Le Moyen-Orient se trouve à un dangereux point d'inflexion. La confrontation entre l'Iran, Israël et les États-Unis n'est pas simplement un nouvel épisode d'un long cycle de tensions régionales. Il s'agit d'un test de résistance stratégique qui a révélé les vulnérabilités, réétalonné la dissuasion et forcé tous les acteurs à faire face à une réalité inconfortable : l'ordre régional est fragile et son avenir n'attendra pas l'indécision.
De manière cruciale, le conflit a également souligné que l'agenda iranien - ancré dans l'expansion régionale, la guerre par procuration et la pénétration stratégique dans les arènes arabes - n'est pas moins dangereux pour la sécurité et la stabilité des pays arabes que l'agenda israélien. Les deux trajectoires, bien que différentes dans leur méthode, convergent en fin de compte pour saper la souveraineté arabe, éroder les institutions étatiques et fragmenter la région en sphères d'influence concurrentes.
Ce qui distingue ce moment, ce n'est pas simplement l'ampleur de la confrontation, mais l'exposition des plafonds stratégiques. Pendant des années, Israël a cultivé l'image d'une supériorité militaire écrasante, projetant une aura de dissuasion qui décourageait la confrontation directe. Pourtant, la dynamique de la guerre contre l'Iran a compliqué cette image.
L'hypothèse de l'invincibilité a été ébranlée parce que le conflit a révélé les limites structurelles du pouvoir de tous les acteurs. La géographie reste une contrainte décisive. Un État dont la profondeur territoriale est limitée et la densité de population élevée ne peut soutenir une guerre prolongée sur plusieurs fronts sans être confronté à de graves tensions économiques, militaires et sociétales.
Ce qui caractérise ce moment, ce n'est pas simplement l'ampleur de la confrontation, mais la mise en évidence des plafonds stratégiques
Hani Hazaimeh
Dans le même temps, l'approche régionale de l'Iran a également été mise à nu. Son recours à la guerre asymétrique, aux milices mandataires et à l'escalade indirecte lui a permis d'étendre son influence sur de multiples théâtres arabes sans s'engager dans une guerre conventionnelle à grande échelle. Pourtant, ce modèle, bien qu'efficace sur le plan tactique, comporte des risques stratégiques à long terme. Il déstabilise les États fragiles, alimente les divisions sectaires et crée des zones de tension permanentes qui menacent en fin de compte l'ordre régional au sens large, y compris l'environnement stratégique de l'Iran.
Au centre de la trajectoire actuelle d'Israël se trouve Benjamin Netanyahou, un belliciste dont la survie politique est depuis longtemps liée à une doctrine de crise perpétuelle. M. Netanyahou a maîtrisé la politique de la peur, en présentant à plusieurs reprises Israël comme une nation menacée dans son existence et en se positionnant comme son gardien indispensable. Mais le paysage de l'après-guerre d'Iran pourrait s'avérer moins clément.
Sur le plan intérieur, M. Netanyahou est confronté à une pression croissante. Le public israélien, déjà fatigué par des années de paralysie politique et d'élections répétées, est de plus en plus divisé sur le coût d'une confrontation permanente. Les tensions économiques, les inquiétudes en matière de sécurité et la méfiance croissante à l'égard des dirigeants politiques convergent d'une manière qui pourrait remodeler la carte politique interne du pays. Dans un tel climat, la tentation d'ouvrir de nouveaux fronts - que ce soit à Gaza ou au Liban - devient non seulement un calcul militaire, mais aussi une tactique de survie politique. Dans ce contexte, la guerre n'est plus seulement une question de sécurité nationale ; elle devient un outil permettant d'accroître la longévité politique.
Pourtant, cette approche est intrinsèquement insoutenable. L'escalade pour la survie politique aggrave l'instabilité, invite aux représailles et accélère l'érosion de la dissuasion au lieu de la renforcer. Elle risque également d'entraîner des erreurs de calcul dans un environnement conflictuel de plus en plus interconnecté, où les escalades locales peuvent rapidement se transformer en confrontations régionales. La société israélienne doit se poser une question fondamentale : Peut-on parvenir à une sécurité durable avec des dirigeants qui dépendent d'une crise perpétuelle pour rester pertinents ?
Si les Israéliens recherchent réellement la paix - et il y a des segments clairs de la société qui la recherchent - la voie à suivre ne réside pas dans une militarisation accrue mais dans un rééquilibrage politique. Un leadership qui donne la priorité à la diplomatie plutôt qu'à la domination et à la coexistence plutôt qu'à la coercition n'est pas un signe de faiblesse, mais une condition préalable à une sécurité durable. La poursuite de l'expansion des colonies, les campagnes militaires périodiques et la marginalisation des solutions politiques ne feront qu'enraciner les cycles de violence au lieu de les résoudre.
Le conflit a une fois de plus démontré que la sécurité régionale ne peut être confiée à des puissances extérieures
Hani Hazaimeh
Pour le monde arabe, les implications de cette guerre sont encore plus profondes. Le conflit a une fois de plus démontré que la sécurité régionale ne peut être confiée à des puissances extérieures et qu'elle ne peut pas non plus être gérée par des stratégies nationales fragmentées. L'absence d'un cadre de sécurité arabe unifié a créé des vides stratégiques que les acteurs extérieurs - tant régionaux qu'internationaux - ont exploités à maintes reprises.
C'est là que le concept d'une architecture de défense arabe commune devient crucial. Que ce soit dans le cadre d'un bouclier péninsulaire revitalisé ou d'un "bouclier arabe" plus large, la nécessité d'une coopération militaire structurée et institutionnalisée n'est plus théorique, elle est urgente. Un tel cadre, réunissant des États clés tels que les pays du Golfe, la Jordanie et une Syrie en voie de stabilisation, pourrait remodeler fondamentalement l'équation de la sécurité dans la région.
Toutefois, l'efficacité d'une telle alliance ne dépendra pas uniquement de la coordination militaire. Elle nécessitera un alignement politique, une intégration des services de renseignement et une interdépendance économique. Une posture de dissuasion crédible repose non seulement sur des capacités, mais aussi sur la cohésion et la clarté des objectifs. Sans ces éléments, toute alliance risque de rester symbolique plutôt qu'opérationnelle.
Il est tout aussi important de redéfinir le concept de sécurité lui-même. La sécurité ne se limite plus à la défense territoriale ; elle englobe la résilience économique, la sécurité énergétique, les cybercapacités et la stabilité sociale. La région arabe doit adopter une doctrine de sécurité globale qui s'attaque aux menaces traditionnelles et non traditionnelles, y compris les effets déstabilisateurs des conflits par procuration et de la polarisation idéologique.
L'ère de l'après-guerre d'Iran ne sera pas définie uniquement par les résultats obtenus sur le champ de bataille, mais par l'adaptation stratégique. Pour Israël, cela signifie qu'il doit faire face aux contradictions internes de ses dirigeants et réévaluer sa dépendance à l'égard de la force en tant qu'instrument principal de sa politique. Pour l'Iran, il s'agit de reconsidérer les coûts à long terme de l'expansion par procuration et la viabilité de sa position régionale. Pour les États arabes, il faut passer de politiques réactives à des stratégies proactives et coordonnées.
Le coût de l'inaction est déjà visible - dans la dévastation de Gaza, la fragilité du Liban et l'érosion plus large de la stabilité régionale. Il ne s'agit pas de crises isolées, mais de symptômes interconnectés d'un ordre régional déséquilibré.
Hani Hazaimeh est un rédacteur en chef basé à Amman.
X : @hanihazaimeh
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.














