Alors que la crise au Soudan s’aggrave, le Soudan du Sud est mal préparé à une marée humaine, selon l'OIM

Beaucoup craignent que la violence qui fait actuellement rage au Soudan ne se propage facilement aux États voisins. (AFP) 
Beaucoup craignent que la violence qui fait actuellement rage au Soudan ne se propage facilement aux États voisins. (AFP) 
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Publié le Mercredi 26 avril 2023

Alors que la crise au Soudan s’aggrave, le Soudan du Sud est mal préparé à une marée humaine, selon l'OIM

  • Beaucoup craignent que la violence qui fait actuellement rage au Soudan puisse se propager facilement aux États voisins, déclenchant une crise régionale à plus grande échelle
  • M. Van der Auweraert espère que la communauté internationale témoignera de «la même solidarité envers le peuple soudanais et les peuples des pays voisins que celle dont elle a fait preuve envers l’Ukraine, en termes de financement et de soutien»

AMMAN (Jordanie): Avant que Khartoum ne sombre dans la violence le 15 avril, la capitale soudanaise avait servi de refuge pour les personnes fuyant le conflit dans les régions éloignées du pays, du Darfour aux monts Nouba, en passant par le Soudan du Sud, avant que ce dernier ne devienne un pays indépendant en 2011. 

Aujourd’hui, alors que les pertes humaines s’alourdissent et que des milliers de Soudanais fuient leurs maisons en emportant avec eux ce qu’il leur est possible de transporter, les pays voisins suivent les événements avec inquiétude, ayant eux-mêmes fait face à des bouleversements politiques, des conflits et des déplacements massifs ces dernières années. 

Beaucoup craignent que la violence qui fait actuellement rage au Soudan puisse se propager facilement aux États voisins, déclenchant une crise régionale à plus grande échelle – une crise qui, selon Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, pourrait «engloutir toute la région». 

Dans une partie du monde déjà fortement dépendante de l’aide étrangère, ravagée par la fragilité économique, les conflits et les phénomènes météorologiques extrêmes, les décideurs politiques et les organismes d’aide craignent qu’une urgence humanitaire bien plus importante ne se présente bientôt si les combats et les déplacements se poursuivent. 

Avant que le dernier conflit n’éclate au Soudan, le bureau de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) de l’ONU, au Soudan du Sud, se préparait pour la saison des pluies imminente – préparant sa réponse aux inondations et prépositionnant les approvisionnements d’aliments et d’autres produits essentiels. 

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Des soldats soudanais fidèles au chef de l’armée Abdel Fattah al-Burhan sont assis au sommet d’un char à Port-Soudan. (AFP) 

Aujourd’hui, le représentant de l’OIM pour le Soudan du Sud et coordinateur humanitaire par intérim, Peter Van der Auweraert, a dû porter l’attention de son équipe sur les milliers de personnes qui traversent actuellement la frontière à partir du Soudan, voisin du nord du pays. 

«Nous essayons de mener un jeu d’équilibre en ne détournant pas notre attention de la préparation de la saison des pluies – ce qui se ferait au détriment des personnes déjà présentes au Soudan du Sud – et en allouant en même temps suffisamment de ressources humaines à la mobilisation à la frontière pour les personnes qui arrivent. Par ailleurs, il ne faut surtout pas faire fi de la forte augmentation du nombre de personnes qui arriveront à l’avenir», explique M. Van der Auweraert, qui a été affecté dans le pays en février 2021, dans un entretien accordé à Arab News. 

Malgré la scission intervenue entre le Soudan et le Soudan du Sud en 2011, les populations des deux pays ont maintenu des liens étroits. Plus de 400 000 réfugiés soudanais vivent dans des camps au Soudan du Sud, tandis qu’un nombre similaire de migrants soudanais vivent et travaillent au sud de la frontière. 

Beaucoup d’entre eux sont arrivés il y a une dizaine d’années, fuyant la violence dans la région troublée du Darfour, et se sont depuis installés au Soudan du Sud. D’autres sont venus pour des raisons économiques. Dans la capitale du pays, Djouba, il est courant de rencontrer des commerçants soudanais. 

