La tentative d’Assad de se réinventer est vouée à l’échec

Bachar Assad lors d’un entretien avec la chaîne de télévision russe NTV, à Damas, en Syrie, le 24 juin 2018. (Photo, Reuters)
Short Url
Publié le Jeudi 07 janvier 2021

La tentative d’Assad de se réinventer est vouée à l’échec

  • La tristement célèbre lettre d’amour et cette nouvelle image de marque pacifiste pourraient très bien être un nouveau stratagème d’Assad pour bluffer la communauté internationale, et montrer qu’il peut tendre la main aux les gens qu’il massacre depuis des
  • Si certains pays arabes considèrent Assad comme un rempart qui les protège de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, ils n’ont aucun doute que le président syrien est sournois, et qu’ils ne peuvent lui faire confiance.

Beaucoup de gens adoptent des résolutions pour le nouvel an. On y compte généralement arrêter de fumer, perdre du poids, passer plus de temps en famille ou, simplement, rester plus positifs. Cependant, la résolution de Bachar Assad, semble être de se réinventer en homme de paix.

Aussi idiot que cela puisse paraître, des professeurs d’université pro-régime et des officiers militaires à la retraite ont récemment inondé les écrans de télévision syrienne de références à Assad comme un homme de paix. C’est bien ce même «homme de paix» pourtant qui a détruit la Syrie et l’a plongée dans un long et violent conflit, au lieu de quitter gracieusement la scène et d’éviter l'effusion de sang comme l’a fait feu le président égyptien Hosni Moubarak. Le demi-million de morts, les enfants tués par le gaz sarin toxique, et la moitié de la population qui se décline entre réfugiés et déplacés internes, tout ça ne semble guère déranger Assad, qui n’assume aucune responsabilité pour les conséquences de la guerre.

Pour ajouter à l’absurdité de la situation, des journaux syriens locaux ont annoncé le mois dernier le lancement d’un «évènement national» organisé par un voyageur syrien. Cet évènement donnera lieu à «la plus longue lettre d’amour du monde» à l’intention du «premier homme de paix» Assad. La lettre doit être rédigée sur un rouleau de tissu de 2000 mètres et transportée dans une calèche flanquée de 14 étudiantes athlètes. Le convoi partira du palais présidentiel, au Mont Qasioun, pour effectuer une tournée dans les différentes provinces syriennes, avant de retourner à Damas pour présenter la lettre à Assad. L’objectif est de recueillir 2,5 millions de signatures. On pourrait penser que ça ne pourrait être de plus mauvais goût, mais ce n’est malheureusement pas tout: l’organisateur espère que l’évènement battra le record mondial Guinness pour la plus longue lettre d’amour. Un bel ajout aux records de criminalité et de terreur déjà battus par Assad. L’événement fait partie de la campagne de pseudo-élection présidentielle, prévue pour avril 20201.

En septembre 2019, Assad a accepté de former un comité pour rédiger une nouvelle constitution et mettre fin à la guerre en Syrie. Il n’a toutefois été incapable jusqu’à présent d’accomplir grand-chose, en raison des manigances continues du régime pour bloquer toute résolution sérieuse. Après plus d’un an de négociations, il est plus qu’évident que le seul objectif d’Assad et ses acolytes  est de gagner du temps, tout en donnant l’impression à la communauté internationale qu’il est prêt à faire des concessions afin d’améliorer le bien-être de la Syrie. Assad utilise le comité constitutionnel pour apaiser le monde, il n’a aucune intention de faire des concessions ou de quitter le pouvoir. 

Ce n’est bien sûr qu'une simple coïncidence, mais le jour où l’annonce cette «lettre d'amour» a paru dans les journaux syriens, l’opposition a été piquée par l’usage du terme «justice réparatrice», plutôt que «justice transitionnelle», par l’Envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Geir Pedersen. Confronté aux vives réactions de l’opposition, qui insiste qu’Assad devrait être tenu responsable de ses crimes, il invoque erreur de traduction. Mais est-ce vraiment une erreur accidentelle, n’est pas plutôt une pilule empoisonnée administrée par la délégation dans le but de tuer l’idée d’une transition politique et du départ d’Assad en même temps ? La tristement célèbre lettre d’amour et cette nouvelle image de marque pacifiste pourraient très bien être un nouveau stratagème d’Assad pour bluffer la communauté internationale, et montrer qu’il à tendre la main aux les gens qu’il massacre depuis des années.

Par ailleurs, un membre de l’opposition, Ayman Abdel Nour, président de l’organisation non-gouvernementale Syrian Christians for Peace aux États-Unis, explique dans son podcast hebdomadaire qu’Assad utilise l’expression «homme de paix» afin d’envoyer un message à Israël. Normaliser les relations avec Israël et se dissocier de «l’axe de la résistance» pourraient aider Assad à se réinventer en un dirigeant que le monde et la région tolèrent. En décembre, un analyste israélien et ancien responsable de la sécurité a d’ailleurs déclaré que Tel-Aviv pourrait vivre avec Assad s’il rompt avec l’Iran et intègre  le bercail du Golfe. Ces scénarios ne sont cependant que des spéculations. 

Si certains pays arabes considèrent Assad comme un rempart qui les protège de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, ils n’ont aucun doute que le président syrien est sournois, et qu’ils ne peuvent lui faire confiance. Ils savent aussi qu’il serait très difficile pour lui de se libérer de l’Iran, ou même de contenir son influence à l’intérieur de la Syrie. Malgré plusieurs tentatives des pays du Golfe, il ne s’est jamais éloigné d’un pouce de la République islamique. De plus, il a tellement de sang sur les mains, que traiter avec lui serait un risque. 

Malgré le soutien et la validation que reçoit de l’Iran, la Russie, la Chine et certains pays arabes, le monde est uni contre lui assez fermement. La loi César américaine a été ratifiée par le Congrès, et de nouvelles sanctions sont imposées à sa femme Asma et sa famille immédiate afin de de couper l’oxygène financier du président. 

Comme un artiste en déclin qui fait une tentative désespérée pour raviver les restants de gloire,  Assad tente de se réinventer. Cependant, il doit se rendre compte qu’il ne trouvera pas de public pour renouveler sa légitimité sur la scène internationale, et que personne ne va accepter les résultats de la prochaine élection truquée.

Dr. Dania Koleilat Khatib est une spécialiste des relations américano-arabes, notamment en ce qui concerne le lobbying. Elle est titulaire d'un doctorat en sciences politiques de l'Université d'Exeter et est une chercheuse affiliée à l'Institut Issam Fares pour les politiques publiques et les affaires internationales à l'Université américaine de Beyrouth.

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com