L’Iran a pris goût à l’extorsion au cours de cette guerre. Son levier sur le détroit d’Ormuz lui a soudainement révélé une opportunité : tenir les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et le reste du monde en otage. Pour les petits États du CCG qui bordent directement le Golfe en particulier, le détroit n’est pas une simple voie maritime parmi d’autres. Il constitue leur unique débouché maritime, l’artère par laquelle transitent les exportations d’énergie, les importations, la sécurité alimentaire et la confiance commerciale. Les menaces iraniennes ont donc un poids réel. Cette stratégie d’extorsion est durable. Mais précisément parce qu’elle est crédible, il serait remarquablement malavisé pour l’Iran d’y recourir.
Si l’Iran tente de transformer le détroit en un péage destiné à obtenir de l’argent politique, des réparations ou une forme de soumission, il ne créera pas une dépendance. Il créera un sentiment d’urgence. Les États du CCG accéléreront leur course à la diversification afin de réduire leur dépendance au détroit d’Ormuz grâce à des oléoducs, des ports, des réseaux ferroviaires, des corridors terrestres et de nouvelles voies stratégiques. À terme, cela rendra le détroit bien moins essentiel qu’il ne l’est aujourd’hui.
L’Arabie saoudite offre à tous les pays du CCG un accès à la mer Rouge. Oman leur donne accès à la mer d’Arabie. Ces deux voies seront exploitées au maximum. Même le sud du Yémen et l’Hadramaout seront intégrés à cette équation comme nouveaux points d’accès à la mer d’Arabie, permettant d’éviter, autant que possible, à la fois le détroit d’Ormuz et le détroit de Bab el-Mandeb. L’Iran peut croire que la géographie lui a offert une arme permanente. En réalité, abuser de cette arme ne fera que convaincre ses voisins d’investir tout ce qui sera nécessaire pour en neutraliser l’efficacité.
L’Iran doit également comprendre pourquoi les États du Golfe se sont tournés vers des puissances extérieures. Ce sont les menaces iraniennes et ses ambitions révolutionnaires qui ont poussé ses voisins à accorder aux États-Unis et, dans certains cas, à Israël, un accès à leur espace aérien, à leurs bases, à leurs infrastructures et à leurs réseaux de renseignement afin de dissuader ou de frapper l’Iran. Le comportement iranien a ouvert la voie à un rôle accru d’Israël auprès des Émirats arabes unis et de Bahreïn. Si ces États ne s’étaient pas sentis menacés par Téhéran, ils auraient eu beaucoup moins de raisons d’intégrer Israël dans l’équation sécuritaire du Golfe.
Téhéran ne devrait pas s’en étonner. Les États qui se sentent menacés recherchent une protection, et les pays du Golfe pourraient continuer à accueillir toute puissance capable d’offrir une dissuasion crédible. Si l’Iran souhaite voir moins de forces étrangères hostiles à ses portes, davantage d’intimidation produira l’effet inverse. Il doit cesser de donner à ses voisins des raisons de les inviter.
L’Iran devrait considérer les États du Golfe comme des partenaires économiques et des investisseurs potentiels, et non comme de riches cibles à absorber, à soumettre à des pressions ou à dépouiller. Depuis des décennies, l’Iran voit ses voisins du Golfe connaître une prospérité fulgurante tandis qu’il reste à la traîne. Ce contraste a nourri un profond sentiment d’envie dans la pensée politique iranienne. Pourtant, le retard de développement de l’Iran n’a pas été causé par Dubaï, Doha, Riyad, Koweït, Manama ou Abou Dhabi. Il résulte de politiques économiques défaillantes, d’un aventurisme politique, de sanctions provoquées par la confrontation et d’une classe dirigeante qui a, à maintes reprises, privilégié l’idéologie au détriment de la prospérité, tout en sombrant souvent dans la corruption et la vénalité. L’Iran porte lui-même une large part de responsabilité dans l’isolement économique dont il souffre aujourd’hui.
Ce n’est qu’en renonçant à ses ambitions prédatrices et en se concentrant sur son développement intérieur — notamment en améliorant le niveau de vie de sa population et son classement en matière de développement humain — que l’Iran pourra être perçu différemment par les États du Golfe. Un Iran stable, sûr de lui et économiquement ouvert serait un atout majeur pour la région. Il pourrait attirer des capitaux, développer les échanges commerciaux, les transferts de technologies, le tourisme et les partenariats en matière d’infrastructures avec les pays du CCG. En revanche, un Iran révolutionnaire qui menace la navigation maritime, exporte des milices, exige un tribut et utilise le détroit d’Ormuz comme instrument de chantage restera une menace. Le résultat sera davantage de méfiance, davantage de plans de contingence et une coopération renforcée avec les adversaires de l’Iran.
Cette guerre et les lourds dommages économiques subis par l’Iran devraient amener les nouveaux dirigeants de Téhéran à reconnaître l’opportunité qui s’offre désormais à eux. Les États du Golfe ont compris que le parapluie sécuritaire américain n’était ni aussi infaillible ni aussi attentif à leurs intérêts qu’ils le pensaient. Les décisions erratiques de Washington n’ont pas accordé aux préoccupations du CCG la priorité attendue, et leurs intérêts en ont payé le prix.
Les États qui se sentent menacés recherchent une protection, et les pays du Golfe pourraient continuer à accueillir toute puissance capable d’offrir une dissuasion crédible.
Ali Shihabi
Par conséquent, les capitales du Golfe sont aujourd’hui plus ouvertes qu’elles ne l’ont été depuis des années à un accord durable avec l’Iran susceptible d’apporter sécurité et stabilité à la région. Cette stabilité pourrait ouvrir la voie à d’importants investissements du CCG en Iran, à condition que les conditions économiques soient réunies et que ces investissements puissent s’effectuer dans le cadre d’un marché libre. Voilà la véritable opportunité pour Téhéran : faire évoluer les relations avec les États du Golfe, en passant de la peur, de la méfiance et de la coopération avec les ennemis de l’Iran vers la confiance, la coopération et une prospérité partagée.
Pour y parvenir, l’Iran doit résister à la tentation d’intimider ses voisins en instrumentalisant le détroit d’Ormuz ou d’exiger des réparations de la part d’États du Golfe qui ne sont pas responsables des attaques dont il a été victime. Certes, certains d’entre eux accueillent des installations militaires américaines, mais cela est précisément le résultat de décennies de menaces iraniennes visant à exporter la révolution, à déstabiliser leurs gouvernements et à compromettre leur sécurité. Si ces menaces cessent, la logique qui sous-tend ces dispositifs de précaution s’affaiblira progressivement elle aussi.
La confiance ne renaîtra pas du jour au lendemain. Mais l’Iran peut commencer par démontrer qu’il considère les États du Golfe non comme des cibles vulnérables à contraindre, mais comme des voisins souverains avec lesquels il souhaite bâtir une véritable sécurité, un partenariat économique et une prospérité mutuelle.
Ali Shihabi est un auteur et commentateur de la politique et de l'économie de l'Arabie saoudite.
X : @aliShihabi
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com














