Le Hezbollah, l’Iran et la Russie s’en tirent toujours avec les meurtres

Alexei Navalny a finalement été autorisé à être transporté par avion vers l'Allemagne le 22 août 2020, pour être soigné à la suite d'un empoisonnement présumé (Photo, Odd Andersen/AFP).
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Publié le Mercredi 26 août 2020

Le Hezbollah, l’Iran et la Russie s’en tirent toujours avec les meurtres

  • Personne ne croit le message du Hezbollah selon lequel « nous n’avons rien à voir avec cela », mais le Hezbollah n’en a cure, car il a confiance en son impunité
  • L’absence de leadership mondial des quatre dernières années a offert un environnement idéal aux dictateurs, aux despotes et aux criminels de guerre

Lorsque le Hezbollah, Bashar Assad et Vladimir Poutine assassinent leurs opposants, le but de l'opération n'est pas de dissimuler leurs traces, mais de le faire savoir à tous leurs détracteurs : « Vous pourriez être le prochain sur la liste. » Cette philosophie du pouvoir des gangsters consiste à afficher de manière agressive votre impunité vis-à-vis des autres, tout en conservant une part de déni : « Je n’ai rien à voir avec cela » - suivi d’un sourire teinté d’arrogance.

Sergei Skripal et Alexander Litvinenko ont été empoisonnés avec une version exotique d’agents neurotoxiques et de matières radioactives, comme si l'État russe abandonnait délibérément sa carte de visite toxique dans les villes britanniques. Les Irakiens qui critiquent l'ingérence iranienne sont abattus en face de leur maison en plein jour, et devant leurs enfants. L’autre lieu privilégié des assassinats par des paramilitaires soutenus par l'Iran se passe devant les postes de police irakiens. Il ne s’agit pas d’échapper à la justice, mais de mettre son emprise sur la justice : « Nous contrôlons le ministère de l’intérieur, les services de sécurité, les tribunaux, l’Etat… »

Rafic Hariri n’a pas été simplement assassiné en 2005 ; il a été pulvérisé suite à une énorme explosion de trois tonnes de TNT qui a tué 21 autres personnes et détruit une grande artère. Entre 2004 et 2008, des dizaines d'attentats à la voiture piégée ont eu lieu contre des opposants à l'axe Hezbollah-Syrie-Iran, dont Samir Kassir, Gebran Tueini et Antoine Ghanem. Ces personnalités ont fait l'objet d'intenses campagnes de diffamation dans les médias pro-Hezbollah avant leur assassinat. Des explosions délibérément démesurées ont été calculées pour faire trembler de peur toute la population beyrouthine. Quinze ans plus tard, on se demande toujours si quelqu'un passera une seule journée en prison pour l'une de ces attaques.

L'explosion dévastatrice de ce mois-ci a été un rappel traumatisant de cette phase où chaque semaine apportait de nouveaux attentats à la bombe. Des informations supplémentaires sont apparues, liant le Hezbollah au véritable propriétaire du navire d'où provenaient les 2.750 tonnes d'explosifs, ainsi que des preuves qu'une quantité substantielle de ces explosifs pourrait avoir déjà été utilisée.

Autour de 2013-2014, le Hezbollah a acheté près de 1.000 tonnes de nitrate d'ammonium à l'Iran (dont une partie a été transférée via le port de Beyrouth). Il est donc ridicule de supposer que le Hezbollah n’était pas intéressé par des explosifs similaires stockés dans des installations portuaires sur lesquelles il exerce un haut degré de contrôle.

Personne ne croit le message du Hezbollah selon lequel « nous n’avons rien à voir avec cela », mais le Hezbollah n’en a cure, car il a confiance en son impunité absolue - en particulier à cause du fait que les dirigeants libanais font tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher toute sorte d'enquête indépendante sur l'explosion.

Le Hezbollah croit de plus en plus que le temps joue en sa faveur, alors qu'il s'efforce de bricoler un nouveau gouvernement « d'unité nationale », espérant que la colère libanaise se dissipera et qu'il pourra y avoir un retour aux affaires comme à l’accoutumée. On ne peut pas laisser le Hezbollah s'en tirer. Encore une fois.

En poursuivant les préparateurs de second ordre, et en n’enquêtant pas sur le Hezbollah en tant qu'organisation, le tribunal spécial pour l’assassinat de Hariri a manqué son but. Salim Ayyash (qui se cache toujours) n'était qu'un petit opérateur suivant docilement les ordres. Il mérite de croupir en prison, mais il est cent fois plus important que les dirigeants qui continuent de pratiquer la violence soient tenus de rendre des comptes.

