Salah Guemriche : quand l’arabe et le français s’entremêlent

Salah Guemriche ©Editions de l'Aube
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Publié le Mercredi 07 avril 2021

Salah Guemriche : quand l’arabe et le français s’entremêlent

  • «Les étymologistes ont fait des tours et des détours, en passant par le latin et l’italien, pour expliquer l’origine des mots. Or, dans certains cas, ils camouflent les origines arabes»
  • Pour la réalisation de la «Cité de la francophonie», plusieurs associations et personnalités francophones ont travaillé à l’élaboration de projets qui feront de Villers-Cotterêts une sorte de musée vivant et ouvert au monde

PARIS : Chaque mot est un voyage. Vestige du passé ou marqueur de l’évolution des mœurs, chacun des mots de notre vocabulaire est né des soubresauts et voltiges de l’histoire.

Le français, langue romane issue du peuple germain, n’est autre que le fruit d’un merveilleux métissage. En ce 20 mars 2020, à l’occasion de la journée de la Francophonie, Salah Guemriche, essayiste et romancier algérien dévoile à Arab News en Français des facettes insoupçonnées de la langue de Molière.

Après un rigoureux travail de recherche qui a duré 4 ans, l’auteur a fait un constat étonnant : sur les 35 000 mots du français courant, 10% sont issus de l’arabe. Une donnée surprenante qui illustre le caractère hybride de cette langue parlée dans plus de 50 pays.

En effet, comme l’explique M. Guemriche dans son livre « Dictionnaire des mots français d’origine arabe», 4192 mots du français viennent des langues étrangères «25% de l’anglais, 16% de l’italien, 13% du germanique et 10% de l’arabe».

Dans son recueil, l’auteur recense 400 mots d’origine arabe employés dans la vie de tous les jours. Cet état de fait indique qu’il existe plus de mots arabes que de mots d’origine gauloise ou espagnole dans le français, qui est pourtant une langue indo-européenne !

Dans cet entretien exclusif, Salah Guemriche partage sa vision de la francophonie et ses futurs projets, et explique avec passion et minutie l’évolution des mots, leur étymologie et leur origine lexicographique, tout en dévoilant la poésie qui se cache derrière chaque signification.

Quel regard portez-vous sur la francophonie ? Par rapport au passé, pensez-vous que l’usage du français a effectivement régressé au Maghreb ?

Toute langue est la bienvenue, puisqu’elle constitue une ouverture sur le monde. Le français a été mon arme, mon moyen d’expression. C’est cette langue qui m’a permis de rencontrer Simone de Beauvoir en 1971, c’est grâce à elle et à sa palette de mots que j’exprime mes idées avec nuance et précision. Il est vrai que l’arabe recule dans les pays du Moyen-Orient. Au Maghreb, spécifiquement en Algérie, ceci s’explique par le lourd passé qui lie ce pays à la France.

Il y a une volonté toujours visible de se détacher des anciens colons. Moi je pense qu’il faut dépasser ces différends, aller de l’avant, tourner la page. Comme le disait l’écrivain Kateb Yacine, «le français est notre butin de guerre». L’arabisation qui a été menée au lendemain de l’indépendance n’a pas suffi à enrayer l’usage du français, même 50 ans plus tard. En 2019, la politique d’arabisation a été durcie. Je pense que c’est une erreur, deux langues peuvent coexister. Et comme je l’ai prouvé avec l’aide de l’éminente linguiste Henriette Walter, les langues s’entremêlent et se complètent. L’arabe a, d’une certaine façon, permis au français de se réinventer. Je suis convaincu que lorsque le travail sur la mémoire collective de la guerre d’Algérie sera achevé, et donc que les esprits rancuniers seront apaisés, le français retrouvera sa place… Même si l’anglais devient la langue internationale de référence, je pense que la francophonie a encore de beaux jours devant elle… !

Que pensez-vous des déclinaisons de la langue française dans le monde (québécois, belge, français mélangé à la «darija» etc.) ?

Je considère qu’il y a «des» français, et non pas un seul français. Toutes les déclinaisons du «français de France» sont légitimes.

Saviez-vous que face à l’anglicisme, les plus fervents défenseurs de la francophonie sont les Québécois ? Ils disent «envoyer un courriel» (contraction de e-mail et courrier)  et non pas un «mél» ou «mail».

