Comment le régime iranien réagira à la mort du scientifique nucléaire

Les conséquences de l'attaque au cours de laquelle l'éminent scientifique iranien Mohsen Fakhrizadeh a été tué, à l'extérieur de Téhéran, en Iran, le 27 novembre 2020 (Reuters)
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Publié le Jeudi 03 décembre 2020

Comment le régime iranien réagira à la mort du scientifique nucléaire

  • Les meurtres de Qassem Soleimani et de Mohsen Fakhrizadeh ont révélé la faiblesse des appareils de sécurité et de renseignement de l’Iran et l’incapacité du régime à empêcher la fuite d’informations confidentielles
  • Le régime de Téhéran est également conscient du fait que la frustration et le ressentiment du peuple iranien à l’égard du gouvernement s’intensifient

Le régime iranien a subi cette année deux coups majeurs – l'un militaire et l'autre nucléaire – qui ont humilié l'establishment théocratique. Le premier a été le meurtre en janvier de Qassem Soleimani, responsable de la Force Al-Qods et des opérations extraterritoriales, exportant l’idéologie et les idéaux révolutionnaires de l’Iran. Le deuxième a été l’assassinat, la semaine dernière, du scientifique nucléaire de haut niveau, Mohsen Fakhrizadeh.

Les meurtres de Qassem Soleimani et de Mohsen Fakhrizadeh ont révélé la faiblesse des appareils de sécurité et de renseignement de l’Iran et l’incapacité du régime à empêcher la fuite d’informations confidentielles. Le régime, qui a toujours été fier et s’est toujours vanté de sa puissance militaire, a également été humilié devant son réseau de milices et de groupes terroristes à travers la région.

Les dirigeants de tous les horizons politiques iraniens se sont engagés à répondre au dernier échec de façon sévère. Le Guide suprême Ali Khamenei a tweeté: «Il y a deux choses que les responsables devraient mettre dans leur liste de choses à faire: Premièrement, faire suite à l'atrocité et riposter contre ceux qui en étaient responsables et deuxièmement, suivre les activités scientifiques et techniques du martyr Fakhrizadeh dans tous les domaines dans lesquels il a été actif.» Le soi-disant président modéré, Hassan Rohani, a également promis que l'Iran se vengerait du meurtre de Fakhrizadeh.

Mais l'Iran va-t-il réellement riposter? Et si oui, comment et quand? Téhéran va sans aucun doute riposter, mais il est important de regarder sa stratégie globale actuelle lorsqu'il s'agit de frapper les États-Unis et leurs alliés. Le modus operandi du régime est ancré dans le fait d’infliger des dommages de manière indirecte afin d’éviter de déclencher une guerre totale. C’est dû au fait qu'une guerre à grande échelle avec Israël ou les États-Unis conduirait très probablement à l'effondrement du régime iranien. Par conséquent, Téhéran ne peut pas se permettre un conflit direct.

Toute confrontation directe avec un allié américain entraînerait très probablement aussi l'Amérique dans l'équation et ferait fortement pencher la balance contre Téhéran. En dépit du fait que l'Iran est plus grand géographiquement et possède une population plus importante qu'Israël, sa capacité militaire est inférieure à la fois à Israël et aux États-Unis. Et ce qui change fondamentalement l’équilibre des pouvoirs, c’est la capacité nucléaire d’Israël, car on pense généralement que Tel-Aviv a suffisamment de plutonium de qualité militaire pour un arsenal de 100 à 200 ogives nucléaires.

Le régime de Téhéran est également conscient que la frustration et le ressentiment du peuple iranien à l’égard du gouvernement s’intensifient. Toute guerre à grande échelle pourrait déclencher un autre soulèvement national, ce qui pourrait menacer l'emprise des religieux au pouvoir. L’establishment théocratique traverse également des temps difficiles en ce qui concerne l’économie à cause des sanctions américaines, qui ont durement frappé les secteurs de l’énergie, des banques et du transport maritime.

Plus important encore, le régime estime que l'administration Trump est différente des autres administrations américaines en ce sens qu'elle n'hésiterait pas à frapper l'Iran si ce dernier frappait les États-Unis ou ses alliés. Le discours dominant au sein de l'establishment politique iranien est en réalité que l'administration Trump et Israël veulent entraîner Téhéran dans une guerre dans les dernières semaines de 2020 et que le régime ne doit pas tomber dans ce piège. Un titre du journal d'État Arman-e Melli annonçait: «Piège de la tension: assassinat d'un autre scientifique nucléaire.» Le journal explique que l’Iran doit être très prudent et patient dans les dernières semaines du mandat de Donald Trump, et neutraliser les tensions avec Israël et les États-Unis.

Le ministre des Affaires étrangères, Javad Zarif, a également pointé du doigt Israël et mis en garde contre son intention de déclencher une guerre avec l'Iran avant que Joe Biden ne prenne le relais. Il a tweeté: «Les terroristes ont assassiné aujourd'hui un éminent scientifique iranien. Cette lâcheté – avec de sérieux indices sur le rôle israélien – montre un bellicisme désespéré des agresseurs.»

Le régime iranien a été humilié devant son réseau de milices et de groupes terroristes à travers la région.

Dr Majid Rafizadeh

Par conséquent, le régime iranien attendra très probablement que l'administration Trump soit démissionnaire avant de se venger et de sauver la face. L'Iran recourra au type de guerre qu'il a toujours maîtrisé: armer ses mandataires et leur ordonner de lancer des missiles et des drones dans d'autres pays. L'Iran peut également harceler les navires dans le détroit d'Ormuz, comme il l'a fait auparavant. Parmi les autres stratégies que l'Iran peut déployer, citons l'enlèvement de citoyens occidentaux, l'assassinat de responsables occidentaux et l’ordre donné aux milices irakiennes de frapper des cibles américaines. Il y a quelques mois, des rapports de renseignement révélaient que le régime iranien envisageait une tentative d'assassinat contre l'ambassadeur américain en Afrique du Sud. Après tout, le régime s'est engagé dans de nombreux attentats et complots terroristes depuis sa création en 1979.

Il est vraisemblable que le régime iranien ripostera après l'assassinat de Fakhrizadeh, mais il faudra très probablement attendre que Trump quitte la Maison-Blanche. L’Iran devra en outre réagir pour éviter une guerre totale avec Israël ou les États-Unis, car cela pourrait entraîner l'effondrement du régime.

 

Dr. Majid Rafizadeh est un politologue irano-américain diplômé de Harvard. Twitter : @Dr_Rafizadeh.

NDLR: Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com