pendant ce temps, les Tunisiens moyens continuent de payer un prix élevé. Par ailleurs, pour jeter de l’huile sur le feu, la résolution de la crise économique ne fera qu’infliger encore plus de douleur.

Quel serait le résultat, me demanderiez-vous? Eh bien, ce pays – autrefois prometteur – va aujourd’hui à la dérive, soumis aux caprices et manigances d’élites belliqueuses.

Hafed al-Ghwell est chercheur principal et directeur exécutif de l’Initiative stratégique d’Ibn Khaldoun au Foreign Policy Institute de la John Hopkins University School of Advanced International Studies à Washington. Il a précédemment occupé le poste de président du conseil d’administration du Groupe de la Banque mondiale.

Twitter: @HafedAlGhwell

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com