L’arabe, emprunte lui aussi, des mots au français et à l’anglais. Surtout pour des termes techniques et – ou informatiques. Pourtant l’arabe a cette richesse de vocabulaire qui lui permet de créer ses propres néologismes. Les linguistes arabes ne sont pas allés au bout de leurs travaux, il faudrait effectivement vivifier le langage. C’est la «darija», les dialectes qui jouent aujourd’hui ce rôle. J’estime que chaque dialecte, du libanais à l’algérien, en passant par le mauritanien constitue une langue à part.

Votre livre, «Dictionnaire des mots français d’origine arabe» a permis de reconsidérer le lien entre le français et l’arabe. Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur cette problématique ?

Je voulais d’abord rédiger un petit répertoire ludique pour mon fils, et plus je plongeais dans l’histoire des mots plus je me suis rendu compte que l’on nous cachait des choses…

Bien avant le 19ème siècle, siècle des colonisations, Rabelais qui avait appris l’arabe dans le cadre de ses études en médecine, avait déjà pointé du doigt la présence de mots arabes dans langue française.

Nous pouvons situer le début de l’influence de l’arabe dans le français avec la conquête de l’Andalousie. Ces territoires ont été sous domination musulmane de 711 à 1492.

Les mots se sont donc diffusés avec les échanges commerciaux et académiques, ce qui explique pourquoi la plupart d'entre eux appartient au champ lexical de la gastronomie et du textile.

Les étymologistes ont-ils amoindri l’influence de l’arabe sur la langue française ?

Oui. Tout à fait. Il y a une volonté d’occulter l’origine de certains mots. L’origine persane des mots est par ailleurs davantage mise en avant que l’origine arabe, pour des questions idéologiques, puisque le perse fait partie des langues indo-européennes.

Les étymologistes ont fait des tours et des détours, en passant par le latin et l’italien, pour expliquer l’origine des mots. Or, dans certains cas, ils camouflent les origines arabes.

Le mot magasin en est le parfait exemple. Il ne vient pas du latin ou de l’italien comme certains experts l’avaient démontré, mais directement de l’arabe, spécifiquement du mot «makhāzin» qui signifie «dépôt». L’histoire de ce mot est d’ailleurs fabuleuse, puisqu’il a également donné naissance au terme «magazine» (publication périodique), en passant par l’anglais ! Jeanne Marie Le Prince de Beaumont (auteur de la Belle et La Bête) publie en 1750-51 des traités d’éducation qu’elle appelle «magasin» : «Le Magasin des enfants», et «Le Magasin des adolescentes». En se faisant connaître au Royaume-Uni, elle popularise le mot «magasin», qui à l’anglaise, se prononce «magasine»… et c’est ainsi que le concept de magazine tel qu’on le connaît aujourd’hui a vu le jour. En 2021, en France, vous pourrez lire sur des enseignes «magasin de discount». Dans cette phrase, c’est uniquement la préposition «de», qui est issue du français ! Les mots voyagent, ils se bousculent, se refaçonnent et se réinventent…

Voici quelques exemples intéressants …

  • Abricot : le suffixe a- vient de l'article arabe «al», et le reste vient de de «al-barquq» qui veut dire en arabe «fruit précoce».
  • Baroudeur : vient du mot arabe «barud», qui signifie poudre explosive. Ce mot a pour ancêtre de l’expression «baroud d'honneur», qui est un combat livré pour conserver l'honneur.
  • Sirop : vient de l’arabe «šarab»  qui veut dire «boisson»
  • Chiffre : en arabe, le chiffre zéro se prononce «sifr». Avec le latin, «sifr» est devenu chiffre, pour d’abord désigner le zéro, puis tous les autres chiffres.
  • Matelas : vient de l’arabe «matrah» qui désigne les coussins de sol utilisés pour s’asseoir ou se coucher.
  • Jupe : vient de l’arabe «jubbah», qui désigne un vêtement de laine pour homme. Le mot arrive en France XIIe siècle avec le mot italien «jupa», pour ensuite se transformer en jupe.
  • Nouba : vient du dialecte algérien «nuba» qui veut dire «à tour de rôle». Cette expression était couramment utilisée par les officiers lors de leurs services de garde. Ce mot a ensuite désigné la musique jouée lors d’évènements importants.
  • Café : vient du mot «qahwa» (café en arabe) qui a aussi donné les versions italienne «caffè», et turc «qahve»

Aujourd’hui, en France, environ un jeune sur trois utilise des mots arabes «remis au goût du jour». Que pensez-vous de ce phénomène ?

Je pense que ces mots sont essentiels, et j’estime qu’il faudrait les intégrer dans nos dictionnaires ! Ils sont le miroir du temps et de son évolution.

