Alors que l’attention mondiale est focalisée sur la trêve fragile dans la guerre au Moyen-Orient et sur les négociations censées déboucher sur un règlement, la paix et la fin de ses nombreuses répercussions humaines et économiques, un événement important est largement passé inaperçu.
Le gouvernement britannique a accepté de verser à la France 660 millions de livres supplémentaires (891 millions de dollars) afin de freiner le flux de migrants et de demandeurs d’asile depuis les côtes françaises vers l’Angleterre.
À mesure que le temps s’améliore au printemps, le casse-tête saisonnier des autorités françaises et britanniques refait surface. Malgré toutes les mesures draconiennes adoptées par le passé, les petites embarcations continuent de traverser la Manche. Le nouvel accord financera davantage de policiers et d’unités antiémeutes françaises pour contenir et disperser les migrants potentiels, davantage de drones et d’avions de surveillance, ainsi que des investissements dans des centres de coordination. Cela s’accompagne d’un nouveau durcissement du système d’immigration britannique, rendant plus difficile l’installation des migrants et des réfugiés et accélérant le traitement des demandes et les expulsions — le tout pour tenter de rendre le Royaume-Uni moins accueillant.
Mais injecter de l’argent dans ce problème ne le résoudra pas. Les 660 millions de livres que le Royaume-Uni s’est engagé à verser à la France ne représentent qu’une goutte d’eau face à un phénomène devenu une véritable machine à profits pour les réseaux criminels, des cabinets juridiques peu scrupuleux et même certains États qui instrumentalisent les réfugiés pour en tirer un avantage politique.
L’extrême droite Reform UK menace d’infliger un coup sévère au Parti travailliste au pouvoir lors des élections locales de la semaine prochaine.
Mohamed Chebaro
La situation ressemble de plus en plus à un jeu du chat et de la souris. Lorsque les contrôles sont renforcés en France et que la police parvient à empêcher des traversées, certains passeurs déplacent leurs clients vers les côtes belges, où les autorités ont observé une intensification des activités.
On peut se demander combien de répit ce nouveau financement offrira au gouvernement britannique, alors qu’il subit une pression intense pour renforcer les contrôles migratoires face à la popularité croissante du parti d’extrême droite Reform UK, qui menace d’infliger de lourdes pertes au Parti travailliste lors des élections locales de la semaine prochaine.
Il est depuis longtemps évident que le système de migration et d’installation du pays doit être réformé en profondeur. De nombreux gouvernements ont tenté de combler les failles qui permettent à de nombreux migrants d’entrer dans le pays et de s’y installer dans le but de profiter du système d’aide sociale.
De nombreuses solutions ont été proposées et mises en œuvre, mais aucune n’a constitué la solution miracle attendue. Prenons par exemple la langue anglaise, qui rend le Royaume-Uni plus attractif que d’autres pays européens où la maîtrise de la langue est une condition d’installation. Il y a aussi les familles élargies et les liens hérités de l’ancien empire, qui permettent à de nombreuses personnes ayant des connexions avec le Royaume-Uni de rejoindre des proches qui partagent depuis des années des récits de réussite. Et bien sûr, il y a un marché du travail dynamique et des opportunités d’emploi liées à une pénurie persistante de compétences, aggravée par le Brexit.
Un autre problème concerne les passeurs et leurs relais au Royaume-Uni, qui exploitent la situation pour des profits considérables. S’y ajoutent des agences douteuses offrant des conseils sur les voies d’entrée via des parcours éducatifs ou de faux contrats de travail. Enquête après enquête, aucun stratagème n’est laissé de côté pour exploiter le système.
Ce gouvernement est allé plus loin que tous les précédents pour durcir les règles et rendre la Grande-Bretagne moins hospitalière.
Mohamed Chebaro
Une enquête de la BBC ce mois-ci a mis en évidence que des cabinets d’avocats et des conseillers juridiques aident de nouveaux arrivants à se faire passer pour homosexuels afin d’obtenir l’asile. D’autres migrants affirment être entrés au Royaume-Uni via des contrats de travail, avec des comptables douteux organisant de faux emplois moyennant des frais mensuels qu’ils doivent rembourser en travaillant au noir. D’autres encore invoquent des discriminations religieuses ou des persécutions culturelles dans leur pays d’origine pour demander l’asile en Europe.
Il ne fait aucun doute que le nombre d’arrivées par petites embarcations est actuellement inférieur à celui de 2025. Mais le gouvernement travailliste du Premier ministre Keir Starmer devrait tout de même subir de lourdes pertes face à Reform UK de Nigel Farage lors des élections de la semaine prochaine, l’immigration étant amplifiée par la droite et l’extrême droite, qui affirment que le pays est envahi et que sa culture est en train de changer.
Ce gouvernement est allé plus loin que tous les précédents pour durcir les règles et rendre la Grande-Bretagne moins hospitalière, en rendant plus difficile l’obtention du statut de résident permanent, au risque de priver le marché du travail de main-d’œuvre, ce qui pourrait nuire à l’économie à long terme.
Le gouvernement commence déjà à voir les effets de l’argent dépensé en France pour tenter d’empêcher les dizaines de milliers de migrants qu’il estime prêts à traverser. Parallèlement, il cherche à rendre leur séjour moins confortable une fois arrivés, en les hébergeant dans d’anciennes casernes plutôt que dans des hôtels, une politique qui avait suscité une vive controverse l’an dernier en raison de son coût. Keir Starmer affirme également que son gouvernement a expulsé ou renvoyé près de 60 000 personnes sans droit de séjour depuis son arrivée au pouvoir.
Tout cela est louable, mais probablement insuffisant. Les preuves montrent que verser de l’argent à la France peut offrir un répit, mais pas une solution. Renforcer la présence policière de l’autre côté de la Manche pourrait nécessiter des accords similaires avec la Belgique, puis les Pays-Bas, à mesure que les passeurs adaptent leurs tactiques et déplacent leurs opérations le long des côtes. Le renforcement des capacités de renseignement et de lutte contre la criminalité est également nécessaire, tout comme la surveillance et l’application de la loi. La réforme du marché du travail et du système de visas est tout aussi importante, car offrir des voies légales simples d’installation est essentiel pour freiner les flux.
Mais il s’agit d’une tâche colossale et de longue haleine qui, à elle seule, ne pourra pas supprimer l’attrait du Royaume-Uni, souvent fondé sur des affinités culturelles et linguistiques, sa réputation ou les précédents familiaux, mais aussi sur le fait que les passeurs traitent la migration comme une marchandise qui s’achète et se vend.
Mohamed Chebaro est un journaliste libano-britannique qui a plus de 25 ans d'expérience dans les domaines de la guerre, du terrorisme, de la défense, des affaires courantes et de la diplomatie.
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com














