Les tensions régionales soulignent la nécessité d’un corridor Turquie-Golfe

Le corridor économique proposé ne concerne pas seulement le commerce ou la connectivité, il représente un alignement politique (Shutterstock)
Le corridor économique proposé ne concerne pas seulement le commerce ou la connectivité, il représente un alignement politique (Shutterstock)
Short Url
Publié le Samedi 02 mai 2026

Les tensions régionales soulignent la nécessité d’un corridor Turquie-Golfe

Les tensions régionales soulignent la nécessité d’un corridor Turquie-Golfe
  • Le corridor Turquie-Golfe émerge comme une alternative stratégique aux routes traditionnelles, renforçant intégration économique et alignement politique régional
  • Sa réussite dépend de la stabilité en Syrie, d’une coopération renforcée entre États et de la gestion des rivalités géopolitiques, notamment avec Israël

L’escalade des tensions au Moyen-Orient pousse les pays de la région non seulement vers un alignement politique plus étroit afin d’en atténuer les effets, mais aussi vers une coopération plus profonde pour sécuriser leurs intérêts économiques. La fermeture du détroit d’Ormuz est perçue comme un changement structurel — qui accélère les efforts visant à développer des corridors économiques alternatifs moins vulnérables à ce type de perturbations.

À la suite de l’accord conclu ce mois-ci entre la Turquie, la Jordanie et la Syrie pour développer un corridor économique via un réseau ferroviaire, l’Arabie saoudite a annoncé son intention de relier ce système à son réseau ferroviaire national. Le ministre saoudien des Transports, Saleh Al-Jasser, a déclaré la semaine dernière que les études concernant une ligne ferroviaire reliant le Royaume à la Turquie via la Jordanie et la Syrie devraient être finalisées d’ici la fin de l’année. Il a souligné l’étroite coordination entre les États impliqués dans le projet.

Selon ses mots, le chemin de fer « renforcerait l’intégration régionale, soutiendrait le commerce et développerait un système de transport terrestre durable entre les pays de la région ». Les propos du ministre saoudien font suite aux déclarations de son homologue turc, selon lesquelles Ankara prévoit d’établir un corridor de transport plus large s’étendant de l’Europe du Sud jusqu’au Golfe, dans le cadre des efforts visant à relancer l’historique chemin de fer du Hedjaz.

Le réseau ferroviaire national saoudien s’étend actuellement jusqu’à la frontière jordanienne au poste d’Al-Haditha, ce qui en fait un point stratégique pour la connectivité régionale. Ankara vise à achever la première phase en modernisant la ligne Turquie-Syrie-Jordanie, qui constituerait l’épine dorsale du projet proposé. La deuxième phase consisterait en une extension vers le sud, reliant finalement le réseau ferroviaire saoudien et atteignant Riyad.

Ce projet est plus qu’un simple corridor économique, il s’agit d’un alignement stratégique entre quatre États.

                                                       Dr. Sinem Cengiz

Ce projet est plus qu’un simple corridor économique : il constitue un alignement stratégique entre quatre États, explorant des routes commerciales alternatives face aux perturbations des réseaux maritimes et terrestres traditionnels. Son calendrier est donc significatif, intervenant dans le contexte des développements dans le détroit d’Ormuz. Bien que l’idée de ce projet soit ancienne, la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran et ses répercussions sur la région ont accéléré sa progression. La chute du régime Assad en Syrie a été l’impulsion initiale pour relancer les plans visant à relier le Golfe à l’Europe via les ports syriens et turcs.

Ces quatre États cherchent à se positionner comme des hubs de transit centraux, tirant parti de l’instabilité mondiale pour rediriger les flux commerciaux à travers leurs territoires. La Syrie joue un rôle pivot dans ce plan, servant de lien géographique entre la Turquie et la Jordanie.

Avant tout, le projet ferroviaire vise à renforcer la connectivité régionale. Cependant, il reflète également un alignement plus large en matière de politique étrangère, servant d’outil de soft power pour rapprocher les populations des pays concernés.

Outre la situation dans le détroit d’Ormuz, une autre raison expliquant les efforts en faveur d’un corridor nord-sud est que le projet « Development Road » de l’Irak — soutenu par la Turquie, le Qatar et les Émirats arabes unis — ne semble pas offrir une solution immédiate capable d’atténuer les perturbations causées par la guerre. Les incertitudes liées à la gouvernance en Irak, la présence de groupes alignés sur l’Iran constituant une contrainte structurelle, ainsi que la stabilité politique du pays, soulèvent des interrogations quant à la viabilité de ce projet. En conséquence, les États de la région adoptent une stratégie à double corridor, diversifiant leurs options pour relier le Golfe à l’Europe.

L’établissement d’un corridor nord-sud est une stratégie globale visant à réduire les risques politiques et sécuritaires. 

                                                    Dr. Sinem Cengiz

Dans l’ensemble, la mise en place d’un corridor économique constitue une stratégie globale visant à réduire les risques politiques et sécuritaires le long de l’itinéraire. Le succès du corridor économique nord-sud dépend de la stabilité régionale, mais aussi d’un alignement politique à long terme. Israël est l’éléphant dans la pièce. Alors que les intérêts de la Turquie, de l’Arabie saoudite, de la Jordanie et de la Syrie convergent de plus en plus, Israël possède sa propre vision de routes comprenant des axes routiers et des pipelines reliant le Golfe à Haïfa. Cela en fait un perturbateur potentiel du corridor.

Deuxièmement, un tel projet nécessiterait une coopération plus approfondie entre les États concernés. Ils devraient établir un comité conjoint de coopération pour le développement à long terme du corridor, avec des unités dédiées dans chaque pays. Pour garantir que le projet favorise une croissance économique inclusive, les décideurs de ces États doivent également élargir les accords de libre-échange.

Troisièmement, ce projet nécessitera des investissements dans la reconstruction et les infrastructures en Syrie, car la stabilité y est un élément essentiel pour le corridor. La Syrie est considérée non seulement comme un hub pour le transport ferroviaire et routier, mais aussi pour les pipelines reliant le Golfe à l’Europe. Washington aurait un plan visant à faire de la Syrie un corridor énergétique clé.

Cependant, la Syrie en est encore aux premières étapes de sa reconstruction après la guerre civile et fait face à des problèmes d’infrastructures et de stabilité. Comme en Irak, les conditions de sécurité et de gouvernance sont essentielles pour soutenir des projets tels que ce corridor économique. Par conséquent, en tant que puissances intermédiaires, la Turquie et l’Arabie saoudite doivent soutenir Damas, ainsi que la Jordanie. Si Riyad semble être le partenaire stratégique de la Jordanie, Ankara peut jouer un rôle similaire pour la Syrie.

Le corridor économique nord-sud proposé ne concerne pas seulement le transport, le commerce ou la connectivité. Il représente un alignement politique, un instrument d’influence géopolitique et d’intégration régionale. Parvenir à une compréhension commune autour d’un projet régional n’est pas chose aisée, et maintenir l’effort nécessaire à sa réalisation l’est encore davantage. Les circonstances actuelles créées par la guerre avec l’Iran laissent peu d’alternatives, sinon celle de poursuivre le corridor économique Turquie-Golfe. 

Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient. 

X: @SinemCngz

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com