Lorsque Ayyash et d'autres agents ont été inculpés, le Hezbollah ne les a pas bannis ni dénoncés ; il les a soutenus. Dans les bastions du Hezbollah, Ayyash est un héros ; non pas parce que les gens croient qu'il est innocent, mais parce qu'ils le savent coupable. Nasrallah a salué Ayyash comme un agent « honorable » et s'est engagé à « couper les mains » de quiconque agirait contre lui – non parce qu'il a prétendu que Ayyash était un citoyen ordinaire innocent, mais parce que Ayyash faisait ce que Nasrallah lui enjoignait de faire.

La mort en 2016 du commandant adjoint du Hezbollah, Mustafa Badreddine signifie que le tribunal n’est pas parvenu à un jugement sur sa complicité dans le meurtre de Hariri, bien qu’avant les verdicts, les militants du Hezbollah ont publié en ligne des photos de Badreddine, en utilisant le hashtag « ceux que nous avons tués le méritaient ».

Le Hezbollah ne présente jamais ses excuses. Dans le climat actuel de crise et de polarisation politique extrême, il existe des craintes légitimes que de tels assassinats reprennent, en particulier compte tenu de la manière dont Nasrallah a déployé ses forces pour attaquer physiquement les manifestants.

Le militant irakien Dr. Reham Yacoub a été assassiné ce mois-ci, au milieu d'une succession de tentatives d'assassinat contre des activistes à Basra, dont un certain nombre de femmes. Le chercheur irakien spécialiste des groupes armés, Hisham Al-Hashimi a été assassiné à Bagdad. Plus de 600 manifestants ont été tués par des tireurs d'élite paramilitaires et des hommes armés, en sus des milliers de citoyens assassinés par ces milices lors de purges sectaires au cours des quinze dernières années.

Le chef de l'opposition russe Alexey Navalny est dans le coma après une nouvelle tentative d'empoisonnement. Les opposants à Poutine sont fréquemment abattus dans la rue ou « tombent » d’immeubles élevés. Le juge iranien en fuite Gholamreza Mansouri a été jeté par la fenêtre de sa chambre d'hôtel en Roumanie en juin. Des milliers d'activistes iraniens ont été assassinés, alors que de nombreuses ambassades iraniennes à travers l'Europe participent activement à des complots visant à tuer des opposants au régime. Recep Tayyip Erdogan est également connu pour exercer une politique systématique de ciblage des opposants à l'étranger. Le chaos récent en Biélorussie est la conséquence directe de la prise pour cible de toutes les sources d’opposition par la violence, les arrestations et les assassinats.

La communauté internationale et les mécanismes judiciaires traitent souvent à tort les assassinats comme des phénomènes individuels plutôt que comme faisant partie d'un dispositif systématique pour exercer le pouvoir, neutralisant toutes les manifestations d'opposition par le meurtre et la terreur.

A l’opposé, la réaction mondiale devrait être basée sur l'idée que la capacité des éléments soutenus par l'état à assassiner leurs ennemis en toute impunité est l'une des principales caractéristiques qui font la distinction entre une démocratie saine et un despotisme répressif et irresponsable. L’absence de leadership mondial des quatre dernières années a offert un environnement idéal aux dictateurs, aux despotes et aux criminels de guerre.

De telles tactiques meurtrières sont finalement contre productives ; lorsque les voies vers la transition civilisée et légale du pouvoir sont bloquées, le changement ne peut intervenir qu'au milieu de réactions violentes, lorsque des millions de citoyens descendent dans les rues. Poutine a peut-être prolongé son mandat jusqu'en 2036, mais personne ne peut rester éternellement au pouvoir. Plus Nasrallah recourra à la force, plus les citoyens se retourneront courageusement contre le Hezbollah.

Comme l'ont découvert Mouammar Kadhafi et Ali Abdullah Saleh, de la pire des manières imaginables - lorsque les dirigeants choisissent de vivre par l'épée, ils pourront à leur tour périr par l'épée.

 

Baria Alamuddin est une journaliste et animatrice primée au Moyen-Orient et au Royaume-Uni. Elle est rédactrice au Syndicat des services médiatiques et s’est entretenue avec de nombreux chefs d’État.

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com