Le double jeu de Khamenei concernant l'accord nucléaire

L'Ayatollah Khamenei (Photo, Reuters).
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Publié le Mercredi 30 décembre 2020

Le double jeu de Khamenei concernant l'accord nucléaire

  • «Les présidents et ministres des Affaires étrangères iraniens ont un pouvoir extrêmement limité sur la politique étrangère de Téhéran, qui doit être entièrement approuvée par le guide suprême, directement ou indirectement»
  • «Sous la façade apparente de Khamenei se cache une autre vérité – il veut non seulement rejoindre l’accord nucléaire, mais le recherche aussi désespérément»

Bien que six puissances mondiales (les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie, la France, la Chine et l'Allemagne) aient fait partie du Plan d'action global conjoint (PAGC) – l'accord de 2015 visant à freiner le programme nucléaire iranien en échange d'un assouplissement des sanctions – les deux principaux acteurs étaient et sont toujours l'Iran et les États-Unis.

C'est pourquoi lorsque le président américain Donald Trump a retiré Washington du Pacte, ce dernier s'est désagrégé. Téhéran a cessé de se conformer à l'accord malgré les requêtes des autres signataires. La nouvelle imposition des sanctions américaines sur les secteurs énergétique, bancaire et maritime de l'Iran ont profondément affaibli son économie, les sociétés étrangères étant réticentes à faire des affaires avec l'Iran, en raison de répercussions potentielles.

Joe Biden a clairement indiqué qu'il avait l'intention de retourner à l'accord nucléaire lorsqu'il deviendrait président des États-Unis. En Iran, c’est le guide suprême qui a le dernier mot sur les grandes questions de politique étrangère du pays. Sa position sur l’accord nucléaire permettra de déterminer si ce dernier peut être relancé sous l’administration Biden.

Quelle est donc la position de l’ayatollah Ali Khamenei? Dans les prochains mois, il jouera probablement un double jeu. En public, il mettra en garde les autorités iraniennes contre des négociations avec les États-Unis, au motif qu’on ne peut pas faire confiance à Washington. Khamenei a déjà commencé sa campagne de critique de l’accord auprès du président iranien, Hassan Rohani, et du ministre des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif. «La façon dont le PAGC a été fait est incroyable, et je l'ai dit clairement au président et au ministre des Affaires étrangères à plusieurs reprises», a-t-il déclaré la semaine dernière.

Il s’agit d’une tactique machiavélique classique employée par le guide suprême de l’Iran pour ne pas avoir à rendre des comptes, et pour se soustraire à la responsabilité lorsque certaines politiques échouent, ne voulant ainsi montrer ni faiblesse ni défaite. Il affirme habilement que son rôle en tant que guide suprême n'inclut pas «les ingérences dans les affaires de l’exécutif» à moins que le contrôle du pouvoir de la République islamique ne soit en danger. «Je pense qu’un dirigeant ne devrait pas s’immiscer dans les affaires de l’exécutif à moins qu’il n’y ait un risque que l’ensemble du mouvement révolutionnaire ne soit mis en danger», explique-t-il.

Mais la réalité est bien différente: les présidents et ministres des Affaires étrangères iraniens ont un pouvoir extrêmement limité sur la politique étrangère de Téhéran, qui doit être entièrement approuvée par le guide suprême, directement ou indirectement.

De plus, en manifestant publiquement son opposition à l'accord nucléaire ou à toute négociation avec les États-Unis, le chef suprême, qui a 81 ans, tente d'établir son héritage d'antiaméricanisme. Il veut faire appel à sa base dure ainsi qu’à ses représentants et milices à l'étranger, et montrer qu'il est cohérent, résilient et courageux dans son opposition au «Grand Satan».

Néanmoins, sous la façade apparente de Khamenei se cache une autre vérité – non seulement il veut rejoindre l’accord nucléaire, mais le recherche aussi désespérément. En privé, il est presque certain qu’il ordonnera à Rohani et Zarif de relancer l'accord lorsque Joe Biden prendra ses fonctions le 20 janvier.

Entre 2013 et 2015, lorsque les responsables iraniens tenaient des réunions avec les autorités américaines pour finaliser l'accord nucléaire, Khamenei utilisait le même modus operandi. Il déclarait publiquement qu'il n'était pas favorable à la conclusion d'accords avec les Américains, mais Rohani et Zarif ne pouvaient pas parvenir à un accord international aussi crucial sans l'approbation du chef suprême.

Khamenei sait que l'une des principales conditions pour que les sanctions américaines soient levées est la relance de l'accord nucléaire. Il est extrêmement préoccupé par le sort de l’Iran dans le cas où les sanctions persisteraient. Il y a eu plusieurs manifestations importantes contre le régime au cours de ces dernières années. Pour la première fois, les gens ont commencé à scander «Mort à Khamenei» et à exiger qu'il démissionne. Les habitants d’autres pays comme le Liban et l’Irak, où Téhéran exerce une influence notable, ont également protesté contre les interventions de l’Iran dans leurs affaires intérieures. La popularité du régime au Moyen-Orient a atteint un nouveau creux.

Le chef suprême est également témoin de la manière dont les sanctions ont considérablement coupé le flux de fonds vers le Corps des gardiens de la révolution islamique, ses sbires et groupes terroristes dans la région. C'est la raison pour laquelle il a déclaré: «Si nous pouvons lever les sanctions, nous devons le faire sans aucun retard, ne serait-ce que d'une heure.»

Le chef suprême de l’Iran critique donc habilement le PAGC en public, alors qu’en privé il en a besoin et veut lui redonner vie.

Le Dr Majid Rafizadeh est un politologue irano-américain diplômé de Harvard. C’est un expert de premier plan de la politique étrangère iranienne et américaine, homme d'affaires, et président de l'International American Council. Il siège aux conseils d'administration de la Harvard International Review, du Harvard International Relations Council et de la US-Middle East Chamber for Commerce and Business.

Twitter: @Dr_Rafizadeh

NDLR: Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur arabnews.com