Ces nouveaux mots sont inventifs. Dans le langage des jeunes, 69% des mots employés sont créés de toute pièce, 18% sont en verlan, et l’arabe occupe la troisième place du podium à égalité avec le gitan, avec 3,5% des mots. L’anglais représente quant à lui 2,5%, l’argot français 1,5%, et l’africain 0,5%.

Je trouve les expressions dérivées de l’arabe spécialement intéressantes, puisqu’elles sont très imagées. «Avoir le seum» par exemple… C’est presque poétique ! Cette expression qui manifeste le ras le bol veut littéralement dire «avoir/injecter du venin». Il y a aussi «rabzouz» et toutes ses drôles de déclinaisons utilisées pour qualifier les «arabes»,  rabzouille (avec le suffixe français -ouille) rabzouzette, ou rabza, pour la version plus affectueuse. «Chouïa» qui signifie «un peu» vient tout simplement du mot arabe «chwayya» porteur du même sens, toubib vient de «tabib» et veut dire médecin dans les deux langues, «ça me fait dahak» pour dire «ca me fait rire», vient du verbe «dahaka» qui veut tout simplement dire «rire» en «rebeu» (arabe)! Et enfin, le très répandu verbe «kiffer», qui exprime le fait d’aimer quelque chose, d’y prendre du plaisir. Ce dernier est une déclinaison mélodieuse du mot arabe «kayf» qui signifie bien-être.

De plus en plus de jeunes issus de l’immigration souhaitent apprendre l’arabe. Que révèle le retour de cette langue sur le devant de la scène française ?

Comme l’a souligné Assia Djebar de l’Académie Française dans la préface de mon livre, «les jeunes, conscients d'être les héritiers d'un passé inventif, pourraient vivre décomplexés par rapport à leur société d'accueil.» C’est important, voire primordial, parce que ce constat devrait permettre aux jeunes de voir que la France a toujours été intimement liée au monde arabe.

Dans le contexte actuel où la question des identités est au cœur des débats, cette réalité doit être mise en avant. Je tiens d’ailleurs à souligner l’importance d’enseigner l’arabe dans les écoles, et je trouve la polémique autour de cette question complètement vaine. L’arabe est une langue étrangère comme les autres. Elle est d’ailleurs parlée dans de nombreux pays. Toute langue est une richesse, et doit être la bienvenue.

Sous l’impulsion du président Emmanuel Macron, le château de Villers-Cotterêts sera rénové et transformé en Cité de la Francophonie d'ici 2022. En quoi consiste ce projet auquel vous participez ?

Il s’agit d’un projet formulé par l’État français pour faire du château de Villers-Cotterêts, une ville située à 80 km au nord-est de Paris, «un lieu de création, d’innovation et de diffusion de la culture en langue française dans le monde». Pourquoi Villers-Cotterêts ? Il faut rappeler que ce nom est attaché à une ordonnance royale de François 1er qui, en 1539, décréta que le français devait être la langue de la Justice et de l’Administration pour tout le royaume. En remplacement, donc, des langues régionales et du latin. On peut dire que la langue française comme langue nationale et officielle date de cette ordonnance. Pour la réalisation de ce qui s’appellera la «Cité de la francophonie», plusieurs associations et personnalités francophones ont travaillé à l’élaboration de projets structurants qui feront de Villers-Cotterêts une sorte de musée vivant et ouvert au monde, à tous les publics intéressés par l’histoire et l’évolution de la langue française, dans tous les domaines de la création. Ce projet associera les 88 pays membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, ce qui représente 300 millions de francophones dans le monde. Ma participation sera axée sur les mots français venus d’ailleurs et ceux passés à d’autres langues, y compris dans le langage des « djeun’s » !

En plus de mon implication dans les projets liés à la francophonie, j’aimerais partager mon savoir et toucher plusieurs générations. Je vais donc lancer ma chaîne YouTube. J’y partagerai un contenu exclusif et ludique. Je parlerai aussi bien de la bataille de Poitiers, que de mes découvertes en matière de sémantique.

