Les Libanais sont bien connus pour leur sens de l’humour face aux situations difficiles. Le premier message WhatsApp que j’ai reçu après le vote de mercredi au Parlement libanais approuvant la loi d’amnistie était un mème reprenant le titre d’une dépêche urgente d’un grand média, qui disait : « La loi d’amnistie générale s’appliquera aux personnes mariées depuis plus de 20 ans. » Adoptée un jour après l’abolition de la peine de mort, cette loi a été votée au terme de plusieurs mois de tensions entre les partis politiques libanais. Ces négociations ont clairement mis en évidence l’ampleur du dysfonctionnement du système politique confessionnel.
Les raisons invoquées pour justifier cette loi sont d’apaiser les tensions, de réduire la surpopulation carcérale et de tourner la page. Pourtant, dans cette loi, chaque groupe a veillé à ses propres intérêts. Les forces politiques sunnites s’intéressaient aux prisonniers liés aux combats dans des endroits tels que Tripoli et Abra, dont certains avaient été incarcérés sans avoir été présentés à un juge. Le Hezbollah s’intéressait aux infractions liées au trafic de drogue et à d’autres prisonniers de la Bekaa. Certaines forces chrétiennes s’intéressaient aux Libanais qui s’étaient enfuis en Israël après le retrait de ce dernier du Sud-Liban en 2000 et qui avaient par la suite été condamnés ou empêchés de rentrer.
Pour rappel, les prisonniers sunnites avaient été arrêtés à la suite des affrontements de Tripoli, qui constituaient une nouvelle série de combats entre sunnites et alaouites largement liés à la guerre civile syrienne. Les groupes sunnites de Bab Al-Tabbaneh soutenaient généralement l’opposition syrienne, tandis que la communauté alaouite de Jabal Mohsen était alignée sur le régime d’Assad. Quant à Abra, il s’agissait d’un affrontement survenu en 2013 entre les militants sunnites du cheikh Ahmed Al-Assir et l’armée libanaise, au cours duquel 18 soldats ont été tués. Le soutien du Hezbollah à Bachar Al-Assad et son intervention militaire en Syrie ont eu un impact direct sur ces affrontements. Le Hezbollah dominait l’État et, que le groupe ait aidé l’armée ou non, il est inconcevable que cette action n’ait pas été menée en tenant compte de ses propres intérêts.
La position de Menassa est incomplète. Pourquoi traiter le Hezbollah différemment des extrémistes sunnites ?
Khaled Abou Zahr
La principale source de tension concernant cette loi portait sur la composante sunnite. Le ministre de la Défense, Michel Menassa, souhaitait prononcer un discours devant le Parlement pour affirmer que l’armée s’opposait à une amnistie pour les personnes reconnues coupables d’avoir attaqué ou tué des soldats. Le Premier ministre Nawaf Salam l’a empêché de prendre la parole, arguant que le gouvernement n’avait pas officiellement adopté de position sur le projet de loi et que Menassa ne pouvait pas présenter une position gouvernementale indépendante. En conséquence, le Hezbollah et le Mouvement patriotique libre ont quitté la salle lors du vote.
Malgré ce départ, le Hezbollah a obtenu les amnisties qu’il souhaitait pour ses propres membres. Je comprends la position du ministre de la Défense. Cependant, elle est incomplète. Pourquoi traiter le Hezbollah différemment des extrémistes sunnites ? Le Hezbollah n’a-t-il pas combattu en Syrie ? Les affrontements de Tripoli et, dans une certaine mesure, ceux d’Abra, n’étaient-ils pas des répercussions de la guerre civile syrienne ? Le Hezbollah n’a-t-il pas entraîné le Liban dans des guerres et commis des actes terroristes contre les Libanais ainsi qu’à l’échelle internationale ? Le Hezbollah, tant à l’époque qu’aujourd’hui, n’est-il pas armé ? Quelle est la différence entre Al-Assir et le secrétaire général du Hezbollah, Naim Qassem ? Plus important encore, pourquoi l’armée n’exécute-t-elle pas le plan décidé par le gouvernement — le désarmement du Hezbollah — avec la même volonté et la même détermination dont elle a fait preuve contre Al-Assir ? La réponse est simple : la force.
Tout ce qui s’est passé est une parodie. C’est exactement comme le système de Ponzi des banquiers
Khaled Abou Zahr
Le Hezbollah, bien qu’affaibli, dispose toujours d’une puissance de feu et d’une influence — d’où le refus ou l’incapacité de l’armée à prendre des mesures concrètes à son encontre. À ce jour, ni le Hezbollah, qui est en liberté, ni le groupe d’Al-Assir, qui est en prison, n’ont comparu devant un juge. La justice libanaise ne s’est pas prononcée avant cette amnistie. Cette loi est une déformation de tout ce que le Liban aurait pu être à la fin de la guerre civile. L’occupation syrienne, suivie de celle de l’Iran avec le Hezbollah, empêche que cela ne se produise jamais.
Tout ce qui s’est passé est une parodie de justice. C’est la même chose que la chaîne de Ponzi des banquiers. Sont-ils eux aussi absous de leurs fautes alors que des Libanais qui travaillent dur ont perdu les économies de toute une vie ? Il est impossible que le Liban puisse fonctionner avec ce type de système politique et une mentalité de « marchandage » confessionnel de la part de tous les partis politiques.
On ne peut pas y voir une réconciliation nationale — cela ressemble davantage à un marchandage confessionnel. De plus, rien ne garantit que le Liban ne sera pas confronté aux mêmes défis dans cinq ans ou dans une décennie, car les causes profondes de cette situation n’ont toujours pas été traitées. Cela commence par la remise de l’arsenal du Hezbollah aux Forces armées libanaises, mais va bien au-delà. En effet, tant que cela ne se produira pas, il y aura toujours deux poids, deux mesures.
L’armée doit retrouver son véritable rôle. Au vu des changements géopolitiques et de la rapidité avec laquelle le vent tourne, ce n’est qu’une question de temps avant que nous assistions à un scénario d’inversion des rôles qui maintiendra le Liban prisonnier d’un cycle de violence et d’instabilité.
Je sais que je vais encore une fois passer pour un disque rayé, mais ce type de loi et le numéro grotesque du Hezbollah et du FPM, qui ont quitté la séance en trombe tout en sachant qu’ils obtiendraient ce qu’ils voulaient, me confortent encore davantage dans l’idée que la seule solution pour le Liban est le fédéralisme. Le pays a besoin de bien plus qu’une loi d’amnistie ou d’une tentative d’afficher sa modernité par l’abolition de la peine de mort. Cela ne change en rien le système politique archaïque. Un nouveau système politique, en revanche, le ferait.
Khaled Abou Zahr est le fondateur de SpaceQuest Ventures, une plateforme d’investissement axée sur l’espace. Il est PDG d’EurabiaMedia et rédacteur en chef d’Al-Watan Al-Arabi.
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette rubrique n’engagent qu’eux-mêmes et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.