«Lorsque les gens sont forcés de fuir un conflit, ils ont tendance à se rendre dans des endroits où ils ont des réseaux et connaissent des gens», indique M. Van der Auweraert. 

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Beaucoup craignent que la violence qui fait actuellement rage au Soudan ne se propage facilement aux États voisins. (AFP) 

De même, le Soudan abrite environ 1,5 million de Sud-Soudanais. Environ 800 000 d’entre eux sont des réfugiés, tandis que les autres sont un mélange de migrants enregistrés et non enregistrés. Maintenant que le Soudan est en crise, ces communautés essaient de rentrer chez elles. 

Un tel retour massif mettrait probablement encore à plus rude épreuve les efforts visant à fournir une aide aux plus de deux millions de personnes déplacées au Soudan du Sud qui ont fui leur foyer en raison des troubles civils. 

Au moment de la rédaction de cet article, un peu plus de 3 000 Sud-Soudanais sont rentrés du Soudan – une indication, selon M. Van der Auweraert, du danger qu’un simple trajet de sept heures entre Khartoum et la ville frontalière de Renk pose pour ceux qui fuient le conflit. 

Quitter Khartoum seul(e) «alors que les balles volent dans tous les sens» est un «défi majeur pour ceux qui tentent de fuir dans les taxis et les bus», ajoute-t-il. Ceux qui ont fait le voyage décrivent des scènes d’anarchie et de criminalité. Beaucoup disent qu’ils ont été dépouillés de leurs biens en cours de route. 

«Ils ont dû distribuer de l’argent à différentes personnes pour pouvoir continuer tranquillement leur voyage», soutient M. Van der Auweraert. 

«Ils se font menacer et voler, sachant que lorsque les gens décident de fuir, ils ont déjà vécu des expériences assez traumatisantes à Khartoum même.» 

«Ils assistent à des combats. Ils voient des cadavres dans la rue et des amis dont les maisons ont été détruites ou des personnes qui ont été abattues. Les gens arrivent donc dans un état d’épuisement mental et physique.» 

«Environ 95% de ceux qui sont arrivés de Khartoum, du Darfour et d’autres régions sont des ressortissants sud-soudanais. Les 5% restants sont des réfugiés soudanais cherchant refuge au Soudan du Sud.» 

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«Environ 95% de ceux qui sont arrivés de Khartoum, du Darfour et d’autres régions sont des ressortissants sud-soudanais. Les 5% restants sont des réfugiés soudanais cherchant refuge au Soudan du Sud», annonce M. Van der Auweraert. (AFP) 

«Et nous avons également constaté une augmentation du nombre de ressortissants de pays tiers – des étudiants kenyans et somaliens – qui essaient d’utiliser le Soudan du Sud comme point d’entrée pour retourner dans leurs pays d’origine.» 

Si M. Van der Auweraert est convaincu que le retour des ressortissants sud-soudanais dans leur pays d’origine sera gérable «d’une manière ou d’une autre», même s’il sera «chaotique et difficile», sa plus grande inquiétude demeure «les répercussions économiques négatives» de la crise sur un pays et des communautés déjà en situation difficile. 

«Le niveau d’extrême pauvreté est très élevé au sein du pays. Ajoutez à cela la crise économique et le fait que le financement humanitaire ne devrait pas augmenter de manière significative dans les mois à venir en raison de la crise mondiale, de la crise en Ukraine et d’autres endroits dans le monde qui auront besoin d’aide. Si nous combinons tout cela à la saison des pluies, je crains vraiment que nous assistions à des souffrances humaines extrêmes dans certaines parties du pays.» 

La crise au Soudan a des conséquences immédiates et tangibles sur l’ensemble de la région. Les régions du nord du Soudan du Sud dépendent fortement des importations de produits alimentaires de base en provenance du Soudan, qui seront perturbées par la crise en cours. 

«Nous assistons à une augmentation rapide des prix dans la partie nord du Soudan du Sud», soutient M. Van der Auweraert. «Dans la zone contestée d’Abiyé, nous avons constaté que les prix ont triplé en une semaine depuis le début de la crise soudanaise. Et nous ne parlons pas de voitures ici. Nous parlons de produits de base.» 

