Il y a quatorze ans ce mois-ci, une tournée médiatique en bus a été organisée afin de favoriser le dialogue entre la Turquie et l’Arménie. Des journalistes des deux pays ont voyagé ensemble à travers les deux nations dans le but de déconstruire les préjugés et de créer un espace de dialogue. J’étais parmi les journalistes ayant participé à cette tournée, qui a commencé à Istanbul et s’est terminée à Erevan. Ce voyage de deux semaines a joué un rôle important dans ma compréhension des raisons pour lesquelles la normalisation turco-arménienne est essentielle et pourquoi les contacts entre les peuples sont si importants.
À la lumière de l’élan actuel vers la normalisation entre les deux pays, des développements autrefois jugés inimaginables deviennent réalité. Cette semaine, Ankara a annoncé que les préparatifs administratifs pour le lancement du commerce direct avec l’Arménie étaient achevés et que les travaux en vue de la réouverture de la frontière entre les deux États se poursuivaient. Depuis 1993, date de fermeture de la frontière, le commerce direct est suspendu, poussant Erevan à une forte dépendance vis-à-vis de la Russie et de l’Iran — tous deux actuellement engagés dans des guerres.
La décision de la Turquie a donc été bien accueillie par Erevan. Elle est significative non seulement du point de vue de l’élargissement des échanges et de la connectivité économique, mais aussi comme un signal fort de volonté politique visant à lever les obstacles qui ont longtemps entravé la paix et la prospérité dans le Caucase du Sud.
La normalisation est l’établissement de relations diplomatiques et l’ouverture des frontières. Avant cela, un processus de réconciliation est nécessaire.
Dr. Sinem Cengiz
Le vice-président turc Cevdet Yilmaz s’est rendu à Erevan ce mois-ci, devenant le plus haut responsable turc à visiter la ville depuis 18 ans. Lors de sa visite, Ankara et Erevan ont convenu de restaurer ensemble le pont médiéval d’Ani, qui reliait autrefois la Turquie et l’Arménie le long de la route historique de la soie. Si la restauration du pont est techniquement importante pour la connectivité régionale, sa signification va bien au-delà. Il s’agit en réalité de restaurer la confiance, l’espoir et le lien entre deux peuples séparés par une rivière. Je me souviens de notre visite du pont d’Ani lors de cette tournée, lorsque je pouvais voir l’Arménie si proche mais aussi si lointaine.
Le processus de normalisation turco-arménien a commencé en 2022. L’envoyé spécial de la Turquie sur ce dossier est Serdar Kilic, qui le décrit comme un processus de « construction de la confiance » plutôt que de « normalisation ». Je partage pleinement l’idée qu’il s’agit davantage d’un processus de réconciliation que de normalisation. La normalisation est techniquement l’établissement de relations diplomatiques et l’ouverture des frontières ; mais avant cela, un processus de réconciliation est nécessaire.
L’Arménie et la Turquie ont également annoncé travailler sur des bourses universitaires réciproques pour les étudiants. L’éducation est l’un des outils de soft power les plus influents et peut favoriser des contacts à long terme créant des liens humains entre États et peuples.
Depuis mars, Turkish Airlines assure des vols vers Erevan. Les deux parties travaillent également à la réouverture de la ligne ferroviaire Kars-Gyumri reliant les deux États. Elle est inutilisée depuis 33 ans. Des responsables arméniens ont indiqué que la Turquie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan sont déjà reliés par le rail et que l’Arménie est le maillon manquant de cette chaîne. Si elle est restaurée, cette liaison ferroviaire pourrait devenir un point vital pour la connectivité régionale.
La reconstruction du pont d’Ani, la promotion du commerce direct entre milieux d’affaires, le lancement de vols et la diplomatie éducative sont autant de formes de soft power susceptibles de préparer le terrain vers une normalisation formelle.
Les efforts des acteurs non étatiques se poursuivent depuis des années pour amener les relations turco-arméniennes à ce stade. Même en l’absence de relations diplomatiques officielles entre l’Arménie et la Turquie, des organisations de la société civile et des médias des deux côtés ont entrepris des initiatives importantes. Leurs actions de diplomatie de Track II ont eu un impact positif sur la diplomatie de Track I, comme en témoignent les développements récents. Une fois des relations diplomatiques formelles finalement établies, les représentants du Track II — journalistes, universitaires, entrepreneurs et étudiants — joueront à nouveau un rôle clé dans le renforcement des liens entre les peuples.
Les efforts des acteurs non étatiques se poursuivent depuis des années pour amener les relations turco-arméniennes à ce stade.
Dr. Sinem Cengiz
Il existe une forte volonté politique de normaliser les relations, mais aussi d’importantes pressions régionales externes qui accélèrent le rythme de ce processus. Trois évolutions majeures ont favorisé ce rapprochement : la guerre Russie-Ukraine, la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, ainsi que l’accord de paix signé l’an dernier entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Premièrement, la guerre en Iran a rapproché la Turquie, l’Arménie et même l’Azerbaïdjan. La fréquence de la diplomatie téléphonique entre ces États, ainsi que leurs efforts pour rester à l’écart des retombées du conflit, ont accéléré les processus de normalisation Turquie-Arménie et Arménie-Azerbaïdjan.
Deuxièmement, Erevan s’éloigne progressivement de la Russie et s’engage davantage auprès des institutions occidentales. La crédibilité de la Russie en tant que garant de la sécurité de l’Arménie a été fortement ébranlée lors de la guerre du Haut-Karabakh, tandis que la guerre de Moscou en Ukraine incite également les dirigeants arméniens à réorienter leurs priorités. Les relations avec la Turquie, membre de l’union douanière de l’UE et de l’OTAN, deviennent plus importantes. De plus, l’UE et les États-Unis soutiennent fortement la normalisation entre l’Arménie et la Turquie.
Troisièmement, le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan a pris l’an dernier des mesures cruciales pour normaliser les relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. Il a signé un accord de paix avec Bakou et effectué la première visite officielle d’un dirigeant arménien en Turquie depuis 2009. Depuis son arrivée au pouvoir en 2018, Pashinyan — considéré comme un dirigeant pragmatique — accorde une grande importance à ce processus de normalisation. Il cherche à opérer un changement majeur de la politique étrangère arménienne, où les incitations économiques jouent un rôle central. Dans ce contexte, les élections législatives du 7 juin sont perçues comme un référendum crucial sur la politique de Pashinyan visant à renforcer la connectivité de l’Arménie avec ses voisins, l’Azerbaïdjan et la Turquie.
Contrairement aux tentatives de normalisation précédentes, cette fois, en plus de la bonne volonté, les tensions régionales croissantes agissent comme un moteur important. Comme la Turquie, l’Arménie doit naviguer dans un environnement volatile causé par les guerres régionales. Leurs préoccupations communes et leur intérêt mutuel pour la stabilité du Caucase du Sud ouvrent rapidement la voie à la normalisation.
Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient.
X: @SinemCngz
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com













