L'absence de cohésion sociale, menace existentielle qui pèse sur Israël 

Les profondes divisions sociales constituent la véritable menace existentielle pour la survie à long terme d’Israël (Archives/AFP)
Les profondes divisions sociales constituent la véritable menace existentielle pour la survie à long terme d’Israël (Archives/AFP)
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Publié le Mercredi 17 juin 2026

L'absence de cohésion sociale, menace existentielle qui pèse sur Israël 

L'absence de cohésion sociale, menace existentielle qui pèse sur Israël 
  • La mentalité du « nous contre le monde » peut parfois avoir sa raison d’être, mais elle compromet également la capacité d’Israël à développer une compréhension plus nuancée des menaces, des risques et des opportunités
  • Plus important encore, elle détourne l’attention de ce qui pourrait bien être le défi à long terme le plus grave pour le pays : une société qui, de par sa nature même, a toujours été fragmentée et le devient de plus en plus

Le discours social et politique israélien a longtemps considéré que les menaces pesant sur l’existence physique du pays et son mode de vie provenaient principalement de sources extérieures. L’Iran, le Hezbollah, les Palestiniens, le nouveau ou l’ancien régime en Syrie et, plus récemment, les Houthis au Yémen sont tous couramment identifiés comme de tels dangers. Plus largement, Israël se perçoit comme évoluant, à des degrés divers, dans un environnement international hostile. Le discours dominant, qui ne reflète guère la réalité, est que la prospérité d’Israël, son économie avancée et sa puissance militaire ont été acquises malgré ces menaces et souvent au mépris de la communauté internationale.

La mentalité du « nous contre le monde » peut parfois avoir sa raison d’être, mais elle compromet également la capacité d’Israël à développer une compréhension plus nuancée des menaces, des risques et des opportunités. Plus important encore, elle détourne l’attention de ce qui pourrait bien être le défi à long terme le plus grave pour le pays : une société qui, de par sa nature même, a toujours été fragmentée et le devient de plus en plus.

Ces profondes divisions sociales constituent la véritable menace existentielle pour la survie à long terme d’Israël, car elles sapent le processus difficile et continu de construction de la nation et de l’État. De même, elles rendent bien plus difficile toute réponse efficace et rationnelle aux menaces extérieures.

À première vue, les défis liés à la construction nationale en Israël n’ont rien de surprenant. Une grande majorité de la population est venue des quatre coins du monde, beaucoup portant en eux le traumatisme du déplacement, de la persécution ou de la survie à l’Holocauste. Dans le même temps, les citoyens palestiniens d’Israël, qui, on le comprend, ne souscrivent pas à l’éthique sioniste, doivent être traités comme des citoyens à part entière — si le pays souhaite être véritablement démocratique —, tout en étant confrontés à des conflits et des guerres récurrents.

Au mieux, le projet de construction nationale reste inachevé ; au pire, il a régressé pendant les périodes de crise

Yossi Mekelberg


Il n’est guère surprenant que ce processus n’ait été couronné de succès que partiellement, laissant ainsi la construction de la nation et de l’État en Israël comme une tâche inachevée. Au mieux, le projet reste inachevé ; au pire, il a régressé pendant les périodes de crise. Lorsque les dirigeants politiques exploitent les divisions et les transforment en capital politique, la société est poussée vers un point de rupture. Cela pourrait faire des prochaines élections législatives l’une des plus décisives de l’histoire d’Israël et comporte le risque que tant le processus que son issue ne creusent davantage les fractures sociales, qui deviennent de plus en plus difficiles à combler.

Au fil des ans, plusieurs communautés distinctes ont émergé au sein d’Israël, qui ne partagent qu’un sentiment limité d’identité commune sous le vernis d’une société unifiée. Les plus notables sont peut-être les plus de 720 000 colons juifs vivant au-delà des frontières internationalement reconnues d’Israël, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, représentant environ 10 % de la population juive.

Pire encore, certains groupes extrémistes parmi eux mènent de plus en plus fréquemment des attaques violentes contre leurs voisins palestiniens, agissant avec un sentiment d’impunité, comme s’ils étaient au-dessus des lois. Ils confisquent des terres palestiniennes et établissent des colonies, avec ou sans l’accord officiel du gouvernement. Dans certains cas, ces attaques ont entraîné des morts, tandis que les responsables sont rarement tenus de rendre des comptes.

Au sein de certaines franges du mouvement de colonisation, s’est développée une culture qui se considère comme supérieure non seulement aux Palestiniens, mais aussi à une grande partie de la société israélienne. La loi est respectée quand cela arrange et bafouée quand ce n’est pas le cas. Cette attitude est facilitée par des représentants politiques à la Knesset et par un gouvernement qui leur apporte protection et soutien.