La dévaluation de la livre sud-soudanaise a également contribué à l’inflation et à la hausse des prix dans le sud du pays, qui dépend fortement des importations en provenance d’Ouganda et du Kenya. 

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«Lorsque les gens sont forcés de fuir un conflit, ils ont tendance à se rendre dans des endroits où ils ont des réseaux et connaissent des gens», affirme M. Van der Auweraert. (Photo fournie) 

«C’est problématique», précise M. Van der Auweraert. «Vous êtes dans un environnement où il y a environ 12,5 millions de Sud-Soudanais vivant au Soudan du Sud, sachant que 9,4 millions d’entre eux ont réellement besoin d’aide humanitaire. Il s’agit donc d’une situation où des gens, déjà très vulnérables, subissent un choc économique supplémentaire.» 

«Nous surveillons cela avec beaucoup d’anxiété d’un point de vue humanitaire, puisque nous ne sommes financés qu’à 25% en ce qui concerne notre appel humanitaire en cours. Et c’était avant la crise.» 

L’OIM dispose d'une équipe de 2 700 personnes travaillant au Soudan du Sud, dont 90 font partie du personnel international. Cependant, les travailleurs humanitaires sont devenus des cibles au Soudan. Trois employés du Programme alimentaire mondial ont été tués et de nombreux autres blessés lors des premiers jours de conflit dans le Darfour-Nord, ce qui a incité l’organisme à suspendre ses opérations dans le pays. 

Une mise à jour de l’ONU en date du 22 avril indique que des pillards s’étaient emparés d’au moins dix voitures du PAM et de six camions de stocks alimentaires après avoir pris d’assaut les bureaux et les entrepôts de l’agence à Nyala, dans le Darfour du Sud. 

M. Van der Auweraert déclare que son équipe et lui sont «très préoccupés par le sort de nos collègues». 

Il ajoute: «Beaucoup d’internationaux comme moi connaissent personnellement des gens coincés à Khartoum. Mais en même temps, bien sûr, en tant qu’humanitaires, nous sommes très motivés pour aider les gens. Le moral est donc tout à fait bon parmi les travailleurs de première ligne.» 

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Une femme transporte ses effets personnels alors qu’elle fuit les combats à Khartoum. (AFP) 

Le moral est également bon chez les humanitaires sud-soudanais, «mais ils sont confrontés à un grand défi puisque des membres de leur famille sont coincés à Khartoum», précise M. Van der Auweraert. 

«Nous avons un bon nombre de collègues sud-soudanais dont les femmes, maris, enfants, parents, oncles, tantes, frères et sœurs ne sont jamais partis lorsque le pays est devenu indépendant, ou qui ont fui [le Soudan du Sud] entre 2013 et 2016, quand nous avons assisté à un conflit interne ici, vers le Soudan, et qui ne sont pas revenus depuis.» 

«J’ai un bon ami dont les enfants sont à l’université de Khartoum. Donc, pour notre personnel national, en plus d’avoir à intensifier le travail, il y a aussi l’anxiété personnelle qui entoure le sort de leurs familles à Khartoum. Évidemment, les sentiments sont mitigés.» 

«Je vois beaucoup de visages tristes et inquiets autour de moi, puisque le Soudan du Sud et le Soudan sont des pays indépendants, bien sûr, mais les populations sont intimement liées.» 

«Notre personnel national est conscient que, si des pays comme les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont des difficultés à évacuer leurs ressortissants, le gouvernement sud-soudanais ne sera pas en mesure de rapatrier 1,5 million de Sud-Soudanais. Il ne peut pas le faire. C’est impossible à organiser.» 

«Alors, naturellement, ils sont préoccupés par les membres de leurs familles. J’ai déjà un collègue sud-soudanais dont le frère a été tué dans les tirs croisés à Khartoum. Donc, malheureusement, nous serons probablement témoins de plus de cas semblables. Et cela constitue certes un véritable fardeau pour nos collègues ici.» 

M. Van der Auweraert espère que la communauté internationale témoignera de «la même solidarité envers le peuple soudanais et les peuples des pays voisins que celle dont elle a fait preuve envers l’Ukraine, en termes de financement et de soutien». 

