Un changement discret mais profond est en cours en Syrie - un changement que peu de personnes extérieures à la région apprécient encore à sa juste valeur, mais qui pourrait définir la géographie politique du pays et sa stabilité future pour les années à venir. Ces dernières semaines, les forces gouvernementales syriennes ont pris le contrôle d'installations militaires clés longtemps détenues par des puissances étrangères, notamment les États-Unis, ce qui marque une consolidation significative de l'autorité de l'État et un pas vers la restauration de l'intégrité territoriale de la Syrie après plus d'une décennie de fragmentation et de conflit.
À la mi-février 2026, l'armée arabe syrienne a pris le contrôle de la base militaire d'Al-Tanf, un avant-poste stratégique situé à l'intersection des frontières syrienne, irakienne et jordanienne, qui accueillait des troupes américaines depuis 2014 dans le cadre de la campagne contre Daesh. En l'espace de quelques jours, les forces gouvernementales ont également réoccupé la base d'Al-Shaddadi dans la province de Hasakah, au nord-est, à la suite d'un retrait ordonné des forces américaines. Ces développements font partie d'une décision plus large des États-Unis de réduire leur empreinte militaire en Syrie et de consolider les forces restantes sur des positions limitées, tout en continuant les opérations de lutte contre Daesh depuis les airs.
Pour Damas et ses partisans, ces transitions sont plus que des gestes symboliques ; elles représentent la restauration de la souveraineté de l'État sur un terrain stratégique longtemps loué à des armées étrangères et à des partenaires par procuration. Après près d'une décennie d'interventions extérieures - que ce soit par les États-Unis et leurs forces de coalition à l'est, ou par la Russie et l'Iran en soutien au gouvernement central - la Syrie pourrait enfin tourner la page et rétablir un contrôle institutionnel sur la majeure partie de son territoire. Cela est particulièrement important compte tenu de la fragmentation antérieure de l'État, où diverses factions et acteurs étrangers se sont taillé des sphères d'influence sur l'ensemble de la géographie du pays.
Ces transitions sont plus que des gestes symboliques
Hani Hazaimeh
La capture d'Al-Tanf et d'Al-Shaddadi met en lumière un autre aspect critique du paysage politique syrien émergent : les relations entre Damas et les Forces démocratiques syriennes dirigées par les Kurdes. Le soutien de longue date de Washington aux FDS s'est affaibli au cours de l'année écoulée, aboutissant à un accord par lequel les FDS se sont intégrées à l'armée nationale syrienne - une mesure qui a effectivement diminué le contrôle autonome des Kurdes sur certaines parties de l'est de la Syrie et a permis aux forces gouvernementales d'y étendre leur présence. La transition de Shaddadi a fait suite à un cessez-le-feu et à un accord politique visant à réduire les frictions et à aligner les éléments kurdes sur la structure militaire de l'État central.
Dans l'ensemble, ces changements représentent une étape importante dans la longue lutte de la Syrie pour sa réunification. La remise des bases anciennement sous commandement américain n'est pas simplement un changement de drapeau. Il marque le passage d'une autorité fragmentée à une gouvernance centralisée, de zones contestées à une responsabilité reconnue de l'État. Ce n'est pas seulement important pour Damas, mais aussi pour les États voisins et pour la stabilité régionale au sens large. Le modèle de longue date des enclaves militaires étrangères, des milices locales concurrentes et du contrôle bifurqué a été un moteur essentiel de l'insécurité, entravant la reconstruction, compliquant le retour des réfugiés et créant un terrain fertile pour les restes extrémistes qui exploitent les vides en matière de gouvernance.
Le fait que le retrait américain ait été coordonné et que les forces syriennes sécurisent désormais ces bases et leurs périmètres suggère que le paradigme de l'occupation étrangère perpétuelle cède la place, du moins en partie, à un nouveau cadre de coopération conditionnelle et de transitions négociées. Le Commandement central des États-Unis a souligné que si les forces terrestres se réduisent, les capacités américaines restent prêtes à répondre à des menaces persistantes telles que Daesh. En ce sens, ce n'est pas l'isolement de la Syrie qui change, mais l'architecture de l'engagement.
Les implications nationales sont tout aussi importantes. Pendant des années, l'État syrien a lutté pour affirmer son contrôle sur le nord-est, où les FDS ont administré un territoire important avec le soutien des États-Unis. La transition des bases et l'intégration des unités des FDS dans les structures nationales n'effacent pas les tensions persistantes, mais elles affaiblissent la logique de gouvernance parallèle et réduisent l'éclatement de l'autorité qui rendait autrefois impossible le fonctionnement efficace de l'État dans ces régions.
