Le port flottant américain à Gaza pourrait avoir une fonction importante

Inspection de l'aide humanitaire pour Gaza chargée sur un cargo dans le port de Larnaca, à Chypre, le 15 mars 2024. (Reuters).
Inspection de l'aide humanitaire pour Gaza chargée sur un cargo dans le port de Larnaca, à Chypre, le 15 mars 2024. (Reuters).
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Publié le Lundi 18 mars 2024

Le port flottant américain à Gaza pourrait avoir une fonction importante

Le port flottant américain à Gaza pourrait avoir une fonction importante
  • Depuis plus de cinq mois, les livraisons humanitaires sont loin d'atteindre le strict minimum nécessaire à la survie d'une population prise dans une guerre infernale
  • C'est pourquoi l'annonce faite par le président américain Joe Biden lors de son discours sur l'état de l'Union la semaine dernière, selon laquelle il a chargé l'armée américaine de mener une mission d'urgence pour établir un quai flottant temporaire sur l

Les temps désespérés appellent des mesures désespérées et je ne vois pas de temps plus désespéré que celui que connaît actuellement Gaza où, de manière frustrante, l'aide humanitaire dont on a un besoin urgent ne parvient toujours qu'au compte-gouttes. Depuis plus de cinq mois, les livraisons humanitaires sont loin d'atteindre le strict minimum nécessaire à la survie d'une population prise dans une guerre infernale.

C'est pourquoi l'annonce faite par le président américain Joe Biden lors de son discours sur l'état de l'Union la semaine dernière, selon laquelle il a chargé l'armée américaine de mener une mission d'urgence pour établir un quai flottant temporaire sur le littoral de Gaza, à travers lequel l'aide humanitaire pourra entrer à grande échelle dans la bande de Gaza, est un développement bienvenu. Au-delà des besoins immédiats, si le plan réussit, il pourrait avoir des implications à long terme pour l'avenir de Gaza en tant que partie d'un État palestinien indépendant, ainsi que pour la viabilité économique du territoire et ses relations avec le monde.

Israël est entré en guerre contre le Hamas sous le coup de la colère et de la rage, plutôt qu'avec une stratégie claire pour la paix à l'issue de la guerre. Il est difficile d'identifier où s'arrête la soif de vengeance et où commencent les objectifs politiques, y compris chez certains hauts responsables du gouvernement.

L'objectif déclaré d'éliminer le Hamas n'a jamais pu être atteint militairement.

Un objectif israélien plus réalisable aurait dû être de rendre le mouvement moins pertinent politiquement pour les habitants de Gaza, en évitant de heurter l'ensemble de la population et en lui offrant au contraire l'espoir d'un avenir meilleur, libéré de l'occupation et de l'oppression.

Pour y parvenir, Israël aurait dû mener des opérations militaires cliniques et chirurgicales contre le Hamas, ne pas traiter l'ensemble de la population du territoire comme un simple dommage collatéral et faire de la réponse au 7 octobre une guerre contre les Palestiniens de Gaza qui a tué jusqu'à présent plus de 31 000 d'entre eux, dont des milliers d'enfants.

Au lieu de cela, malgré ses actions –  peut-être à cause d'elles –  Israël n'est pas plus près de « détruire le Hamas » ou de voir les otages rentrer chez eux. Pendant ce temps, la grande majorité de la population de Gaza a été déplacée et n'a que peu ou pas d'accès à la nourriture, à l'eau potable, aux traitements médicaux ou à l'assainissement.

Dans un message publié la semaine dernière sur le réseau social X, l'Organisation mondiale de la santé a déclaré que lors de visites dans des hôpitaux du nord de Gaza, ses agents avaient constaté « des niveaux élevés de malnutrition, des enfants mourant de faim, de graves pénuries de carburant, de nourriture et de matériel médical, ainsi que la destruction de bâtiments hospitaliers ».

Sans l'acheminement d'une aide d'urgence à une échelle beaucoup plus importante que celle que nous connaissons actuellement, la situation ne fera qu'empirer. L'éventualité d'une menace d'incursion israélienne à Rafah, dernier refuge pour plus d'un million de personnes déplacées à Gaza, ne ferait qu'aggraver la situation.

Début mars, le nombre moyen de camions franchissant la frontière et acheminant de l'aide à Gaza est passé de 98 par jour le mois précédent à 168. Ce chiffre est encore loin des 500 camions nécessaires pour faire face à la crise. Pour des raisons à la fois logistiques et politiques, cette grave pénurie d'aide humanitaire reste une caractéristique constante et dévastatrice de cette guerre.

Si une partie de l'aide est désormais acheminée par parachutage, ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan des besoins. Par conséquent, un port flottant pourrait jouer un rôle important et significatif dans la résolution de la crise en facilitant une augmentation considérable de la quantité d'aide entrant dans le territoire sinistré et en permettant une distribution plus ordonnée de l'aide.