«Et, bien sûr, j’espère que la communauté internationale mettra tout son poids politique dans le rétablissement de la paix au Soudan. C’est le seul moyen de s’en sortir, parce que cette région est déjà compliquée. Et nous n’avons pas besoin qu’un autre grand pays sombre dans une longue guerre.» 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com 


Des pourparlers entre Israël et le Liban prévus la semaine prochaine à Washington

Des secouristes libanais déblayent les décombres jeudi sur le site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé un immeuble la veille à Beyrouth. (AFP)
Des secouristes libanais déblayent les décombres jeudi sur le site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé un immeuble la veille à Beyrouth. (AFP)
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  • Des négociations inédites entre le Liban et Israël sont prévues à Washington, mais restent fragiles en raison des désaccords (cessez-le-feu exigé par le Liban, rejet du Hezbollah)
  • La situation demeure tendue avec la poursuite des frappes israéliennes au Liban malgré les appels internationaux à la retenue, menaçant la trêve régionale

JERUSALEM: Des pourparlers entre le Liban et Israël sont prévus la semaine prochaine à Washington, a dit un responsable américain jeudi, après des frappes meurtrières de l'armée israélienne sur le pays voisin qui font peser un risque sur la trêve précaire conclue entre les Etats-Unis et l'Iran.

"Nous pouvons confirmer que le département d'Etat accueillera une réunion la semaine prochaine pour discuter des négociations de cessez-le-feu avec Israël et le Liban", a dit ce responsable à l'AFP sous couvert de l'anonymat.

Après un appel à la retenue de Donald Trump, Benjamin Netanyahu a annoncé jeudi avoir ordonné à son cabinet d'engager des "négociations directes" avec le Liban.

Selon le Premier ministre israélien, ces négociations, inédites depuis des décennies, "porteront sur le désarmement du Hezbollah" et sur "l'établissement de relations de paix" entre les deux pays, toujours techniquement en état de guerre.

Le Liban veut cependant "un cessez-le-feu avant tout début de négociations", a déclaré à l'AFP un responsable libanais requérant l'anonymat.

De son côté le Hezbollah pro-iranien a rejeté toute négociation directe entre le Liban et Israël, appelant au "retrait israélien" du sud du pays.

- Retenue -

Benjamin Netanyahu a toutefois averti auparavant que les frappes contre le Hezbollah se poursuivraient pour rétablir la "sécurité pour les habitants du nord" d'Israël.

Dans la soirée, l'armée israélienne a annoncé ainsi avoir commencé à frapper des "sites de tir" du Hezbollah au Liban.

Après deux jours de cessez-le-feu, la communauté internationale redoute que celui-ci ne soit compromis par la poursuite de la campagne israélienne au Liban.

A Beyrouth, l'heure était encore à la recherche de victimes après les frappes menées simultanément par Israël sur plusieurs régions mercredi, qui ont fait plus de 300 morts et un millier de blessés.

Dans le quartier résidentiel d'Ain el Mreisseh, proche de la mer, des corps gisent encore sous l'amas de pierres et de métal d'où émergent, ici un bulletin de notes, là une peluche.

"Regardez, ce sont des cahiers, des cours, des livres! Où est le Hezbollah ici?" s'est insurgé Khaled Salam, sur place.

Donald Trump a confirmé jeudi à NBC News avoir plaidé la retenue auprès de Benjamin Netanyahu, après que le site d'information Axios a fait part d'échanges téléphoniques mercredi entre les deux hommes et l'émissaire américain Steve Witkoff.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer a lui jugé "inacceptable" la poursuite des attaques d'Israël contre le Liban lors d'une tournée dans le Golfe.

- Obstacles -

Le Pakistan, médiateur dans le conflit, avait relevé en annonçant le cessez-le-feu que celui-ci s'appliquait "partout, y compris au Liban" -- ce que démentent Israël et Washington.

Le pays doit accueillir à partir de vendredi des négociations entre Iraniens et Américains, ces dernières étant menées par le vice-président JD Vance.

Mais avant même le début des négociations, les obstacles s'amoncellent, d'autant plus après le message sur X du ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, qui a qualifié Israël de "diabolique" et de "malédiction sur l'humanité", l'accusant de commettre un génocide au Liban.