 


Aux Émirats, Éléonore Caroit salue la résilience de la communauté française

La ministre déléguée chargée de la Francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger, Éléonore Caroit, quitte la réunion hebdomadaire du nouveau gouvernement à l’Élysée à Paris, le 14 octobre 2025. (AFP)
La ministre déléguée chargée de la Francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger, Éléonore Caroit, quitte la réunion hebdomadaire du nouveau gouvernement à l’Élysée à Paris, le 14 octobre 2025. (AFP)
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  • En visite officielle aux Émirats arabes unis, Éléonore Caroit a rencontré la communauté française, a salué sa résilience face au conflit régional et a mis en avant le rôle du réseau d’enseignement français dans le pays
  • La ministre a également visité Dubai Humanitarian tout en soulignant la solidité des relations franco-émiriennes dans les domaines économique, culturel et stratégique

DUBAÏ: La communauté française des Émirats arabes unis, la septième plus importante au monde avec plus de 60.000 ressortissants, a été affectée par le conflit qui secoue le Moyen-Orient, mais a fait preuve d'une remarquable résilience, a estimé la ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l'étranger, Éléonore Caroit, lors d'une visite officielle dans le pays.

« La communauté française a été choquée » de se retrouver au cœur d'un conflit régional dans un pays longtemps perçu comme un îlot de stabilité, a déclaré la ministre. « Mais elle s'est avérée être extrêmement résiliente. »

En déplacement du 9 au 11 juin à Dubaï, Abou Dhabi et Sharjah, Mme Caroit est venue apporter son soutien aux Français établis dans le pays alors que les tensions régionales persistent.

Selon la ministre, aucun départ massif n'a été observé jusqu'à présent, la plupart des expatriés préférant attendre de voir comment évolue la situation sécuritaire.

Les Émirats arabes unis ont été visés par des attaques de missiles et de drones iraniens avant l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu le 8 avril. Dans ce contexte, certains secteurs dépendants du tourisme, notamment l’hôtellerie et la restauration, ont été affectés.

« Les Français qui y travaillent ont été impactés », a reconnu Mme Caroit. Elle a toutefois souligné que d'autres pans de l'économie continuaient de fonctionner normalement. « Dans d'autres domaines, notamment les infrastructures, les projets continuent malgré tout », a-t-elle déclaré.

La ministre s'est également rendue à Dubai Humanitarian, la cité humanitaire internationale de Dubaï, plateforme logistique majeure pour l'aide d'urgence. Fonctionnant en partenariat avec des agences des Nations unies, des organisations internationales et des ONG, le centre facilite l'approvisionnement, le stockage et l'acheminement rapides de matériel humanitaire et de kits de secours vers les zones de crise. Il constitue l'un des trois principaux hubs humanitaires de ce type dans le monde.

La ministre a souligné les défis auxquels fait face le secteur humanitaire, notamment la diminution des financements concessionnels et des ressources disponibles pour répondre aux crises. Malgré ce contexte, la France demeure parmi les cinq principaux contributeurs aux opérations soutenues par le centre.

Au-delà du soutien consulaire, la visite visait également à mettre en avant la profondeur des relations franco-émiriennes. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 10,8 milliards d'euros en 2025 et plus de 600 filiales françaises sont implantées aux Émirats.

La ministre a rencontré des entrepreneurs réunis par Team France Export ainsi que les agents du consulat général de France à Dubaï, mobilisés pour accompagner les ressortissants français.

L'éducation et la coopération culturelle figuraient également au programme du déplacement. Les Émirats accueillent neuf établissements du réseau d'enseignement français à l'étranger, scolarisant près de 14.000 élèves, tandis qu'environ 20.000 élèves apprennent le français dans 65 écoles publiques émiriennes.

La ministre a rencontré six proviseurs représentant des établissements français du pays afin d'échanger sur les enjeux éducatifs et l'accompagnement des familles françaises dans un contexte régional incertain.

La ministre a souligné la richesse du modèle éducatif français et les opportunités offertes par le cursus français, mettant en avant son excellence académique et sa diversité.

Mme Caroit a notamment visité le lycée français Louis-Massignon à Abou Dhabi, ainsi que l'École française de Sharjah, premier établissement français ouvert dans le pays. Elle s'est également rendue au Louvre Abou Dhabi, symbole majeur de la coopération culturelle entre la France et les Émirats arabes unis.

Lors de ses entretiens avec les autorités émiriennes, la ministre a réaffirmé la solidarité de la France envers son partenaire stratégique dans le Golfe. Elle a également plaidé pour une solution diplomatique garantissant la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz et la stabilité régionale.

À travers ce déplacement, Paris entend réaffirmer son engagement aux côtés des Émirats arabes unis dans un esprit de solidarité, de confiance mutuelle et de coopération renforcée face aux défis régionaux. 


