Les relations turco-israélo-syriennes ont longtemps comporté une dimension importante et complexe qui aide à expliquer les dynamiques régionales. Au milieu des années 1990, la Turquie craignait qu’un éventuel accord de paix entre la Syrie et Israël ne se fasse à ses dépens. Bien que les négociations syro-israéliennes aient porté sur des questions telles que la démarcation des frontières, les arrangements sécuritaires, les ressources en eau et la normalisation des relations, elles suscitaient souvent une vive inquiétude à Ankara.
Cependant, à la fin de cette décennie, la perspective d’Ankara avait considérablement évolué grâce à l’amélioration de ses relations tant avec Israël qu’avec la Syrie. En 2008, la Turquie avait même assumé le rôle de médiateur entre les deux parties. Au cœur de l’approche d’Ankara se trouvait sa volonté de préserver la stabilité le long de sa frontière méridionale.
Au fil du temps, la motivation fondamentale de la Turquie à voir la Syrie stable est restée la même. Ce qui a changé, en revanche, c’est le contexte régional, marqué par l’émergence d’Israël comme acteur régional expansionniste. Aujourd’hui, la Turquie perçoit Israël comme une menace et considère la Syrie comme un pays que Tel-Aviv cherche à transformer en champ de bataille contre les intérêts turcs.
La dimension kurde a été un facteur central dans la manière dont la Turquie perçoit la Syrie et Israël, tant historiquement qu’à l’heure actuelle. Pendant la guerre en Syrie, le régime d’Assad a soutenu des groupes tels que le PKK contre la Turquie, tandis que dans la Syrie post-Assad, Israël a remplacé le régime dans ce rôle. Les frappes israéliennes sur la Syrie offrent un terrain propice aux Kurdes pour retarder le processus d’intégration à l’armée syrienne, pourtant convenu en mars dernier. Du point de vue d’Ankara, toute forme d’entente entre Israël et la Syrie susceptible de mettre fin aux attaques israéliennes sur le territoire syrien serait perçue comme une évolution positive.
Ce qui a changé, c’est le contexte régional, qui a vu Israël émerger comme un acteur régional expansionniste.
Dr Sinem Cengiz
Israël et la Syrie sont retournés la semaine dernière à la table des négociations à Paris. La délégation syrienne était conduite par le ministre des Affaires étrangères Asaad Al-Shaibani et le chef des services de renseignement Hussein Salameh, les pourparlers se déroulant sous la coordination et la médiation des États-Unis. Selon les informations disponibles, les deux parties ont convenu de mettre en place un mécanisme conjoint — décrit comme une « cellule de communication dédiée » — destiné à faciliter le partage de renseignements et à coordonner la désescalade militaire.
Les deux pays sont liés par un arrangement sécuritaire soutenu par les États-Unis depuis 1974. Toutefois, après la chute du régime d’Assad, Israël a déployé ses troupes dans la zone démilitarisée située à l’intérieur du territoire syrien. Selon certaines sources, l’objectif principal de la Syrie est de relancer l’accord de désengagement de 1974, en poussant Israël à se retirer aux lignes existant avant la chute d’Assad.
La dernière série de pourparlers à Paris a marqué un passage de l’impasse totale à un engagement prudent et procédural. Plutôt qu’un accord de paix global, les négociations se sont concentrées sur la gestion des préoccupations sécuritaires immédiates. Ce processus est motivé moins par une réconciliation politique que par une désescalade pragmatique.
Ce dialogue renouvelé est intervenu après une pression directe exercée par le président américain Donald Trump sur le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Toutefois, son succès dépendra de plusieurs variables. La question centrale est désormais pratique : le mécanisme peut-il fonctionner sous pression ? S’effondrera-t-il à la première crise ? La Turquie acceptera-t-elle une situation dans laquelle Israël ne respecterait pas les dispositions du mécanisme ?
Toute escalade des tensions entre Israël et la Syrie aurait inévitablement un impact sur la politique turque. Par conséquent, Trump est susceptible d’exercer davantage de pression sur Netanyahu afin de maintenir ce mécanisme en fonctionnement. C’est le soutien de Trump — conjugué à de fortes assurances d’Ankara — qui a renforcé la confiance de la délégation syrienne dans les négociations. D’ailleurs, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, se trouvait également à Paris pendant la rencontre des négociateurs israéliens et syriens de haut niveau. Il a rencontré son homologue syrien, lui conseillant vraisemblablement de ne pas se précipiter dans des compromis.
Ankara cherche à montrer à Israël qu’il est peu probable qu’elle abandonne le nouveau gouvernement de Damas, allié proche de la Turquie, face aux risques engendrés par les politiques israéliennes. La Syrie, située entre la Turquie et Israël, ne souhaite pas non plus devenir un nouveau champ de bataille entre ces puissances.
La dernière série de pourparlers à Paris a marqué un passage de l’impasse totale à un engagement prudent et procédural.
Dr Sinem Cengiz
Pour Ankara, le soutien israélien aux affiliés du PKK — le YPG et les Forces démocratiques syriennes — constitue une ligne rouge. Leur coordination avec Israël le long de la frontière turque représenterait une grave menace pour la sécurité nationale d’Ankara, qui ne tolérerait jamais un tel scénario. Les relations d’Israël avec les Kurdes doivent être analysées dans le contexte du rôle des États-Unis en tant que soutien des FDS.
Ainsi, la variable déterminante réside dans la manière dont l’administration Trump gérera les tensions entre la Turquie et Israël en Syrie et orientera sa politique à l’égard des FDS. Jeudi, l’ambassadeur américain en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie, Tom Barrack — présent avec la délégation américaine aux pourparlers Syrie-Israël à Paris — a déclaré que Washington souhaitait que la Turquie et Israël commencent à reconstruire leur relation. Ses propos sont intervenus un jour après la visite de Fidan à Abou Dhabi, où se trouvait également le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar.
À la lumière des développements à Alep, la vision turque d’une Syrie unifiée semble avoir remporté un succès tactique. Dans le même temps, ces évolutions ont mis en évidence que la rivalité turco-israélienne en Syrie, alimentée par des perspectives fondamentalement divergentes, demeure irrésolue. L’administration Trump affirme comprendre le rôle et la position de la Turquie en Syrie, tout en refusant que la position turque menace les intérêts vitaux d’Israël.
Cependant, la politique israélienne consistant à utiliser des groupes qui menacent la stabilité turque et syrienne risque d’épuiser la patience d’Ankara. La Turquie dispose déjà d’options, que Washington connaît parfaitement et que Damas accepte. L’administration Trump doit donc comprendre qu’elle ne peut pas tout obtenir à la fois. Washington doit maintenir une pression cohérente sur le dossier israélo-syrien tout en répondant aux préoccupations turques. Néanmoins, un mécanisme de réduction des tensions profiterait à toutes les parties, ainsi qu’à l’ensemble de la région.
Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient.
X: @SinemCngz
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com