Un port flottant est un pas important dans la bonne direction, mais ce n'est qu'un petit pas.

Yossi Mekelberg

 

Malheureusement, on nous dit que sa construction pourrait prendre jusqu'à deux mois et les gens sur le terrain ne peuvent pas se permettre d'attendre aussi longtemps. L'acheminement de l'aide par la route reste théoriquement plus rapide, mais comme il s'avère difficile de surmonter les difficultés « administratives » et politiques qui empêchent l'acheminement d'une aide suffisante, la voie maritime pourrait offrir une solution jusqu'à ce qu'un accord de cessez-le-feu soit conclu.

On peut toutefois se demander pourquoi il a fallu tant de temps pour parvenir à cet accord. L'annonce faite par Biden la semaine dernière s'accompagnait d'un avertissement sévère aux autorités israéliennes, qui devaient jouer leur rôle dans l'allègement des souffrances des Palestiniens de Gaza.  L'aide humanitaire ne peut être une considération secondaire ou une monnaie d'échange. « Protéger et sauver des vies innocentes doit être une priorité », a-t-il déclaré.

Une première tentative d'acheminement par voie maritime de l'aide dont on a désespérément besoin a eu lieu cette semaine, lorsqu'un navire espagnol, l'Open Arms, remorquant une barge chargée de 200 tonnes de marchandises, a quitté le port chypriote de Larnaca pour se rendre à Gaza. En raison de l'absence de port opérationnel à Gaza, l'organisation caritative américaine qui a organisé la cargaison, World Central Kitchen, est en train de construire une jetée où l'aide pourra être déchargée. Cela montre que la détermination et la créativité, et surtout la compassion et l'attention portée aux souffrances de la population de Gaza, peuvent avoir au moins un certain effet positif sur la situation.

Il y a quelque chose d'un peu paradoxal dans le fait que ce n'est que dans ces circonstances horribles qu'Israël accepte, ou est forcé d'accepter, l'ouverture de l'accès maritime à Gaza après avoir bloqué le territoire pendant tant d'années.

Mais cela pourrait s'avérer être une lueur d'espoir dans ce paysage funeste de mort et de destruction, et nous inciter tous à penser à un avenir au-delà de la guerre. Le symbolisme et l'aspect pratique de cette évolution ne devraient pas échapper à la communauté internationale.

Si l'on part du principe que la bande de Gaza ne restera pas indéfiniment sous contrôle israélien, mais que les autorités israéliennes voudront décider quels articles entrent ou sortent de la bande, ce qui a été une demande récurrente dans toutes les négociations précédentes avec les Palestiniens, c’est un précédent important pour les négociations futures, surtout si l'on considère que cette route maritime sera le premier passage entrant ou sortant de Gaza depuis plus de 75 ans qui ne soit contrôlé ni par Israël, ni par l'Égypte.

En outre, cette évolution pourrait permettre de passer d'un mécanisme viable pour la livraison de marchandises à un autre pour la circulation des gens.

Penser trop loin peut sembler prématuré, mais il est essentiel de se tourner vers l'avenir. Nous devons donc considérer que si la route la plus viable pour l'acheminement de l'aide par voie maritime est celle de Chypre, empruntée par la cargaison d'Open Arms à destination de Gaza, cela ouvre une perspective d'établissement de liens avec un État membre de l'UE et, potentiellement, de liens commerciaux avec le reste de cette puissante union économique et politique.

Au cours des derniers mois, nous n'avons vu que la mort et la misère et très peu, voire pas du tout, de réflexion stratégique rationnelle ou à long terme sur la manière de transformer ce désastre incontrôlé non seulement en une fin de la guerre à Gaza, mais aussi en une fin du conflit israélo-palestinien au sens large.

Le fait d'évoquer l'idée d'établir un port à Gaza, dont on ne peut qu'espérer qu'il devienne réalité très bientôt, constitue un important pas en avant.

C'est un signe clair que l'administration Biden reconnaît et intériorise la nécessité d'adopter une approche différente de la guerre, une approche qui passe outre et contourne le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou.

Dans le cas contraire, cette guerre s'éternisera et prolongera les souffrances insupportables de la population de Gaza tout en ayant des implications régionales et internationales plus larges.

Un port flottant est un pas important dans la bonne direction. Mais ce n'est qu'un petit pas. Il doit être suivi d'un plan global pour l'avenir de Gaza et d'une éventuelle paix entre Israéliens et Palestiniens.

Yossi Mekelberg est professeur de relations internationales et membre associé du programme pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord au sein du groupe de réflexion sur les affaires internationales Chatham House.

X : @YMekelberg

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com