Après l'affaire Lyhanna, les enquêteurs face à «l'impossible» réexamen massif des procédures

La prison de Mont-de-Marsan où Jérôme B., le suspect du meurtre présumé de Lyhanna, une fillette de 11 ans, est détenu à l'isolement, à Mont-de-Marsan, dans le sud-ouest de la France, le 10 juin 2026. (AFP)
La prison de Mont-de-Marsan où Jérôme B., le suspect du meurtre présumé de Lyhanna, une fillette de 11 ans, est détenu à l'isolement, à Mont-de-Marsan, dans le sud-ouest de la France, le 10 juin 2026. (AFP)
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  • Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a estimé à 70.000 le nombre de plaintes pour des violences sexuelles sur des mineurs
  • Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a demandé aux policiers et gendarmes de "procéder à une revue de portefeuille des unités et services pour avoir une vision des procédures en cours relatives aux infractions sexuelles commises sur les mineurs"

PARIS: Dans le sillage de l'affaire Lyhanna, policiers et gendarmes ont l'injonction de passer en revue, en lien avec les parquets, toutes les procédures pour des infractions sexuelles commises sur des mineurs: une tâche "impossible" à réaliser sur fond de crise de l'investigation dans la police.

Quelques jours après la mort dans le Gers de la collégienne de 11 ans, un dossier dans lequel le principal suspect était visé par une plainte pour viols sur mineure sans avoir été entendu, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a estimé à 70.000 le nombre de plaintes pour des violences sexuelles sur des mineurs.

De son côté, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a demandé aux policiers et gendarmes de "procéder à une revue de portefeuille des unités et services pour avoir une vision des procédures en cours relatives aux infractions sexuelles commises sur les mineurs, en ciblant celles dont les victimes sont toujours mineures".

"C'est une blague!", peste un enquêteur du Sud-Ouest, interrogé par l'AFP. "Impossible" selon lui de réviser 70.000 dossiers avant le 14 juillet, comme le demande le garde des Sceaux. "D'ici la fin de l'année, je ne sais même pas si ce serait possible..."

Même tonalité du côté des syndicats policiers. "On a plus de trois millions de stocks de procédures en attente en France", rappelle Denis Boé, référent national investigation pour Alliance.

"Les stocks sont déjà surveillés et entretenus. Donc on pourra faire le recensement. Là où ça va être très difficile, c'est de pouvoir analyser chacune de ces procédures pour déterminer s'il y avait une urgence particulière, si le collègue est passé au travers...", ajoute-t-il.

"Prioriser les priorités" 

Pour le secrétaire général d'Un1té Grégory Joron, ce recensement se fera au détriment d'autres affaires. "La réalité, c'est qu'on va mettre tous les enquêteurs sur cette tâche-là et on va surtout utiliser aussi le temps d'enquêteurs qui sont sur d'autres matières pour leur prêter main forte", estime-t-il.

Interrogés par l'AFP, différents interlocuteurs rappellent que la réforme de la police avec la création d'une filière investigation, mise en œuvre il y a deux ans, a grandement affaibli la police judiciaire.

Aux manques d'effectifs et de moyens, à la lourdeur de la procédure ou à un logiciel de prise de plainte parfois défaillant, s'ajoute également la peur d'une chasse aux sorcières. Des policiers redoutent "qu'on (ouvre) les placards: je pense que tous les enquêteurs ont malheureusement la crainte d'avoir dans leurs dossiers une affaire Lyhanna", assure Grégory Joron.

"Ce n'est pas une faillite individuelle, c'est la faillite d'un système qui est complètement à bout de souffle et qui fait qu'aujourd'hui, on n'arrive plus à prioriser correctement parce que tous les dossiers sont importants et qu'on est toujours dans un délai très juste. Résultat, ça reste là, ça dort dans un placard et ce n'est pas relancé. On a cette crainte d'être pointés du doigt alors que le système nous noie", assure-t-il encore, estimant qu'il manque entre "2.000 et 2.500 enquêteurs".

"Les violences sexuelles sur mineurs, bien évidemment que c'est une priorité", assure également Denis Boé. "Mais il y a eu la priorité des violences intrafamiliales avant ça. Après, il y a eu la priorité du harcèlement scolaire... Dans tous les cas, ce que traitent nos collègues, ce n'est que de la priorité. Donc il faut prioriser les priorités."

Un responsable territorial en gendarmerie prévient: "Tout ne peut pas être prioritaire et il y aura forcément des choses, dans tout le spectre de nos missions, qu'on ne fera pas".

