Alors que la recherche d’un accord de paix entre les États-Unis et l’Iran vacille au bord de l’échec, que les postures géopolitiques des grandes puissances semblent plus tendues que jamais et que les mutations technologiques alimentent l’incertitude et l’anxiété au sein des États comme des sociétés, deux développements majeurs se sont produits.
Le premier est l’avertissement lancé le mois dernier par le pape Léon sur les risques liés à l’accélération de l’intelligence artificielle dans les guerres et sur ses implications pour l’humanité et son avenir. Le second est la prise de distance du souverain pontife vis-à-vis du soutien de l’Église catholique à la théorie dite de la « guerre juste », selon laquelle certains conflits et les souffrances qu’ils engendrent peuvent être justifiés s’ils servent un bien supérieur.
La première encyclique de Léon, « Magnifica Humanitas » (« Humanité magnifique »), appelle à une régulation rigoureuse de l’IA et exhorte les développeurs à œuvrer pour le bien commun plutôt que pour le profit, en gardant à l’esprit la protection de l’humanité. Le pape y dénonce la « culture du pouvoir » qui alimente la course à l’IA ainsi que les outils sophistiqués de guerre à distance qu’offre cette technologie.
Léon, après seulement un an à la tête de l’Église catholique, adopte un ton de plus en plus ferme. Il s’est attiré les foudres du président américain Donald Trump, notamment en raison de ses critiques de la guerre contre l’Iran et de ses appels répétés à encadrer les géants de la technologie proches du président et de son mouvement « Make America Great Again ».
Les outils d’apprentissage automatique et l’IA accélèrent la transformation numérique et provoquent des bouleversements sociaux.
Mohamed Chebaro
Lorsqu’il a choisi son nom de règne, le pape a expliqué que cette décision faisait référence au pape Léon XIII, qui avait consacré son pontificat aux questions sociales à une époque de profondes mutations. Ce n’est pas un hasard si Léon a signé sa première encyclique à l’occasion du 135e anniversaire de la promulgation de « Rerum Novarum » (« Des choses nouvelles »), le texte fondateur de Léon XIII qui abordait les droits des travailleurs, les limites du capitalisme et les obligations des gouvernants au moment où se déployait la révolution industrielle.
Le pape actuel espère accomplir quelque chose de similaire afin d’influencer le débat alors que l’apprentissage automatique et les outils d’IA accélèrent la transformation numérique et provoquent des bouleversements sociaux, parfois au détriment des êtres humains.
Nombreux sont ceux qui estiment que les conséquences de l’IA pourraient réduire les individus à de simples rouages d’un ordre dirigé par des algorithmes. L’intervention du pape est naturellement inspirée par une perspective théologique, qui considère la révolution de l’IA et l’avènement de la machine comme une menace existentielle.
Mais quelqu’un y prête-t-il réellement attention ? L’IA continue de susciter des inquiétudes avec ses promesses d’une existence alternative, irrationnelle et non éprouvée, gouvernée par la machine. Nul ne sait si elle deviendra un catalyseur qui enrichira nos vies ou un outil qui affaiblira le rôle de l’humanité et de ses réalisations.
Dans ce monde, les êtres humains sont devenus de simples données, nourris par un flot de contenus produits par les machines tandis que d’autres encaissent les profits.
Mohamed Chebaro
Tout cela se produit alors que les géants de la technologie jouissent d’une liberté quasi totale, divisant décideurs et dirigeants à travers le monde tandis que leurs machines captent toujours davantage de pouvoir au détriment des acteurs politiques, du capital et du travail. Un exemple simple, mais peu encourageant, est la réaction hostile de l’administration américaine à l’égard de l’Union européenne, alors qu’elle s’efforce de protéger les grandes entreprises technologiques et d’empêcher toute régulation. Selon elle, de telles contraintes ne feraient que retarder le progrès technologique, l’entraver et limiter les libertés.
La première encyclique de Léon mérite d’être saluée. Il n’est pas trop tard pour réintroduire un peu de bon sens dans ce monde dominé par les algorithmes, où les êtres humains sont réduits à de simples données, abreuvés de contenus générés par les machines pendant que d’autres en récoltent les bénéfices. Le pape affirme qu’il existe une troisième voie — une voie qui respecte la vie privée, la dignité humaine et le progrès. Il n’a montré aucune crainte en bousculant les certitudes de la Silicon Valley, et son courage devrait inspirer les dirigeants qui se montrent de plus en plus réticents à demander des comptes aux géants de la technologie.
Une autre mission tout aussi redoutable attend les dirigeants d’aujourd’hui : redéfinir les dangers que l’IA fait peser sur les conflits armés et sur l’antique notion de « guerre juste ». Nous vivons dans un monde de robots tueurs et de seuils de violence toujours plus faibles, normalisés par les jeux vidéo et les casques de réalité virtuelle utilisés par des soldats qui guident des munitions mortelles à des centaines, voire des milliers de kilomètres de distance.
Mais les dirigeants, les financiers, les magnats de la technologie et même l’humanité dans son ensemble sont-ils prêts à détourner un instant les yeux de leurs écrans pour regarder la réalité du chemin que l’IA a tracé devant nous ? Nous devrions nous demander : sommes-nous en train de diriger la machine ou est-ce elle qui nous dirige ? Et quel sera le prix à payer si nous confions à un robot ou à un système d’IA des décisions aux conséquences vitales, voire mortelles ?
Mohamed Chebaro est un journaliste libano-britannique qui a plus de 25 ans d'expérience dans les domaines de la guerre, du terrorisme, de la défense, des affaires courantes et de la diplomatie.
X: @mochebaro
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com














