L'Allemagne réunifiée: une grande réussite trente ans plus tard

Le Reischstag (Getty)
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Publié le Dimanche 04 octobre 2020

L'Allemagne réunifiée: une grande réussite trente ans plus tard

  • - Le chemin vers une Allemagne unifiée a été semé d'embûches et la transition n'a pas toujours été sans heurts
  • - L’Allemagne réunifiée a pris sa juste place dans le cercle des nations ; c’est la quatrième économie du monde, et elle exerce une influence stabilisatrice sur la scène internationale

Samedi marquait le 30e anniversaire de la réunification de l'Allemagne. Cet événement, qui s’est déroulé pacifiquement, est une grande réussite qui a marqué un changement géopolitique majeur.

N'oublions pas que le chemin vers une Allemagne unifiée a été semé d'embûches et que la transition n'a pas toujours été sans heurts – surtout pour les nouveaux Länders (États fédérés) de l'Est, qui ont rejoint la République fédérale en 1990.

Ceux d'entre nous qui en ont l'âge n’oublieront jamais les images de la chute du mur de Berlin le 9 octobre 1989. Elles sont gravées dans nos mémoires de façon indélébile. Parmi ces images, celle de ce jeune homme, David Hasselholff, qui chante Looking for Freedom («À la recherche de la liberté») sur les ruines du mur le 31 décembre de la même année.

Dix mois plus tard, l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest ont été réunifiées dans le cadre du traité «2 + 4» conclu entre les deux Allemagnes et les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale – les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et la Russie – qui ont renoncé à toute revendication sur le pays. Le chancelier Helmut Kohl, qui a saisi l'occasion de mettre fin à quarante-cinq ans de division, a joué un rôle important dans ce processus.

La République démocratique allemande (RDA) s'était effondrée en raison de la glasnost (politique soviétique de transparence de la vie publique conduite, à partir de 1985, par M. Gorbatchev), de la mauvaise gestion économique du pays et de sa dette écrasante.

Quelque temps avant la chute du mur, la situation du pays était si grave que le responsable de la planification au sein du Parti socialiste unifié (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, [SED]), le parti au pouvoir, avait annoncé que l'économie du pays ne pouvait pas survivre à moins que le niveau de vie ne baisse de 25 à 30 %.

Autour de plusieurs «tables rondes», les citoyens de la République démocratique allemande de tous horizons et de tous partis ont discuté des prochaines étapes. Les églises ont joué un rôle important, comme elles l'avaient fait dans le cadre de la résistance à la politique du Parti socialiste unifié. De nombreux pourparlers avec le gouvernement ont été menés à Bonn (alors capitale de la République fédérale). C'est ainsi que Kohl a annoncé, le 28 novembre 1989, son programme en dix points pour la réunification des deux Allemagnes.

C’était plutôt audacieux. Seul le président américain George H.W. Bush avait été mis au courant du projet par Kohl et l’avait approuvé. Les Français, les Russes et surtout la Première ministre britannique Margaret Thatcher craignaient les répercussions d'une Allemagne unifiée sur l'équilibre des forces géopolitiques entre l'Est et l'Ouest, ainsi que sur le continent européen.

On raconte que Mme Thatcher aurait dit d'un air moqueur: «Nous avons battu les Allemands deux fois, et les voilà de retour». Elle a essayé de dresser des obstacles au processus de réunification. En revanche, l'axe franco-allemand étant une force au sein de la communauté européenne (qui comptait 12 membres à l'époque), le chancelier Kohl et le président français François Mitterrand se sont finalement bien entendus.

Le fossé entre les anciens et les nouveaux Länders est certes un problème, mais il n'est en aucun cas insurmontable.

Cornelia Meyer

Mikhaïl Gorbatchev était alors secrétaire général et président du Parti communiste de l'Union soviétique. Sans sa politique de glasnost, la fin de la République démocratique allemande et la chute du mur de Berlin n'auraient pas été envisageables, pas plus que la réunification pacifique des deux Allemagnes.

Pour autant, lui aussi se méfiait, notamment de l’impact d’une Allemagne réunifiée sur le pacte de Varsovie. Il craignait en particulier l’expansion de l’Otan vers l’Est. Le coup de génie vient de Kohl qui a su saisir le bon moment.