"Contentieux de masse" 

De son côté, "la gendarmerie nationale a 14.000 procédures en stock, qui concernent des violences sur des mineurs", a recensé le directeur général de la gendarmerie Hubert Bonneau, sur LCI mardi. "Il faut regarder les choses en face, on a un sujet de recensement de ces enquêtes", a-t-il ajouté, précisant que ses troupes recevaient "toutes les heures quatre plaintes pour violences sexuelles et sexistes et viols sur mineurs".

Les viols sur mineurs, "c'est malheureusement un contentieux de masse", "le sujet c'est en effet la priorisation, la capacité à faire remonter l'urgent dans cette masse: quand les faits sont avérés par des examens médicaux et que l'auteur présumé est identifié, il faut aller le chercher, même si vous avez plein de plaintes", considère-t-il.

Mais, rappelle-t-il, "on a aussi des délais incompressibles dans les procédures, qui les ralentissent, ça ne se règle pas en 50 minutes comme à la télé".

Les moyens devront être suffisants, juge-t-il, l'enjeu est "moins un sujet d'effectifs que d'organisation et de contrôle".

Selon un gendarme, passé notamment par des brigades territoriales, "l'état des procédures" est passé en revue par "plusieurs échelons" régulièrement. "Le contrôle est permanent et pas ponctuel sous l'impulsion politique."

 


France: 12 ans de réclusion pour une docteure partie en Syrie avec ses trois enfants

Les forces de sécurité montent la garde près d'une entrée de la Cour d'assises de Paris, le13 mai 2025. (AFP)
Les forces de sécurité montent la garde près d'une entrée de la Cour d'assises de Paris, le13 mai 2025. (AFP)
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  • La cour d'assises spéciale de Paris a estimé dans son verdict que Camille F., qui comparaissait détenue, et son mari Sylvain M., décédé au printemps 2015, avaient "choisi sciemment d'amener leurs enfants dans une zone de guerre"
  • La peine n'a pas été assortie d'une période de sûreté, la cour relevant qu'il n'y avait "pas d'éléments de dangerosité" chez Camille F., incarcérée depuis trois ans

PARIS: Une docteure en épidémiologie de 45 ans a été condamnée mercredi à Paris à 12 ans de réclusion criminelle pour avoir rejoint avec ses trois enfants fin 2013 la Syrie où son mari combattait pour le groupe Etat islamique (EI).

La cour d'assises spéciale de Paris a estimé dans son verdict que Camille F., qui comparaissait détenue, et son mari Sylvain M., décédé au printemps 2015, avaient "choisi sciemment d'amener leurs enfants dans une zone de guerre".

La peine n'a pas été assortie d'une période de sûreté, la cour relevant qu'il n'y avait "pas d'éléments de dangerosité" chez Camille F., incarcérée depuis trois ans. La cour a par ailleurs assorti la peine de prison d'un suivi socio-judiciaire pendant cinq ans.

Son mari Sylvain M. était poursuivi des mêmes crime et délit connexe. Présumé mort et jugé par défaut, il a été condamné à la peine maximale de 20 ans de réclusion, conformément aux réquisitions du ministère public.

Pour Camille F., l'avocate générale avait requis 15 ans de réclusion criminelle, assortis d'une période de sûreté des deux tiers et d'un suivi socio-judiciaire.

"C'est une peine lourde, j'en conviens", a souligné le président en s'adressant à l'accusée, ajoutant que la cour ne "doutait pas" de sa réinsertion.

Camille F., 45 ans, avait quitté la France avec son mari et leurs trois enfants en 2011 pour s'installer dans un pays musulman, la Jordanie, alors qu'elle occupait un poste d'ingénieur à l'institut de radioprotection et sureté nucléaire.

Ils étaient mariés depuis 2005. Lui s'était converti à l'islam pour rapidement se radicaliser. Camille F. avait eu un cheminement personnel plus long dans sa conversion puis sa pratique de la religion musulmane.

Installés ensuite en Egypte, Sylvain M. était parti combattre en Syrie à l'été 2013 et Camille F, alors enceinte de leur quatrième enfant, l'avait rejoint avec les trois enfants, âgés de 10, 7 et 2 ans.

Après le décès de Sylvain M. au combat, Camille F. s'était remariée avec un haut fonctionnaire syrien, avec qui elle a eu son cinquième enfant. La docteure est restée en Syrie, sous les bombardements.

Elle a été rapatriée en France en octobre 2022, son second mari étant décédé en février 2019.