Personne ne doute que la République française traverse une période difficile depuis plusieurs années. Son paysage politique s’est fragmenté, l’extrême droite et la gauche radicale dominant l’Assemblée nationale depuis les élections convoquées par le président Emmanuel Macron en juin 2024.
Une élection présidentielle décisive se tiendra en 2027 et, même si Marine Le Pen, figure de proue du Rassemblement national, est considérée comme la favorite, la préparation de ce scrutin continue de prendre une tournure de plus en plus étrange et inhabituelle.
La décision de Marine Le Pen de briguer la présidence pour la quatrième fois signifie qu’une personne reconnue coupable de détournement de fonds publics fera campagne pour diriger la plus grande nation de l’Union européenne — peut-être avec un bracelet électronique à la cheville. Cette possibilité est devenue réalité après que la cour d’appel de Paris a, ce mois-ci, ouvert la voie à sa candidature en réduisant la durée de son inéligibilité, qui semblait avoir anéanti ses ambitions.
S’il y a une certitude, c’est que Marine Le Pen, comme tous les populistes, utilisera ce nouveau rebondissement judiciaire pour renforcer le récit selon lequel elle est une combattante antisystème prête à se sacrifier en affrontant le système au nom du peuple français.
En annonçant qu’elle contestera la décision rendue ce mois-ci devant la plus haute juridiction française, Marine Le Pen s’est offert un répit, puisque l’obligation de porter un bracelet électronique sera suspendue. La Cour de cassation rendra sa décision avant le premier tour de l’élection, prévu en avril, avec un éventuel second tour en mai.
Marine Le Pen, comme tous les populistes, cherchera à renforcer le récit selon lequel elle combat le système au nom du peuple.
Mohamed Chebaro
Par le passé, une condamnation pour détournement de fonds aurait très bien pu mettre un terme à la carrière politique de Marine Le Pen en la rendant moralement inapte à exercer la fonction présidentielle. Pour un citoyen ordinaire, un casier judiciaire constitue un handicap lorsqu’il s’agit de trouver un emploi. Mais il semble que cette logique ne s’applique pas aux responsables politiques qui briguent des fonctions publiques. On peut espérer que les électeurs porteront un autre jugement, tant les sondages montrent régulièrement que les Français souhaitent des normes éthiques plus élevées dans la vie publique et se montrent très critiques à l’égard de ce qu’ils perçoivent comme la malhonnêteté des responsables politiques.
L’an dernier, Nicolas Sarkozy est devenu le premier ancien président français de l’histoire contemporaine à être incarcéré après avoir été reconnu coupable d’association de malfaiteurs. Il a dû porter un bracelet électronique pendant trois mois.
Mais nous ne vivons plus à l’époque de la normalité.
Partout dans le monde, malgré des condamnations pénales, les responsables politiques populistes contournent désormais les exigences de responsabilité en se présentant malgré tout devant les électeurs — et ces derniers leur accordent souvent leur indulgence.
Donald Trump nous a montré comment l’obligation de rendre des comptes peut être présentée comme une persécution. Des interrogations légitimes deviennent les éléments d’un prétendu complot. Les dirigeants d’extrême droite à travers les démocraties occidentales utilisent les mêmes méthodes.
Des experts ont établi des parallèles entre les populistes d’aujourd’hui et les fascistes d’hier, à travers cette forme de martyre politique utilisée pour conquérir le pouvoir. Les méthodes employées par le dictateur italien Benito Mussolini, par exemple, exploitaient la colère politique et alimentaient le sentiment de victimisation afin de justifier les crimes et la politique de revanche qu’il a ensuite imposés.
Les parallèles historiques sont frappants. Le dirigeant populiste et sa nation seraient les victimes d’une classe politique corrompue, ce qui les pousserait à contre-attaquer. C’est précisément cette rhétorique du martyre politique contemporain que Marine Le Pen a invoquée cette semaine. Tous les responsables politiques populistes et d’extrême droite utilisent cette stratégie, aujourd’hui amplifiée par les algorithmes biaisés des plateformes de réseaux sociaux. Ils recyclent le même récit et le même style, auxquels les électeurs semblent adhérer.
Nigel Farage, député britannique et chef de Reform UK, visé par une enquête parlementaire après avoir été accusé d’avoir reçu des dons politiques non déclarés, a choisi de démissionner. Il se représentera toutefois dans la même circonscription, comme pour affirmer qu’il triomphera malgré l’enquête portant sur ses finances, qu’il qualifie de politiquement motivée.
Farage, dont la progression spectaculaire dans les sondages reposait sur un discours anti-immigration et anti-islam, semble avoir épuisé ses arguments les plus convaincants. Il a donc préféré démissionner plutôt que d’affronter l’enquête, provoquant une élection partielle qu’il entend mener seul (aucun des principaux partis du pays ne présentera de candidat), en faisant campagne sur le thème du martyre politique.
Autrefois, les affaires judiciaires liées à l’argent ou à l’intégrité constituaient un obstacle à l’exercice de fonctions publiques. Aujourd’hui, elles semblent être devenues un tremplin.
Marine Le Pen a été reconnue coupable l’an dernier d’avoir joué un rôle central dans un vaste système d’emplois fictifs et condamnée à une peine de prison. En l’autorisant à se présenter, la cour d’appel de Paris a également préservé le droit des électeurs d’élire à la présidence française une personne condamnée par la justice.
Elle a été déclarée coupable par un tribunal. Il appartient désormais aux électeurs de décider si elle sera acquittée dans le tribunal de l’opinion publique.
D’autres avant elle ont suivi la même voie. Ce schéma est désormais visible à travers la politique européenne, et le cycle continue. Matteo Salvini, chef de la Ligue italienne et vice-président du Conseil, a présenté les poursuites engagées contre lui pour avoir empêché le sauvetage d’un navire de migrants comme la preuve qu’il était injustement visé pour avoir défendu les frontières italiennes.
Le dirigeant du Parti pour la liberté aux Pays-Bas, Geert Wilders, a adopté une stratégie similaire, affirmant qu’une procédure engagée contre lui pour incitation à la haine constituait une attaque contre la liberté d’expression et la dissidence politique.
Dans chacun de ces cas, le fond des accusations est relégué au second plan et remplacé par un récit trompeur. La personne mise en cause devient la victime et, au lieu d’être tenue responsable de ses actes, affirme être la cible d’une attaque. C’est ainsi que l’histoire est rejouée devant le tribunal de l’opinion publique.
Nigel Farage a de fortes chances d’être réélu, aucun autre parti ne souhaitant entrer dans son jeu. Le sort de Marine Le Pen se jouera dans les longs mois à venir. La posture antisystème continue de séduire, les ennuis judiciaires et la victimisation devenant désormais un véritable véhicule vers le pouvoir.
Assistons-nous à l’avènement d’une ère du surréalisme politique au sein de ce qu’il reste des règles et des institutions démocratiques ?
Mohamed Chebaro est un journaliste libano-britannique qui a plus de 25 ans d'expérience dans les domaines de la guerre, du terrorisme, de la défense, des affaires courantes et de la diplomatie.
X: @mochebaro
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com














