Le Hezbollah dans une position précaire avant le verdict sur l’attentat Hariri

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Publié le Jeudi 06 août 2020

Le Hezbollah dans une position précaire avant le verdict sur l’attentat Hariri

  • Le mois dernier, la visite au Liban du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a abouti à un clash avec le Premier ministre, Hassan Diab, qui a refusé l’appel français aux réformes
  • « La colère populaire s’est installée et le Hezbollah s’est souvent retrouvé à défendre une position indéfendable »

Après la gigantesque double explosion de mardi qui a totalement détruit le port de Beyrouth – y compris les silos à grain qui renfermaient environ 85% du stock de céréales du Liban –, le Liban doit désormais compter sur le port de Tripoli. Celui-ci n’est pas équipé pour subvenir aux besoins d’une nation qui survit grâce à ses importations.

C’est un moment tragique pour le Liban. Mais ce moment tragique survient au milieu de tensions sans précédent. L’explosion a eu lieu à trois jours du jour tant attendu par tout le pays : le verdict du Tribunal international sur l’assassinat en 2005 de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri. Bien que le jugement n’ait toujours pas été rendu, on s’attend à ce que le président syrien, Bachar al-Assad, et son allié, le Hezbollah, soient incriminés. Le Hezbollah est sur un terrain instable depuis un certain temps au milieu d’une opposition de plus en plus vive. L’opposition flagrante la plus récente venait du patriarche maronite, le cardinal Mar Bechara Boutros al-Raï, qui le mois dernier a accusé le Hezbollah d’entraîner le Liban dans une crise régionale et a appelé à la neutralité du pays.

Le Hezbollah perd en popularité et il est confronté à une résistance croissante depuis l’année dernière. D’abord, c’était le groupe le plus alarmé par les manifestations qui ont éclaté le 17 octobre. La structure actuelle du pouvoir fournit au groupe la couverture nécessaire pour ses opérations. Tout changement vers un gouvernement transparent, non confessionnel et responsable pourrait affaiblir le Hezbollah.

Il était l’opposant principal aux manifestations. Les partisans de Hassan Nasrallah et de son allié, le mouvement Amal, sont descendus dans les rues pour battre les manifestants et les intimider, pendant que le gouvernement a mis l’armée sur la touche et l’a empêchée, à plusieurs reprises, de protéger les manifestants pacifiques. Le coronavirus (Covis-19) était un cadeau de bienvenue pour le gouvernement, puisque le confinement forcé a étranglé les manifestations qui se sont rapidement essoufflées. La fatigue et les conditions économiques désastreuses ont rendu chaque citoyen plus soucieux de satisfaire ses besoins alimentaires de base que de manifester pour le bien commun du pays.

C’est un moment tragique pour le Liban. Mais ce moment tragique survient au milieu de tensions sans précédent. L’explosion a eu lieu à trois jours du jour tant attendu par tout le pays : le verdict du Tribunal international sur l’assassinat en 2005 de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri. Bien que le jugement n’ait toujours pas été rendu, on s’attend à ce que le président syrien, Bachar al-Assad, et son allié, le Hezbollah, soient incriminés

Le mois dernier, la visite au Liban du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a abouti à un clash avec le Premier ministre, Hassan Diab, qui a refusé l’appel français aux réformes, prétendant que 97 % des réformes promises ont déjà été réalisées. Pendant qu’il se vantait de ses exploits, il a omis de mentionner que la devise a perdu 80 % de sa valeur, que les gens sont incapables d’accéder à leurs comptes bancaires et que le prix des produits de base a triplé. En même temps, le peu d’argent qui reste à l'État est utilisé pour importer du carburant et de la farine subventionnés. Cependant, ces biens sont ensuite acheminés en contrebande à Assad, l’allié du Hezbollah, tandis que le Liban plonge dans l’obscurité en raison des coupures d’électricité. Le peuple libanais, qui espérait une aide internationale, a été abandonné par le gouvernement qui a utilisé divers prétextes pour justifier le non-respect des exigences du Fonds monétaire international.

Bien que le Hezbollah ait utilisé des moyens différents pour détourner le blâme concernant la situation actuelle, et que son gouvernement ait donné de nombreuses justifications pour ne pas mener les réformes requises, la colère populaire s’est installée et le Hezbollah s’est souvent retrouvé à défendre une position indéfendable. Les citoyens sont bouleversés car ils sentent que leur pays est pris en otage par le Hezbollah qui a imposé un gouvernement fantoche et qui a été la principale pierre d'achoppement aux réformes et à l’aide internationale.

Le groupe attend anxieusement le verdict du tribunal. Le gouvernement est également très tendu, vu qu’il devra suivre les instructions de son maître et rejeter le jugement s’il incrimine le Hezbollah et Assad, ce qui alimenterait davantage la colère populaire. Afin de contourner les effets du verdict – puisque le gouvernement n’a pas vraiment besoin d’une vague de manifestations –, il a annoncé un reconfinement dans l’ensemble du pays à partir du jeudi, utilisant une fois de plus son ami le coronavirus comme parfait prétexte.

Maintenant, avec tous les yeux rivés sur le verdict, cette explosion massive se produit. N’était-ce qu’une simple coïncidence ? Alors que des enquêtes sont en cours et que la cause directe de l'explosion était la matière chimique stockée de manière non sécuritaire dans un entrepôt, le moment où elle s’est produite rend très contestable la plausibilité d'un accident.

Nasrallah, qui était censé prononcer un discours enflammé, a gardé le silence et a ajourné son discours pour rendre hommage aux morts. Certaines personnes sur les réseaux sociaux disent avoir entendu un jet et soupçonnent Israël d’avoir frappé l’entrepôt contenant des munitions pour le groupe. Toutefois, Israël a nié toute implication. D’autres ont publié des photos de l’explosion avec le turban de Nasrallah superposé au-dessus de la fumée, avec le titre : « Nous savons que c’est vous ». Selon elles, l’explosion était une tactique pour détourner l’attention publique consacrée au verdict vers le sauvetage de la ville sinistrée.

Peu importe si l’explosion était un accident dû à la négligence du gouvernement mis en place par le Hezbollah ou si elle a été provoquée par un acteur externe, le Hezbollah sera tenu pour responsable. Avec tous les yeux rivés sur le verdict du vendredi, le Hezbollah est dans une situation précaire.

Dania Koleilat Khatib est une spécialiste des relations arabo-américaines avec un focus sur le lobbying. Elle est titulaire d’un doctorat en politique de l’université d’Exeter et chercheuse associée à l’Institut Issam Fares pour les politiques publiques et les affaires internationales à l’Université américaine de Beyrouth.

L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com.