La détérioration des relations entre la Turquie et Israël s’est désormais étendue au-delà des frontières du Moyen-Orient pour atteindre la Corne de l’Afrique, à la suite de la décision d’Israël de reconnaître le Somaliland comme État souverain. La semaine dernière, Israël est devenu le premier pays à reconnaître officiellement le Somaliland, qualifiant cette initiative d’inscrite dans l’esprit des accords d’Abraham, qui ont normalisé les relations entre Israël et plusieurs États arabes. Cette décision a toutefois suscité de vives critiques de la part de la Turquie et de plusieurs puissances régionales, dont l’Égypte et l’Arabie saoudite, qui ont averti qu’elle pourrait déstabiliser la Corne de l’Afrique.
Le Somaliland a proclamé unilatéralement son indépendance vis-à-vis de la Somalie en 1991, à la suite de l’effondrement du gouvernement central après la guerre civile. Mais il n’a jamais obtenu la reconnaissance ni des Nations unies ni de l’Union africaine. Le gouvernement somalien continue de rejeter l’indépendance du Somaliland, qu’il considère comme une partie intégrante de son territoire, et voit toute interaction directe avec Hargeisa comme une violation de sa souveraineté et de son unité.
À la suite de la décision israélienne, le président somalien Hassan Sheikh Mohammed s’est rendu à Ankara pour rencontrer son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan. Bien que cette visite fût programmée, elle est intervenue à un moment particulièrement critique. La Turquie est le partenaire le plus proche de la Somalie dans la région et a massivement investi dans le pays depuis plus de dix ans à travers ses institutions politiques, militaires, humanitaires et de développement. Une diplomatie de haut niveau et de solides relations entre les peuples ont permis à la Turquie de s’imposer comme un acteur clé en Somalie et dans l’ensemble de la Corne de l’Afrique.
En 2011, alors que la Somalie faisait face à l’une des pires crises humanitaires de ces dernières décennies en raison d’une grave sécheresse, la Turquie a lancé une campagne nationale d’aide. La même année, Erdogan est devenu le premier dirigeant étranger à se rendre en Somalie depuis plus de vingt ans. Cinq ans plus tard, Ankara a inauguré à Mogadiscio sa plus grande ambassade au monde, où elle avait nommé son premier ambassadeur dès 1981 et maintenu depuis lors une présence diplomatique. Ces initiatives ont donné un élan considérable aux relations bilatérales.
La Turquie est le partenaire le plus proche de la Somalie dans la région et a massivement investi dans le pays depuis plus de dix ans.
Dr Sinem Cengiz
Depuis lors, la Turquie est impliquée dans la gestion de l’aéroport et du port de Mogadiscio, l’établissement d’une académie de formation militaire, ainsi que dans des investissements dans les secteurs de l’énergie, du commerce, de l’éducation et des infrastructures. Aujourd’hui, la Turquie accueille un grand nombre d’étudiants somaliens. Plusieurs ministres somaliens ont été formés en Turquie et parlent couramment le turc, ce qui renforce encore davantage les racines de la relation bilatérale.
Mais le soutien de la Turquie à la Somalie n’a pas été sans coût. En 2013, son ambassade à Mogadiscio a été visée par Al-Shabab, un groupe terroriste affilié à Al-Qaïda, dans une attaque qui a fait plusieurs victimes turques. Outre le personnel diplomatique, des ouvriers turcs travaillant sur des chantiers ont également été attaqués à plusieurs reprises. Des tentatives systématiques ont cherché à entraver le développement du pays et à le maintenir comme un terrain fertile pour les activités terroristes. Malgré cela, Ankara n’a pas modifié sa politique envers la Somalie et a maintenu sa présence sur le terrain pour soutenir le développement du pays.
Par ailleurs, entre 2010 et 2013, alors qu’aucun acteur régional ou international n’était disposé à s’attaquer au différend entre la Somalie et le Somaliland, la Turquie est intervenue en tant qu’unique médiateur. Istanbul a accueilli des conférences sur la Somalie en 2010 et 2012, réunissant des dirigeants des deux camps. Ces efforts ont abouti à une reprise du dialogue en 2013, lorsque des représentants somaliens et du Somaliland se sont rencontrés en Turquie après des années de silence politique.
Des réunions trilatérales ont également eu lieu avec le Premier ministre de l’époque, Erdogan, conduisant à la signature de la Déclaration d’Ankara en 2013. Celle-ci visait à relancer le dialogue et à établir un cadre pour faire avancer le processus de paix. Dans ce contexte, la Turquie maintient un consulat au Somaliland et dispose d’un envoyé spécial pour les négociations Somalie-Somaliland, ce qui la place dans une position unique pour dialoguer avec Hargeisa.
Dans ce cadre, la Turquie maintient un consulat au Somaliland et dispose d’un envoyé spécial pour les négociations entre la Somalie et le Somaliland.
Dr Sinem Cengiz
La Turquie est profondément attachée à la préservation de l’intégrité territoriale de la Somalie, considérant la stabilité du pays comme centrale dans sa politique africaine. La Somalie a longtemps été perçue comme la porte d’entrée de la Turquie vers le continent. La reconnaissance du Somaliland par Israël constitue une menace directe non seulement pour la souveraineté et l’unité de la Somalie, mais aussi pour les intérêts et les investissements turcs dans le pays. Le calendrier de cette décision semble s’inscrire dans une stratégie plus large d’Israël visant à défier la Turquie sur plusieurs fronts, de Gaza à la Syrie, ainsi qu’à servir ses intérêts politiques et économiques à long terme.
Plusieurs rapports indiquent qu’Israël chercherait à relocaliser jusqu’à deux millions de Palestiniens déplacés par la guerre à Gaza vers certaines régions de la Corne de l’Afrique. Le président somalien a averti qu’une telle initiative « ouvrirait une boîte de Pandore » et a accusé Israël de tenter « d’exporter son problème à Gaza » vers la région. Citant les services de renseignement somaliens, il a affirmé que le Somaliland aurait accepté trois conditions en échange de la reconnaissance israélienne : la réinstallation de Palestiniens, l’établissement d’une base militaire israélienne le long du golfe d’Aden et la participation du Somaliland aux accords d’Abraham.
Par ailleurs, la Somalie, membre de la Ligue arabe, n’entretient pas de relations diplomatiques avec Israël. La démarche de Tel-Aviv semble viser à s’assurer un ancrage stratégique de part et d’autre du détroit de Bab Al-Mandab, dans un contexte où la Turquie et la Somalie envisageraient l’établissement d’une nouvelle base militaire à Las Qoray, un port offrant un accès direct à la mer Rouge.
Cependant, comme cela a souvent été le cas, Israël poursuit une politique hautement controversée qui risque de déstabiliser une région déjà fragile et d’approfondir les divisions au sein d’un pays marqué par des décennies de fragmentation. Loin de contribuer à la sécurité, cette décision mal avisée menace d’ouvrir une véritable boîte de Pandore dans la Corne de l’Afrique, créant un terrain propice à une instabilité accrue, à l’expansion des activités terroristes et à des perturbations de la sécurité maritime en mer Rouge. Toute politique qui menace la sécurité d’une nation est, comme toujours, vouée à l’échec.
Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient.
X: @SinemCngz
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com













