Comment l’Égypte et la Syrie façonnent la vision stratégique de la Turquie

Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdel Ati (à droite), marche aux côtés de son homologue turc, Hakan Fidan (à gauche), au Caire, le 21 juin 2026. (AFP)
Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdel Ati (à droite), marche aux côtés de son homologue turc, Hakan Fidan (à gauche), au Caire, le 21 juin 2026. (AFP)
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Publié le Samedi 18 juillet 2026

Comment l’Égypte et la Syrie façonnent la vision stratégique de la Turquie

Comment l’Égypte et la Syrie façonnent la vision stratégique de la Turquie
  • La Turquie renforce simultanément ses partenariats de défense avec l’Égypte et la Syrie afin de consolider son architecture de sécurité sur son flanc sud et d’accroître son influence régionale
  • Cette convergence stratégique pourrait redessiner les équilibres en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient, même si des divergences persistent avec Le Caire et que la transition syrienne demeure fragile

Ces deux derniers mois ont été marqués par une série de développements dans les relations de la Turquie avec l’Égypte et la Syrie. Bien qu’il s’agisse de deux dynamiques bilatérales distinctes, leur examen conjoint montre que le renforcement des liens d’Ankara avec Le Caire et Damas est devenu un pilier de sa politique régionale au sud.

L’Égypte et la Syrie occupent des positions différentes, mais tout aussi importantes, dans la stratégie régionale de la Turquie. Si les relations d’Ankara avec ces deux pays ont traversé des années de tensions, leur état actuel dépasse désormais le simple cadre des relations politiques bilatérales.

La semaine dernière, la Turquie et l’Égypte ont signé une lettre d’intention établissant un cadre de coopération dans l’industrie de la défense. Cet accord est intervenu à l’occasion de la visite en Turquie du ministre égyptien de la Défense, Ashraf Salem Zaher, la première de ce niveau depuis 2013. Ce déplacement est survenu seulement deux semaines après la visite au Caire du chef d’état-major turc, le général Selçuk Bayraktaroğlu, qui a participé à la cinquième réunion du Comité de coopération militaire égypto-turc. À cette occasion, le protocole final de cette cinquième session a été signé, définissant une feuille de route pour les futures activités militaires conjointes. La lettre d’intention apparaît ainsi comme une étape supplémentaire d’un processus déjà engagé, plutôt qu’un événement isolé.

Si peu de détails ont été dévoilés concernant cette lettre d’intention, l’Égypte a depuis longtemps manifesté son intérêt pour l’industrie de défense turque, en pleine expansion. Selon de précédents rapports, Le Caire envisagerait de rejoindre le programme turc d’avion de chasse de cinquième génération KAAN en tant que coproducteur et partenaire industriel. L’an dernier, l’entreprise turque de défense Aselsan a ouvert un bureau de représentation en Égypte, Aselsan Egypt. Elle a signé des accords préliminaires avec trois entreprises égyptiennes afin de développer des partenariats locaux susceptibles de déboucher, à terme, sur une production conjointe.

La coopération militaire s’est déjà intensifiée. 

                                       Dr. Sinem Cengiz

La coopération militaire s’est déjà développée. Depuis septembre 2025, la Turquie et l’Égypte ont participé ensemble à au moins quatre exercices militaires bilatéraux ou multinationaux. En septembre 2025, elles ont organisé leur premier exercice naval conjoint « Friendship Sea » en Méditerranée orientale depuis 13 ans. Plus tôt ce mois-ci, avant même la signature de la lettre d’intention, les forces égyptiennes et turques ont lancé l’exercice militaire conjoint « Golden Eagle 2026 » dans les centres d’entraînement des commandements d’élite égyptiens Airborne et Thunderbolt, illustrant davantage la dimension opérationnelle croissante de leur partenariat de défense.

Ce rapprochement axé sur la sécurité avec l’Égypte s’inscrit dans une dynamique régionale plus large qui inclut également la Syrie. Au cours de la même semaine, la frégate turque TCG Istanbul a effectué une visite très médiatisée au port syrien de Lattaquié, la première escale d’un navire de guerre turc depuis la chute du régime Assad en 2024, selon le ministère turc de la Défense. Au même moment, Ahmad Al-Sharaa, président de la République arabe syrienne, se trouvait à Ankara, où il a participé à une réunion liée à l’OTAN et s’est entretenu avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan ainsi qu’avec le président américain Donald Trump.

