Il n’y a guère de concept dans l’histoire récente qui ait été davantage galvaudé, déformé et dénaturé — tant par ses défenseurs les plus zélés que par ceux qui le considèrent comme la source de tous les maux du conflit israélo-palestinien, voire du monde entier — que le sionisme. Les motivations politiques de ceux qui adhèrent à l’un ou l’autre de ces discours sont souvent évidentes. En revanche, on voit beaucoup moins clairement en quoi les débats sur le sionisme, en eux-mêmes, restent pertinents aujourd’hui ou contribuent à résoudre le conflit à l’avenir.
Le mouvement sioniste est né en Europe en réponse à des réalités difficiles, sans guère tenir compte des conditions de vie dans ce qui était alors la Palestine ottomane. Il s’agissait d’une réaction à l’antisémitisme auquel les Juifs étaient confrontés sur une grande partie du continent, mais aussi d’une rébellion contre un ordre religieux et social qui réduisait des millions de Juifs à la pauvreté, les marginalisait et les empêchait de s’intégrer, leur laissant peu de perspectives d’un avenir meilleur. Cependant, ce qui avait commencé comme un rêve pour les fondateurs du sionisme est indéniablement devenu un cauchemar pour de nombreux Palestiniens.
À la base, le sionisme visait la création d’un État juif indépendant, non pas simplement comme expression d’une religion, mais comme patrie nationale d’un peuple partageant une identité, un héritage et une culture communs, et qui se considérait comme exilé de sa terre ancestrale et victime de siècles de persécutions. Le mouvement visait à remédier à cette situation en rassemblant les Juifs sur un territoire commun où ils pourraient bâtir un refuge à la fois physique et culturel. Dès le départ, il s’agissait d’une expérience, et ni le chemin pour y parvenir ni ses conséquences ultimes n’étaient pleinement prévisibles ou compris.
Lorsque l’ONU a adopté le plan de partition de la Palestine en 1947, proposant la création d’États juif et arabe distincts, et qu’Israël a proclamé son indépendance le 14 mai 1948, le sionisme en tant que mouvement politique avait, à mon sens, atteint son objectif premier. Il avait réussi à établir un État juif et, ce faisant, avait achevé son rôle historique. Ce qui s’ensuivit fut, avec plus ou moins de succès, un processus de construction nationale et d’État en Israël.
En raison de sa large majorité juive, l’État a développé une forte identité juive, tout en aspirant à respecter l’engagement énoncé dans sa Déclaration d’indépendance d’être démocratique, inclusif et garantissant l’égalité à tous ses citoyens — un engagement qui n’a été que partiellement tenu et qui se détériore aujourd’hui rapidement.
La guerre de 1967 et l’occupation subséquente de la Cisjordanie et de Gaza, associées à un contrôle de plus en plus sévère et souvent brutal exercé sur des millions de Palestiniens, ont altéré le caractère de l’État — et ce, pour le pire. Dans le cas des Palestiniens, cela a exacerbé des relations déjà extrêmement conflictuelles.
Malheureusement, les discours empreints de paresse intellectuelle sont devenus de plus en plus courants lors des manifestations et sur les réseaux sociaux.
Yossi Mekelberg
Que l’on soit un fervent partisan du sionisme ou un opposant farouche, le débat d’aujourd’hui porte sur le produit du sionisme : l’État d’Israël. De plus, le mouvement sioniste lui-même a toujours été idéologiquement diversifié. Il regroupait des communistes, des socialistes, des libéraux et, en marge, des personnes influencées par des idées fascistes. Pendant la majeure partie de la période qui a précédé la création d’Israël et pendant les décennies qui ont suivi, les éléments de droite sont restés politiquement marginaux et ont été largement tenus à l’écart des rênes du pouvoir par l’électorat.
De plus, le sionisme n’a jamais été un simple ensemble d’idées abstraites. Pour ses partisans, il s’agissait toujours d’agir : abandonner la vie en diaspora, émigrer en Palestine avant 1948 et contribuer à la construction d’Israël. Ceux qui vivent en dehors d’Israël, qu’ils soient juifs ou non, peuvent soutenir le sionisme en tant qu’idée, mais ils n’y participent pas au même titre que ceux qui ont choisi de s’y installer. De même, la plupart des Israéliens sont simplement nés dans cet État et n’ont pas fait ce choix eux-mêmes.