Un message que les services du Premier ministre israélien ont qualifié de "honteux".

"Ce ne sont pas des déclarations qui peuvent être tolérées de la part de n'importe quel gouvernement, particulièrement d'un qui se revendique comme médiateur neutre pour la paix", ont-ils répondu sur X.

Auprès de NBC News, Donald Trump s'est dit "très optimiste" sur la possibilité de conclure un accord de paix, malgré l'écart entre les positions des deux pays.

- "Mauvais boulot" -

Le chef de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique a lui exclu d'emblée toute restriction du programme d'enrichissement d'uranium de son pays, une demande fondamentale des Etats-Unis et d'Israël qui accusent l'Iran de vouloir se doter de la bombe atomique - ce que Téhéran nie.

Un pétrolier non-iranien, le premier depuis le cessez-le-feu, a franchi jeudi le détroit d'Ormuz, dont la réouverture était une condition du cessez-le-feu.

Mais le trafic via cette voie maritime essentielle au commerce mondial est encore loin d'un retour à la normale, et Donald Trump a mis en garde l'Iran jeudi contre toute volonté de mettre en place un péage.

Le président américain a fait état dans un message sur sa plateforme Truth Social "d'informations selon lesquelles l'Iran fait payer des frais aux pétroliers traversant le détroit d'Ormuz".

"Ils ont intérêt à ne pas le faire, et si c'est le cas, ils feraient mieux d'arrêter maintenant!", a-t-il ajouté, accusant l'Iran de faire "vraiment du mauvais boulot, indigne certains diraient, pour permettre au pétrole de traverser le détroit d'Ormuz".


« Le Hezbollah doit choisir entre le Liban et l’Iran », affirme Jean-Yves Le Drian

Jean-Yves Le Drian, Président exécutif de l’Agence française pour le Développement d’AlUla et envoyé personnel du Président de la République française pour le Liban, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères. (Photo: Huda Bashatah, Arab News)
Jean-Yves Le Drian, Président exécutif de l’Agence française pour le Développement d’AlUla et envoyé personnel du Président de la République française pour le Liban, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères. (Photo: Huda Bashatah, Arab News)
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  • Les frappes massives sur Beyrouth marquent une escalade majeure malgré une trêve censée s’appliquer à toute la région
  • Jean-Yves Le Drian met en avant la coopération étroite entre la France et l’Arabie saoudite en matière de sécurité régionale, illustrée par des échanges réguliers au plus haut niveau entre le président français et le prince héritier saoudien

DUBAÏ : Au lendemain de frappes israéliennes inédite sur Beyrouth, la communauté internationale s’inquiète d’une nouvelle phase d’escalade au Proche-Orient. En dix minutes, une centaine de frappes ont visé la capitale libanaise, sans avertissement, causant des centaines de morts et de blessés.

Pour Jean-Yves Le Drian, Président exécutif de l’Agence française pour le Développement d’AlUla et envoyé personnel du Président de la République française pour le Liban, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères, la violence de l’attaque marque un seuil critique, lors d’un entretien accordé à Arab News en français.

Il évoque « un carnage effrayant » et juge ces frappes « intolérable[s] », rappelant qu’elles interviennent alors même qu’une trêve venait d’être acceptée par les principales parties, notamment les États-Unis et l’Iran.

Au cœur de la crise, la trêve apparaît à la fois essentielle et déjà compromise. Selon l’ancien ministre, celle-ci est « claire dans ses principes, sans ambiguïté, et devait s’appliquer à l’ensemble de la région, incluant le Liban ».

Mais la poursuite des opérations militaires en vide largement la portée. En frappant Beyrouth, Israël agit, selon lui, à rebours de la dynamique diplomatique qui avait permis l’instauration de ce cessez-le-feu. Une contradiction qui rend la situation « extrêmement grave » et alimente une méfiance généralisée entre les acteurs.

Dans ce contexte, le Liban apparaît comme un théâtre secondaire d’un affrontement régional qui le dépasse. Jean-Yves Le Drian insiste sur ce point : les combats se poursuivent sur le sol libanais alors même que les protagonistes principaux ne sont pas directement liés au pays.