La chute du régime Assad a profondément redéfini la place de la Syrie dans l’ordre régional, permettant à la Turquie de devenir l’un des partenaires les plus proches du nouveau gouvernement de transition à Damas. En 2025, Ankara et Damas ont signé un accord global de sécurité comprenant des formations militaires conjointes, une coopération institutionnelle et des échanges d’expertise en matière de sécurité. La nouvelle armée syrienne a également pris part à l’exercice militaire multinational EFES-2026 organisé par la Turquie. Cette participation aux côtés de membres de l’OTAN constituait une première depuis la transition politique syrienne.

La visite de la marine turque à Lattaquié revêtait une importance particulière. Elle a illustré la volonté de la Turquie de soutenir la sécurité maritime de la Syrie après les frappes israéliennes qui ont gravement endommagé la marine syrienne lors de l’effondrement du régime. Elle a également mis en évidence l’importance stratégique de Lattaquié, l’un des principaux ports syriens et un point d’appui majeur en Méditerranée orientale, où la Turquie a considérablement renforcé sa présence navale au cours de la dernière décennie.

L’ordre régional a connu un bouleversement fondamental. 

                                      Dr. Sinem Cengiz

Pris ensemble, les cas de l’Égypte et de la Syrie illustrent les efforts d’Ankara pour consolider son influence à la fois en Méditerranée orientale et dans le monde arabe. La coopération politique entre les acteurs régionaux ne suffit plus à elle seule. La Turquie cherche ainsi à franchir une nouvelle étape dans ses relations avec les pays arabes en privilégiant des liens plus étroits en matière de sécurité afin de répondre aux menaces issues des évolutions internationales et régionales.

Depuis la fin de l’année 2024, l’ordre régional a connu un bouleversement majeur : la chute du régime Assad, l’affaiblissement du réseau régional de l’Iran, l’intensification des opérations militaires israéliennes en Syrie, les incertitudes entourant une guerre entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que l’instabilité croissante en mer Rouge et en Méditerranée orientale. Ankara, Le Caire et Damas reconnaissent tous que cet environnement en mutation met de plus en plus à l’épreuve leurs intérêts sécuritaires.

Malgré des priorités différentes, Ankara considère de plus en plus ses partenariats avec l’Égypte et la Syrie selon une même logique stratégique : renforcer son architecture de sécurité sur son flanc sud tout en élargissant son influence dans le monde arabe. Dans cette perspective, l’Égypte constitue l’ancrage du front sud-ouest de la Turquie en Méditerranée orientale, tandis que la Syrie représente sa frontière sécuritaire méridionale immédiate. Ensemble, ces deux pays façonnent l’évolution de la stratégie régionale d’Ankara, qui place désormais la coopération militaire et de défense au cœur de ses relations avec eux. La Turquie suit ainsi le même modèle avec les deux États : dialogue militaire institutionnalisé, activités militaires conjointes et coopération dans l’industrie de la défense.

Malgré leurs priorités distinctes, l’Égypte et la Syrie partagent une perception de plus en plus forte selon laquelle le renforcement de leurs relations de défense avec la Turquie — membre important de l’OTAN doté d’une industrie de défense en plein essor — est devenu nécessaire pour préserver leur place dans un même espace stratégique. Si cette convergence trilatérale se confirme dans la durée, elle pourrait influencer l’équilibre des forces en Méditerranée orientale et, plus largement, au Moyen-Orient.

Il convient toutefois de rappeler que la Turquie et l’Égypte conservent des divergences sur la Méditerranée orientale, tandis que la situation en Syrie demeure fragile. Par conséquent, Le Caire comme Damas devront continuer à équilibrer leurs relations avec les autres acteurs régionaux tout en approfondissant leurs liens de sécurité avec Ankara. 

Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient. 

X: @SinemCngz

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com