La tragédie du plan de partition réside dans le fait qu’il n’a pas abouti à la création d’un État palestinien indépendant. Cet échec a profondément nui aux Palestiniens, mais il a également façonné la vision de nombreux partisans du sionisme et de l’État d’Israël. L’insistance israélienne à souligner que les dirigeants palestiniens ont rejeté le plan de partition et déclaré la guerre à l’État nouvellement établi est peut-être factuellement correcte, mais elle n’a aucune pertinence pour la résolution du conflit aujourd’hui. De même, présenter la critique des politiques israéliennes comme une attaque contre le sionisme lui-même, ou contre le droit d’Israël à exister, sert souvent à détourner l’attention des réalités de l’occupation, de l’oppression et de l’annexion de facto.
Pourtant, Israël ne peut ignorer que la concrétisation du rêve sioniste en État d’Israël s’est déroulée parallèlement à la Nakba, ou « catastrophe », au cours de laquelle de nombreux Palestiniens ont été tués, dépossédés ou déplacés, et des centaines de milliers d’autres sont devenus des réfugiés. Israël a joué un rôle majeur dans ces événements, mais a toujours refusé d’en assumer la responsabilité et, surtout, n’a pas su jouer un rôle de premier plan pour remédier à leurs conséquences en s’engageant sincèrement en faveur d’une solution à deux États, ni en indemnisant les victimes de ces conséquences. Agir ainsi serait à la fois moralement juste et politiquement prudent.
La poursuite de l’occupation de la Cisjordanie et, plus récemment, la reprise des opérations militaires à Gaza ne font que renforcer l’impression qu’Israël est, tant sur le plan idéologique que dans la pratique, intrinsèquement expansionniste.
Néanmoins, on ne peut ignorer que, dans certains cercles du mouvement pro-palestinien, qu’ils soient importants ou marginaux, une tendance de plus en plus inquiétante s’est manifestée — une tendance qui va au-delà de la critique des politiques du gouvernement israélien et cherche au contraire à délégitimer l’État d’Israël lui-même en remettant en cause son droit à l’existence, tout en délégitimant également le sionisme.
En Europe et aux États-Unis notamment, l’antisionisme est parfois utilisé non seulement pour s’opposer à des actions israéliennes spécifiques, mais aussi pour nier purement et simplement la légitimité d’Israël, avec de fortes connotations antisémites. Dans certains cas, les termes « Juif » ou « Juifs » sont remplacés par « sioniste », tout en reprenant des clichés antisémites de longue date : des références à un « lobby sioniste » contrôlant les gouvernements, notamment aux États-Unis, dictant leur conduite aux institutions financières mondiales ou manipulant les médias pour protéger Israël de toute critique. Malheureusement, ces discours, qui témoignent d’une certaine paresse intellectuelle, sont devenus de plus en plus courants lors des manifestations et sur les réseaux sociaux et, dans certains cas, ont fait leur apparition dans les médias grand public et même dans le monde universitaire.
Laisser le conflit israélo-palestinien sans solution, ne pas s’attaquer à ses causes profondes et, pire encore, contribuer à son escalade, cela crée un terrain propice à la prolifération des extrémistes de tous bords. L’utilisation abusive du terme « sionisme » et son exploitation à des fins politiques ne contribuent guère à faire avancer la paix. Au contraire, cela creuse les divisions existantes et renforce l’hostilité mutuelle, le sionisme ne servant alors que d’arme supplémentaire dans un conflit déjà polarisé.
Plus que jamais, mettre fin à ce conflit nécessite d’éliminer les stéréotypes, les préjugés et la rigidité idéologique de part et d’autre, plutôt que de les amplifier. Il est au contraire urgent que tous reconnaissent qu’à l’intérieur des frontières de la Palestine historique vivent deux nations et près de 15 millions de personnes qui ont toutes le même droit à la dignité, à la sécurité et aux droits politiques.
Yossi Mekelberg est professeur de relations internationales et chercheur associé au programme MENA de Chatham House.
X : @YMekelberg
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette rubrique n’engagent qu’eux-mêmes et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.