Rétrospectivement, la réunification n'a été possible qu'avec Gorbatchev à la tête du pouvoir en Union soviétique. En août 1991, une tentative de coup d'État contre le président russe très affaibli échoue. Il sera remplacé par Boris Eltsine au cours de la même année. Ce dernier n'aurait pas fait les concessions nécessaires pour permettre la réunification de l'Allemagne.

Cette période de turbulences a vu la dissolution de l’Union soviétique. En 1999, c’est Vladimir Poutine qui prend le pouvoir. Ce qui compte pour lui, c'est de restaurer la puissance de la Russie, et non de faire des concessions.

La réunification a donc été une réussite, notamment parce qu'elle s'est déroulée pacifiquement et parce que l'Allemagne réunifiée a été une force du bien au sein de la communauté mondiale, de l'Otan et de l'Union européenne (UE).

Toutefois, les choses n'ont pas toujours été faciles. Pour commencer, M. Kohl a tenu à ce que le symbole de la République démocratique allemande (RDA) soit remplacé par celui de la République fédérale d'Allemagne (RFA). Ce qui a déplu à beaucoup, étant donné le conflit entre les deux États.

Aujourd'hui encore, les nouveaux Länders s’en sortent moins bien que dans le reste du pays. Lorsque le capitalisme a fait son apparition dans l'ancienne Allemagne de l'Est, de nombreuses entreprises n'ont pas pu survivre à la tempête et les emplois se sont raréfiés. Cela a conduit les jeunes à partir à l'Ouest.

Aujourd'hui, plus de 26 % de la population des nouveaux Länders est âgée de 65 ans ou plus, contre 2 % seulement dans l'ancienne Allemagne de l'Ouest. Les travailleurs d'Allemagne de l'Est gagnent en moyenne 8 400 euros (9 800 dollars) de moins par an et les habitants de l'Ouest sont 225 % plus riches.

Un seul juge des nouveaux Länders fait partie de tous les tribunaux supérieurs du pays. En outre, aucune université n'a de recteur originaire de l'ancienne Allemagne de l'Est et, parmi les 200 plus grandes entreprises du pays, seules deux sont dirigées par des personnes originaires de l'ancienne RDA.

Cela expliquerait la réticence générale des nouveaux Länders à l'égard de l'immigration et de la politique de la chancelière allemande, Angela Merkel, sur le sujet des réfugiés. En effet, les Allemands de l’ex-RDA se sentent abandonnés et se demandent pourquoi, pendant les jours sombres de la réunification, ils n’ont pas reçu le même soutien que celui qui est accordé aujourd’hui aux réfugiés. Cela explique en grande partie pourquoi le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne remporte de 20 à 30 % des voix dans les nouveaux Länders, alors qu'il n'obtient que 5 à 15 % dans le reste du pays.

Si la différence entre les anciens et les nouveaux États est un problème, elle n'est en aucun cas insurmontable. En effet, au cours des dernières années, de nombreux jeunes sont retournés à l'Est et des entreprises s'y sont implantées. Tous ont ainsi profité du niveau d'éducation élevé et des encouragements économiques. Rappelons aussi que Mme Merkel est originaire de l'Est, tout comme l'ancien président Joachim Gauck.

D'ailleurs, les heurts accompagnent toujours les grandes transitions. Ce qui importe, dans le cas de l’Allemagne, c'est que la réunification se soit déroulée de manière pacifique et que l'Allemagne réunifiée ait pris sa juste place dans le cercle des nations. En effet, l'Allemagne est la quatrième économie du monde et exerce une influence stabilisatrice sur la scène internationale.

Mme Merkel a été une négociatrice reconnue dans de nombreux conflits, comme celui qui a opposé l'Ukraine et la Russie. Dans le même contexte, sans la coopération entre l'Allemagne et la France, (UE) n'aurait jamais pu faire passer le fonds de 750 milliards d'euros destiné à la lutte contre la pandémie cette année. Dans l'ensemble, l'expérience de la réunification de l'Allemagne a été un grand succès.

Cornelia Meyer est économiste titulaire d'un doctorat. Elle a trente ans d'expérience dans le domaine des banques d’affaires et de l’investissement. Elle est présidente et PDG de la société de conseil aux entreprises Meyer Resources. Twitter : @MeyerResources

NDLR : Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.