Cette situation met en péril des éléments fondamentaux de l’État libanais. « Ce qui est en cause aujourd'hui, c'est l'intégrité et la souveraineté du Liban », souligne-t-il, décrivant un pays pris au piège d’une confrontation extérieure.

Malgré ses failles, la trêve reste, selon lui, une nécessité stratégique. Elle devait permettre de stopper une spirale jugée « inacceptable », tant pour la stabilité régionale que pour l’économie mondiale.

Mais sa fragilité est évidente. « Chacun suspecte l'autre de mensonge, de mauvaise interprétation ou de cacher son jeu », explique M. Le Drian, ajoutant que la poursuite des frappes sur le Liban empêche toute stabilisation réelle.

Dans cette crise, Jean-Yves Le Drian désigne clairement le rôle du Hezbollah, qu’il considère comme à l’origine de l’engrenage initial des frappes contre Israël, en lien avec l’Iran. Mais il dénonce simultanément la riposte israélienne, qu’il juge « complètement disproportionnée ».

Cette dynamique crée une situation paradoxale : loin d’affaiblir le Hezbollah, l’intensification des frappes pourrait renforcer son influence.

« L'aggravation des tensions aujourd'hui et l'aggravation du conflit renforcent indirectement le rôle du Hezbollah qui est en train de s'ériger en protecteur de la nation », ajoute M. Le Drian.

C’est dans ce contexte qu’il formule une mise en garde centrale : « Il faut que le Hezbollah choisisse ou c'est le Liban, ou c'est l'Iran. Il n'y a pas d'alternative. » Un choix qu’il espère voir tranché en faveur de l’État libanais, notamment par une partie de la population chiite.

Il souligne toutefois que le Liban dispose aujourd’hui d’un « gouvernement de qualité », qu’il décrit comme responsable et engagé dans le renforcement de l’État. Celui-ci a notamment affirmé que « seul l'État a le monopole des armes ».

Mais « ce gouvernement est aujourd'hui en difficulté face à l'aggravation de la crise », explique M. Le Drian, insistant sur la nécessité de le soutenir, notamment par les partenaires internationaux et les pays du Golfe.

Malgré l’intensité des combats, une voie politique demeure envisageable. Le gouvernement libanais a récemment proposé l’ouverture de discussions directes avec Israël, une initiative que Jean-Yves Le Drian qualifie d’effort « considérable ».

Il y voit une opportunité rare, estimant que cette initiative pourrait constituer un tournant si elle était saisie. Dans un contexte où la guerre ne produit pas de solution durable, il insiste sur la nécessité de redonner toute sa place à la négociation.

Les pays du Golfe apparaissent également comme des acteurs clés dans cette tentative de désescalade. Indirectement affectés par le conflit, ils ont soutenu les efforts de médiation.

« Il y a eu une offre de négociation […] avec le soutien de plusieurs pays du Golfe, en particulier avec le soutien de l'Arabie saoudite », explique M. Le Drian. 

Depuis le début de la crise, la France continue à soutenir l’Arabie saoudite dans sa défense, souligne M. le Drian. « Nous aidons les Saoudiens à assurer leur propre sécurité et le président français parle très souvent avec Son Altesse le prince héritier pour travailler dans cette direction-là », ajoute-t-il, insistant sur la continuité du dialogue franco-saoudien sur les questions de sécurité régionale. 

Pour Jean-Yves Le Drian, cette implication ouvre la voie à une redéfinition plus large de la sécurité régionale, fondée sur « une sécurité collective ».

Concernant les opérations israéliennes dans le sud du Liban, M. Le Drian met en garde : « toute intervention d'occupation de la part d'Israël sur le Liban est contraire au droit international. »

Il rappelle que les précédentes opérations de ce type ont favorisé le renforcement du Hezbollah, une dynamique qu’il estime à ne pas reproduire.

Au-delà des enjeux stratégiques, la situation humanitaire se dégrade rapidement. « L'intervention israélienne a mis sur la rue quasiment un million de déplacés qui aujourd'hui survivent », explique M. Le Drian.