La communauté ultra-orthodoxe représente une autre fracture sociale importante qui s’est dotée d’une existence semi-autonome. Historiquement, de nombreux juifs ultra-orthodoxes s’opposaient au sionisme pour des raisons théologiques alors qu’ils vivaient dans la diaspora, sous l’Empire ottoman ou, plus tard, en Palestine. Lorsque le projet sioniste s’est concrétisé par la création de l’État d’Israël, ces ultra-orthodoxes sont automatiquement devenus citoyens israéliens, mais ont mis en place un arrangement unique : ils bénéficient des ressources et de la protection de l’État tout en limitant au minimum leur engagement envers la société israélienne dans son ensemble.

Parallèlement, ils ont utilisé leur influence politique pour obtenir des dérogations à certaines des obligations civiques les plus fondamentales. Ils ont été autorisés à mettre en place un système éducatif autonome, financé par les contribuables mêmes dont ils méprisent le mode de vie. Avec leur système éducatif, où les élèves des yeshivas ne sont pas tenus d’étudier des matières fondamentales telles que les mathématiques, les sciences ou les langues étrangères, leur contribution à l’économie est marginale.

Aujourd’hui, environ 1,45 million de juifs ultra-orthodoxes (haredim) vivent en Israël, représentant 14,3 % de la population. La grande majorité d’entre eux ne font pas leur service militaire, malgré des décisions de justice exigeant une participation plus large. À l’instar des colons, ils sont protégés par des partenaires de la coalition dont le soutien est essentiel à la survie politique du Premier ministre Benjamin Netanyahou.

Les citoyens palestiniens sont souvent considérés avec méfiance et, parfois, traités comme une cinquième colonne potentielle.

Yossi Mekelberg


Les récentes tentatives de l’armée pour faire appliquer les décisions de justice à l’encontre des réfractaires au service militaire ont déclenché de violentes manifestations, des attaques contre des soldats et des policiers, ainsi que le blocage de routes principales. Au début du mois, des dizaines de manifestants ultra-orthodoxes ont tenté de prendre d’assaut le domicile du vice-président de la Cour suprême, Noam Sohlberg, lui-même juif orthodoxe et colon, pour protester contre l’arrestation de Haredim qui avaient ignoré les ordres de conscription. Les manifestants ont vandalisé l’entrée de l’immeuble, brisé des vitres, endommagé le véhicule de Sohlberg et laissé des tracts proclamant : « Sohlberg, ne touche pas au judaïsme haredi. » Cette anomalie est devenue un sujet de discorde majeur au sein de la société israélienne.

Une autre ligne de fracture majeure concerne le statut des citoyens palestiniens d’Israël, qui représentent environ un cinquième de la population du pays. Beaucoup vivent séparés de la majorité juive et subissent une discrimination parfois inscrite dans la loi, parfois renforcée par les pratiques sociales. Ils sont souvent considérés avec méfiance et, parfois, traités comme une cinquième colonne potentielle. La loi fondamentale de 2018 sur l’État-nation a renforcé le sentiment d’inégalité institutionnelle chez de nombreux citoyens palestiniens.

La réticence de longue date à inclure des partis arabes dans les coalitions gouvernementales est peut-être l’indication la plus claire qu’une partie importante de la société israélienne n’accepte pas pleinement les citoyens palestiniens comme des partenaires politiques à part entière. Lorsqu’un parti arabe a rejoint le gouvernement de coalition Bennett-Lapid et s’est révélé être un partenaire constructif et responsable, la réaction négative de certains secteurs du système politique a été intense. La pression politique qui en a résulté a contribué à l’effondrement de la coalition. Il est honteux de constater que Naftali Bennett et Yair Lapid ont tous deux exclu par la suite de former une coalition similaire après de futures élections.

Comme toute société, Israël connaît également des divisions liées aux revenus, à la géographie, à la religiosité, à l’ethnicité et à la distinction entre les communautés récentes et celles de longue date. À l’ère des réseaux sociaux, ces différences sont souvent amplifiées et exagérées. Dans le cas d’Israël, cependant, l’effet cumulatif de ces divisions est en train de déchirer la société.

Des centaines de milliers d’Israéliens, en particulier parmi les segments de la société les plus ouverts sur l’international et les plus instruits, choisissent de quitter le pays à la recherche d’opportunités ailleurs. D’autres se replient davantage sur des identités communautaires distinctes tout en remettant ouvertement en cause l’autorité de l’État.

Si ces tendances insoutenables ne sont pas inversées, l’érosion progressive de la cohésion sociale israélienne risque de se poursuivre et pourrait s’accélérer, d’autant plus qu’il est impossible de dissocier cette fragmentation des effets corrosifs du maintien de l’occupation de millions de Palestiniens soumis à un système juridique et politique différent. C’est cette tâche capitale que les électeurs israéliens devraient garder à l’esprit lorsqu’ils se rendront aux urnes.

Yossi Mekelberg est professeur de relations internationales et chercheur associé au programme MENA de Chatham House.

X : @YMekelberg

NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette rubrique n’engagent qu’eux-mêmes et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.