Cela ne signifie pas que la Syrie entre dans une nouvelle ère d'unité sans faille. La paix reste fragile et Daesh reste actif dans certaines poches, comme le montrent les récentes frappes aériennes de la coalition. Et la question plus large de l'accommodement politique - que ce soit par le biais d'une réforme constitutionnelle, d'un véritable partage du pouvoir ou d'un véritable processus de réconciliation nationale - se pose toujours avec acuité.
Pourtant, le récent réalignement offre une opportunité importante, peut-être sous-estimée. En ramenant des sites stratégiques sous la juridiction de Damas, la Syrie renforce le principe de base d'un État moderne : le contrôle de son territoire. Ce fait fondamental jette les bases d'une série d'initiatives politiques et économiques qui étaient auparavant impossibles dans les zones contestées. Il est plus facile de coordonner la sécurité aux frontières, de planifier la reconstruction et d'accueillir les réfugiés lorsque le gouvernement administre réellement les infrastructures et les territoires essentiels.
D'un point de vue régional, cette évolution réduit également un niveau de friction. La base d'Al-Tanf, par exemple, se trouvait à un endroit qui compliquait les relations avec l'Irak et la Jordanie et servait de point d'ignition pour des problèmes de sécurité intermittents. Sa rétrocession à l'autorité syrienne, en particulier dans le cadre d'un retrait coordonné, supprime un irritant de longue date et ouvre la voie à une diplomatie plus prévisible en matière de gestion des frontières, de coordination de la lutte contre le terrorisme et de mouvements de réfugiés.
Les implications nationales sont tout aussi importantes
Hani Hazaimeh
Il convient également de noter l'effet de signal potentiel pour les autres acteurs qui ont maintenu un pied-à-terre militaire en Syrie. Plus Damas pourra démontrer une gouvernance et une stabilité de facto sur son territoire, plus il sera difficile de justifier des présences militaires extérieures soutenues qui ne sont pas clairement invitées ou supervisées par le gouvernement souverain. Cette normalisation du contrôle territorial pourrait, à son tour, encourager une approche régionale plus structurée et plus engagée de la reconstruction - une approche qui aligne les fonds de reconstruction, les projets économiques et les accords de sécurité sur un partenaire souverain reconnu plutôt que sur des entités fragmentées sur le terrain.
Certes, le scepticisme demeure. La responsabilité des détenus, de la sécurité des frontières et de l'endiguement des extrémistes pourrait mettre à rude épreuve les forces syriennes qui doivent encore se reconstruire après des années de guerre. Des questions persistent quant au degré d'intégration des anciens combattants non étatiques, à l'accueil réservé aux différentes communautés locales et à la réaction des puissances extérieures en cas d'aggravation des tensions. Aucun de ces défis n'est insignifiant.
Mais l'orientation générale est significative : Après des années de fragmentation, il y a un mouvement clair vers la restauration de l'autorité de l'État sur la géographie stratégique. Ce mouvement, s'il est géré avec prudence, peut servir de base de stabilisation pour les transitions politiques et économiques en Syrie.
Ce dont la Syrie a besoin aujourd'hui, ce n'est pas seulement d'un contrôle symbolique sur les terres, mais de structures de gouvernance durables pour rendre ce contrôle significatif. Cela signifie qu'il faut revigorer les institutions civiles, fournir des services à des populations longtemps négligées et créer des processus politiques inclusifs qui empêchent l'apparition de nouvelles fractures. Cela signifie qu'il faut transformer le contrôle territorial retrouvé en capital diplomatique susceptible d'attirer le soutien à la reconstruction et à la stabilisation sociale.
La reconquête de bases autrefois détenues par des puissances étrangères n'est pas une conclusion du conflit, mais le début d'une nouvelle phase. Une phase au cours de laquelle la Syrie, pour la première fois depuis des années, peut définir ses propres priorités, gérer son propre territoire et s'engager avec ses voisins et partenaires selon ses propres conditions. L'aboutissement de cette transition à une stabilité durable ne dépendra pas seulement des gains militaires, mais de la volonté politique de transformer l'autorité territoriale en cohérence nationale, en redressement économique et en un contrat social renouvelé pour tous les Syriens.
L'unité et la stabilité de la Syrie sont peut-être encore loin d'être acquises, mais les récents développements les ont fait passer du domaine de l'aspiration à celui de la réalité tangible. Pour un pays brisé par la guerre et la division, il s'agit là d'une avancée modeste mais stratégique, dont l'importance ne saurait être surestimée.
Hani Hazaimeh est un rédacteur en chef basé à Amman.
X : @hanihazaimeh
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.