Jean-Yves Le Drian alerte sur le risque d’une aggravation rapide, avec des conséquences potentiellement graves pour la cohésion interne du pays.

Face à cette crise, la France maintient son engagement. Elle soutient les forces armées libanaises, notamment par la livraison récente de véhicules blindés, et poursuit son action humanitaire.

L’objectif est clair : renforcer l’État libanais dans ses fonctions régaliennes, en particulier sa capacité à assurer le monopole de la force.

Pour Jean-Yves Le Drian, la poursuite du conflit ne peut mener qu’à une impasse. Tous les acteurs en sont conscients, estime-t-il, ce qui rend d’autant plus urgente la reprise des discussions.

Il réaffirme la nécessité d’une solution diplomatique : « La France a toujours considéré qu'il fallait régler les conflits par la voie de la négociation. »

Les paramètres d’un accord existent déjà : « C'est sur la table, il faut en discuter. »

Dans ce contexte, il élargit la réflexion aux enjeux régionaux et internationaux, en particulier la liberté de circulation maritime. « La libre circulation maritime dans le détroit d'Ormuz est essentielle », explique-t-il, avertissant que toute perturbation engendre « des difficultés considérables pour l'économie mondiale ».

Il souligne enfin que des initiatives sont déjà envisagées pour sécuriser cette zone stratégique, notamment par des dispositifs d’escorte maritime, une fois la désescalade suffisamment engagée. À cet égard, le président français, Emmanuel Macron, et le Premier ministre britannique, Keir Starmer, ont permis de mobiliser un ensemble de pays volontaires pour accompagner la sécurisation du trafic maritime dans le Golfe.

Dans une région sous tension, le Liban apparaît ainsi à un moment décisif de son histoire — entre effondrement et sortie de crise par la diplomatie, sur fond d’équilibres régionaux et économiques encore fragiles.


Le prince héritier saoudien et le Premier ministre britannique discutent des développements régionaux

Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
Starmer a été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. (SPA)
À son arrivée à Djeddah, Keir Starmer a été accueilli par le gouverneur de la région de La Mecque, le prince Saud ben Mishaal ben Abdulaziz. (SPA)
À son arrivée à Djeddah, Keir Starmer a été accueilli par le gouverneur de la région de La Mecque, le prince Saud ben Mishaal ben Abdulaziz. (SPA)
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  • Le prince héritier Mohammed ben Salmane a rencontré le Premier ministre britannique Keir Starmer pour renforcer la coopération stratégique entre leurs deux pays
  • Les discussions ont porté sur les enjeux régionaux, avec un soutien commun à la stabilité et à un cessez-le-feu durable, notamment concernant l’Iran et le détroit d’Ormuz

RIYAD : Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a reçu mercredi à Djeddah le Premier ministre britannique Keir Starmer.

Au cours de la rencontre, ils ont passé en revue les relations entre leurs deux pays et examiné les moyens de renforcer davantage leur partenariat stratégique dans divers domaines.

Ils ont également abordé les derniers développements régionaux et internationaux, notamment les évolutions dans la région ainsi que leurs implications en matière de sécurité et d’économie.

Les deux parties ont affirmé leur soutien à tous les efforts visant à renforcer la sécurité et la stabilité de la région. Plusieurs questions d’intérêt commun ont également été discutées.

Keir Starmer est arrivé dans le Royaume plus tôt dans la journée, où il a été accueilli à l’aéroport de Djeddah par le gouverneur de la région de La Mecque, le prince Saud ben Mishaal ben Abdulaziz, selon des photos diffusées par l’Agence de presse saoudienne.

Lors de sa visite, Starmer a salué le cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, tout en soulignant qu’il restait « beaucoup de travail à faire » pour garantir sa pérennité.

« Il reste également beaucoup à faire concernant le détroit d’Ormuz, qui a un impact à l’échelle mondiale », a-t-il ajouté. 

À son arrivée à Djeddah, Keir Starmer a été accueilli par le gouverneur de la région de La Mecque, le prince Saud ben Mishaal ben Abdulaziz, a rapporté l’Agence de presse saoudienne. Les ambassadeurs respectifs des deux pays étaient également présents.

*Avec SPA, Reuters 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com