À différentes périodes de l’histoire, l’évolution des relations turco-américaines a joué un rôle clé dans le positionnement de la Turquie dans la région. Selon le contexte géopolitique, Ankara a parfois agi comme partenaire sécuritaire de Washington dans la région. À d’autres moments, elle s’est positionnée comme un pont entre les États-Unis et leurs rivaux ou s’est affirmée comme une puissance régionale intermédiaire poursuivant une politique étrangère autonome au service de ses propres intérêts stratégiques. Ainsi, les politiques américaines ont à la fois limité le rôle d’Ankara tout en lui offrant des opportunités de renforcer sa position régionale.
Ankara est aujourd’hui confrontée à une nouvelle opportunité. Tous les regards sont tournés vers le prochain sommet de l’OTAN, qui sera accueilli par la Turquie le mois prochain. Le président américain Donald Trump devrait y participer. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio ainsi que le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan ont tous deux confirmé sa présence. Cette semaine, Rubio a déclaré : « Je pense que la prochaine réunion de l’OTAN en Turquie, en juillet, sera probablement la plus importante de l’histoire de l’OTAN, car certaines questions doivent être clarifiées et réglées. »
Lors du sommet d’Ankara, les membres de l’OTAN devraient aborder les questions relatives aux dépenses de défense ainsi qu’à l’évolution du rôle des États-Unis au sein de l’Alliance. Dans ce contexte, la Turquie semble prête à saisir une occasion en se positionnant comme un trait d’union entre les alliés de l’OTAN afin de gérer les divisions croissantes au sein de l’organisation.
Les relations personnelles entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et Donald Trump, ainsi que l’évolution des relations turco-américaines, ont probablement contribué à la décision du président américain de participer au sommet. Cette analyse a été confirmée par Tom Barrack, proche de Trump et envoyé américain à Ankara, qui a souligné en avril que les relations entre Washington et Ankara s’étaient considérablement améliorées au cours des seize derniers mois. Il a ajouté que les deux parties avaient accompli davantage de progrès durant cette période qu’au cours des quinze années précédentes.
La Turquie semble prête à jouer un rôle de passerelle entre les alliés de l’OTAN afin de gérer les divisions croissantes au sein de l’Alliance.
Dr. Sinem Cengiz
Cette semaine, Trump a annoncé que Barrack exercerait également les fonctions d’envoyé spécial pour la Syrie et l’Irak, deux voisins de la Turquie qui occupent une place centrale dans sa politique étrangère. Cette nomination reflète la volonté de Washington d’assurer une continuité dans sa gestion des dossiers régionaux, en s’appuyant sur les liens déjà établis de Barrack avec l’élite politique turque. À Ankara, ce dernier a été salué lorsqu’il a soutenu l’intégration des Forces démocratiques syriennes (FDS) dans les nouvelles structures sécuritaires de Damas durant la transition post-Assad. Il devrait également jouer un rôle de plus en plus visible dans l’élaboration de la politique américaine en Irak, un dossier suivi de près par Ankara.
Cependant, sa double nomination comme envoyé spécial présidentiel pour l’Irak et la Syrie a suscité le débat. Barrack est souvent considéré comme une personnalité controversée en raison de ses déclarations franches sur les questions régionales. Après sa nomination, il a publié sur X des commentaires qui ont été critiqués par plusieurs analystes et responsables politiques turcs. Il a affirmé que « l’Irak, la Syrie et la Turquie demeurent le pivot stratégique sur lequel doit reposer toute stabilité durable au Moyen-Orient. Équilibrer ces trois nations nécessite un point de contact et un levier américains uniques et cohérents ». Ses détracteurs ont estimé que de tels propos allaient à l’encontre de la souveraineté des États de la région. D’autres ont au contraire interprété ses déclarations comme une mise en avant de la nécessité d’une coordination entre la Turquie, la Syrie et l’Irak pour assurer la stabilité régionale.
Si la rhétorique de Barrack peut parfois sembler provocatrice, elle rejoint souvent certains intérêts turcs. Le soutien américain à la transition post-Assad en Syrie ainsi que les discussions autour de l’intégration des FDS recoupent plusieurs priorités stratégiques d’Ankara. Alors que les intérêts américains et turcs ont souvent divergé pendant la guerre en Syrie, leurs relations sont aujourd’hui entrées dans une phase plus pragmatique et coopérative, ce qui contribue également à renforcer le positionnement régional de la Turquie.
Si la rhétorique de Barrack peut parfois sembler provocatrice, elle rejoint souvent certains intérêts turcs.
Dr. Sinem Cengiz
Historiquement, les désaccords entre la Turquie et les États-Unis ont parfois renforcé la crédibilité régionale d’Ankara. Par exemple, la décision turque de ne pas soutenir l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et de refuser l’utilisation de son territoire nordique par les troupes américaines a accru sa crédibilité dans la région. À l’époque, de nombreux chercheurs avaient souligné que cette décision remettait en question la perception de longue date de la Turquie comme un « relais des États-Unis » au Moyen-Orient.
De même, l’opposition de la Turquie à toute fragmentation de la Syrie dans l’ère post-Assad, malgré ses divergences avec la politique américaine à l’égard des groupes kurdes, a reçu le soutien d’acteurs régionaux favorables au maintien d’États centralisés. Cette approche constitue également un revers pour les acteurs déstabilisateurs qui privilégient des États fragmentés.
C’est pourquoi la position de la Turquie face aux politiques israéliennes bénéficie d’un soutien plus large, alors que les États de la région convergent de plus en plus autour d’efforts visant à contenir des politiques israéliennes perçues comme favorisant la fragmentation régionale. Par ailleurs, le durcissement du discours israélien à l’égard de la Turquie crée de nouvelles tensions que ni les manœuvres diplomatiques de Barrack ni la politique américaine dans son ensemble n’ont véritablement permis d’apaiser. Ankara attend des États-Unis qu’ils jouent un rôle plus décisif dans l’endiguement d’Israël. La Turquie estime qu’aucune stabilité régionale durable n’est possible sans répondre à ce qu’elle considère comme des politiques déstabilisatrices de la part d’Israël.
En réponse aux récentes escalades, la Turquie a accéléré sa coordination avec les États de la région afin de développer des corridors économiques alternatifs, alors que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran a provoqué des perturbations dans le détroit d’Ormuz. Parallèlement, Ankara approfondit ses liens sécuritaires avec ces pays, dans un contexte de doutes croissants quant à la fiabilité des garanties de sécurité américaines. La Turquie comme les autres États de la région poursuivent actuellement une stratégie de retenue et de limitation des risques, cherchant à éviter tout alignement sur les États-Unis.
Dans ce contexte, les politiques américaines dans la région continuent d’agir à la fois comme une contrainte et comme une source d’opportunités stratégiques pour Ankara. Cela donne à la Turquie les moyens d’assumer un double jeu de puissance : se positionner à la fois comme un pont entre les alliés de l’OTAN et comme une puissance régionale alignée sur les intérêts du système arabe régional, même lorsque ceux-ci divergent de l’ordre régional envisagé par Washington.
Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient.
X: @SinemCngz
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com














